Théodore de Banville (1823-1891)

 

Odes funambulesques (1857)

« La corde roide »

 

 


Du temps que j’en étais épris,
Les lauriers valaient bien leur prix.
À coup sûr on n’est pas un rustre
Le jour où l’on voit imprimés
Les poëmes qu’on a rimés :
Heureux qui peut se dire illustre !
Moi-même un instant je le fus.
J’ai comme un souvenir confus
D’avoir embrassé la Chimère.
J’ai mangé du sucre candi
Dans les feuilletons du lundi :
Ma bouche en est encor amère.
Quittons nos lyres, Érato !
On n’entend plus que le râteau
De la roulette et de la banque ;
Viens devant ce peuple qui bout
Jouer du violon debout
Sur l’échelle du saltimbanque !
Car, si jamais ses yeux vermeils
Ne sont las de voir les soleils
Sans baisser leurs fauves paupières,
Le poëte n’est pas toujours
En train de réjouir les ours
Et de civiliser les pierres.
En vain les accords de sa voix
Ont charmé les monstres ; parfois
Loin des flots sacrés il émigre,
Las, sinon guéri de prêcher
L’amour aux côtes du rocher
Et la douceur aux dents du tigre.
Il se demande s’il n’est plus,
Sous les vieux arbres chevelus
De cette France que nous sommes,
De l’Océan au pont de Kehl,
Un déguisement sous lequel
On puisse parler à des hommes ;
Et, voulant protester du moins
Devant les immortels témoins
En faveur des dieux qu’on renie,
Quoique son âme soit ailleurs,
Il te prend tes masques railleurs
Et ton rire, ô sainte ironie !
Alors, sur son triste haillon
Il coud des morceaux de paillon,
Pour que dans ce siècle profane,
Fût-ce en manière de jouet,
On lui permette encor le fouet
De son aïeul Aristophane.
Et d’une lieue on l’aperçoit
En souliers rouges ! Mais qu’il soit
Un héros sublime ou grotesque ;
Ô muse ! Qu’il chasse aux vautours,
Ou qu’il daigne faire des tours
Sur la corde funambulesque,
Tribun, prophète ou baladin,
Toujours fuyant avec dédain
Ces pavés que le passant foule,
Il marche sur les fiers sommets
Ou sur la corde ignoble, mais
Au-dessus des fronts de la foule.


septembre 1856


 

« Ballade de la vraie sagesse »

 

 


Mon bon ami, poëte aux longs cheveux,
Joueur de flûte à l’humeur vagabonde,
Pour l’an qui vient je t’adresse mes vœux :
Enivre-toi, dans une paix profonde,
Du vin sanglant et de la beauté blonde.
Comme à Noël, pour faire réveillon
Près du foyer en flamme, où le grillon
Chante à mi-voix pour charmer ta paresse,
Toi, vieux gaulois et fils du bon Villon,
Vide ton verre et baise ta maîtresse.

Chante, rimeur, ta Jeanne et ses grands yeux
Et cette lèvre où le sourire abonde ;
Et que tes vers à nos derniers neveux,
Sous la toison dont l’or sacré l’inonde,
La fassent voir plus belle que Joconde.
Les amours nus, pressés en bataillon,
Ont des rosiers broyés le vermillon
Sur le beau sein de cette enchanteresse.
Ivre déjà de voir son cotillon,
Vide ton verre et baise ta maîtresse.

Une bacchante, aux bras fins et nerveux,
Sur les coteaux de la chaude Gironde,
Avec ses sœurs, dans l’ardeur de ses jeux,
Pressa les flancs de sa grappe féconde
D’où ce vin clair a coulé comme une onde.
Si le désir, aux yeux d’émerillon,
T’enfonce au cœur son divin aiguillon,
Profites-en ; l’âme, disait la Grèce,
A pour nous fuir l’aile d’un papillon :
Vide ton verre et baise ta maîtresse.


