Du temps que j’en étais
épris,
Les lauriers valaient bien leur prix.
À coup sûr on n’est pas un
rustre
Le jour où l’on voit imprimés
Les poëmes qu’on a
rimés :
Heureux qui peut se dire illustre !
Moi-même un instant
je le fus.
J’ai comme un souvenir confus
D’avoir embrassé la
Chimère.
J’ai mangé du sucre candi
Dans les feuilletons du
lundi :
Ma bouche en est encor amère.
Quittons nos lyres,
Érato !
On n’entend plus que le râteau
De la roulette et de la
banque ;
Viens devant ce peuple qui bout
Jouer du violon
debout
Sur l’échelle du saltimbanque !
Car, si jamais ses yeux
vermeils
Ne sont las de voir les soleils
Sans
baisser leurs fauves paupières,
Le poëte n’est pas
toujours
En train de réjouir les ours
Et de civiliser les pierres.
En
vain les accords de sa voix
Ont charmé les monstres ; parfois
Loin
des flots sacrés il émigre,
Las, sinon guéri de prêcher
L’amour aux côtes
du rocher
Et la douceur aux dents du tigre.
Il se demande s’il n’est
plus,
Sous les vieux arbres chevelus
De cette France que nous
sommes,
De l’Océan au pont de Kehl,
Un déguisement sous lequel
On
puisse parler à des hommes ;
Et, voulant protester du moins
Devant
les immortels témoins
En faveur des dieux qu’on renie,
Quoique son âme
soit ailleurs,
Il te prend tes masques railleurs
Et ton rire, ô sainte
ironie !
Alors, sur son triste haillon
Il coud des morceaux de
paillon,
Pour que dans ce siècle profane,
Fût-ce en manière de
jouet,
On lui permette encor le fouet
De son aïeul Aristophane.
Et
d’une lieue on l’aperçoit
En
souliers rouges ! Mais qu’il soit
Un héros sublime ou
grotesque ;
Ô
muse ! Qu’il chasse aux vautours,
Ou qu’il daigne faire des
tours
Sur la corde funambulesque,
Tribun, prophète ou baladin,
Toujours
fuyant avec dédain
Ces pavés que le passant foule,
Il marche sur les fiers
sommets
Ou sur la corde ignoble, mais
Au-dessus des fronts de la
foule.
Mon bon ami, poëte aux longs
cheveux,
Joueur de flûte à l’humeur vagabonde,
Pour l’an qui vient je
t’adresse mes vœux :
Enivre-toi, dans une paix profonde,
Du vin
sanglant et de la beauté blonde.
Comme à Noël, pour faire réveillon
Près
du foyer en flamme, où le grillon
Chante à mi-voix pour charmer ta
paresse,
Toi, vieux gaulois et fils du bon Villon,
Vide ton verre et baise
ta maîtresse.
Chante, rimeur, ta Jeanne et
ses grands yeux
Et cette lèvre où le sourire abonde ;
Et que tes vers
à nos derniers neveux,
Sous la toison dont l’or sacré l’inonde,
La fassent
voir plus belle que Joconde.
Les amours nus, pressés en bataillon,
Ont des
rosiers broyés le vermillon
Sur le beau sein de cette enchanteresse.
Ivre
déjà de voir son cotillon,
Vide ton verre et baise ta
maîtresse.
Une bacchante, aux bras fins
et nerveux,
Sur les coteaux de la chaude Gironde,
Avec ses sœurs, dans
l’ardeur de ses jeux,
Pressa les flancs de sa grappe féconde
D’où ce vin
clair a coulé comme une onde.
Si le désir, aux yeux d’émerillon,
T’enfonce
au cœur son divin aiguillon,
Profites-en ; l’âme, disait la Grèce,
A
pour nous fuir l’aile d’un papillon :
Vide ton verre et baise ta
maîtresse.
|
Ma muse, ami, garde le
pavillon. |
32 |
S’il est de pourpre,
elle aime son haillon, |
|
Et me répète à travers
son ivresse, |
|
En secouant son léger
carillon : |
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Vide ton verre et baise
ta maîtresse. |
Le torrent que baise l’éclair
Sous les bois qui lui font
des voiles,
Murmure, ivre d’un rhythme clair,
Et boit les lueurs des
étoiles.
Il roule en caressant son lit
Où se mirent les météores,
Et,
plein de fraîcheur, il polit
Des cailloux sous ses flots sonores.
Tel,
je polissais, cher Henri,
Des vers que vous aimez à lire,
Depuis le jour
où m’a souri
Le chœur des joueuses de lyre.
J’ai voulu des amours
constants
Et, sans me ranger à la mode,
J’ai chéri les cris
éclatants
Et les belles fureurs de l’ode.
Quand, tout jeune, j’allais
rêvant
Avec ma libre et fière allure,
Ce fut le caprice du vent
Qui me
peignait la chevelure.
C'est au fond du détroit d’Hellé
Que j’ai voulu
chercher mes rentes,
Et je n’ai jamais plus filé
Qu’un lys au bord des
eaux courantes.
Mais
parfois, lorsque, triomphant,
J’enfourchai mes hardis pégases,
Tombaient
de mes lèvres d’enfant
Les diamants et les topazes.
J’ai touché les crins
des soleils
Dans les infinis grandioses,
Et j’ai trouvé des mots
vermeils
Qui peignent la couleur des roses !
Je vins, chanteur
mélodieux,
Et j’ouvris ma lèvre enchantée,
Et sur les épaules des
dieux
J’ai remis la pourpre insultée.
Un instant, le long du chemin
Où
des fous m’en ont fait un crime,
J’ai tenu bien haut dans ma main
Le
glaive éclatant de la rime !
Trente-six ballades joyeuses (1873)
« Ballade
à la Sainte Vierge »
Vierge
Marie ! après ce bon rimeur
François Villon, qui sut prier et
croire,
Et qui jadis, malgré sa folle humeur,
Fit sa ballade immortelle à
ta gloire,
Je chanterai ton règne et ta victoire.
Ton diadème éclate avec
fierté
Et sur ton front il rayonne, enchanté.
Mille astres d’or
frissonnent sur tes voiles.
Tu resplendis, ô Lys de pureté,
Dame des
cieux, dans l’azur plein d’étoiles.
Mère
sans tache, entends notre clameur
Et sauve-nous du mirage
illusoire !
Vierge, à travers le monde et sa rumeur
Guide nos pas
tremblants dans la nuit noire.
Luis, Porte d’Or ! Apparais, Tour
d’Ivoire !
Toujours le Mal, avec peine évité,
Poursuit notre ombre,
et dans l’obscurité
Pour nous meurtrir ce chasseur tend ses
toiles,
Aide-nous, toi dont le Fils a lutté,
Dame des cieux, dans l’azur
plein d’étoiles !
Conduis
le faible ! Éveille le dormeur !
Parfois le sombre Océan sans
mémoire
Rit à nos yeux troublés, comme un charmeur
Et montre un flot calme
et rayé de moire
Comme une source où la biche vient boire ;
Puis il
devient un gouffre épouvanté !
Quand le marin sent l’orage
irrité
Briser ses mâts et déchirer ses voiles,
Tu fais pour lui briller
une clarté,
Dame des Cieux, dans l’azur plein
d’étoiles !
|
Reine de grâce, et
Reine de Bonté, |
32 |
Aide et soutiens notre
fragilité. |
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Fuyant l’abîme affreux
que tu nous voiles, |
|
Fais que notre âme
arrive en liberté, |
|
Dame des Cieux, dans
l’azur plein d’étoiles ! |
mai
1869