 

Envoi

 

 

Ma muse, ami, garde le pavillon.

32

S’il est de pourpre, elle aime son haillon,

 

Et me répète à travers son ivresse,

 

En secouant son léger carillon :

 

Vide ton verre et baise ta maîtresse.



Nouvelles odes funambulesques (1869)

« Ma biographie » à Henri d’Ideville

 


Le torrent que baise l’éclair
Sous les bois qui lui font des voiles,
Murmure, ivre d’un rhythme clair,
Et boit les lueurs des étoiles.
Il roule en caressant son lit
Où se mirent les météores,
Et, plein de fraîcheur, il polit
Des cailloux sous ses flots sonores.

Tel, je polissais, cher Henri,
Des vers que vous aimez à lire,
Depuis le jour où m’a souri
Le chœur des joueuses de lyre.
J’ai voulu des amours constants
Et, sans me ranger à la mode,
J’ai chéri les cris éclatants
Et les belles fureurs de l’ode.
Quand, tout jeune, j’allais rêvant
Avec ma libre et fière allure,
Ce fut le caprice du vent
Qui me peignait la chevelure.
C'est au fond du détroit d’Hellé
Que j’ai voulu chercher mes rentes,
Et je n’ai jamais plus filé
Qu’un lys au bord des eaux courantes.

Mais parfois, lorsque, triomphant,
J’enfourchai mes hardis pégases,
Tombaient de mes lèvres d’enfant
Les diamants et les topazes.
J’ai touché les crins des soleils
Dans les infinis grandioses,
Et j’ai trouvé des mots vermeils
Qui peignent la couleur des roses !
Je vins, chanteur mélodieux,
Et j’ouvris ma lèvre enchantée,
Et sur les épaules des dieux
J’ai remis la pourpre insultée.
Un instant, le long du chemin
Où des fous m’en ont fait un crime,
J’ai tenu bien haut dans ma main
Le glaive éclatant de la rime !

Sans repos je me suis voué
Au destin d’embraser les âmes :
Peut-être ai-je encor secoué
Trop peu de rayons et de flammes.
Qu’un plus grand fasse encore un pas,
Chercheur de la lumière blonde !
Ami, je ne suis même pas
La plus belle fille du monde.


juin 1858

 

Trente-six ballades joyeuses (1873)

« Ballade à la Sainte Vierge »

 


Vierge Marie ! après ce bon rimeur
François Villon, qui sut prier et croire,
Et qui jadis, malgré sa folle humeur,
Fit sa ballade immortelle à ta gloire,
Je chanterai ton règne et ta victoire.
Ton diadème éclate avec fierté
Et sur ton front il rayonne, enchanté.
Mille astres d’or frissonnent sur tes voiles.
Tu resplendis, ô Lys de pureté,
Dame des cieux, dans l’azur plein d’étoiles.

Mère sans tache, entends notre clameur
Et sauve-nous du mirage illusoire !
Vierge, à travers le monde et sa rumeur
Guide nos pas tremblants dans la nuit noire.
Luis, Porte d’Or ! Apparais, Tour d’Ivoire !
Toujours le Mal, avec peine évité,
Poursuit notre ombre, et dans l’obscurité
Pour nous meurtrir ce chasseur tend ses toiles,
Aide-nous, toi dont le Fils a lutté,
Dame des cieux, dans l’azur plein d’étoiles !

Conduis le faible ! Éveille le dormeur !
Parfois le sombre Océan sans mémoire
Rit à nos yeux troublés, comme un charmeur
Et montre un flot calme et rayé de moire
Comme une source où la biche vient boire ;
Puis il devient un gouffre épouvanté !
Quand le marin sent l’orage irrité
Briser ses mâts et déchirer ses voiles,
Tu fais pour lui briller une clarté,
Dame des Cieux, dans l’azur plein d’étoiles !


 

Envoi

 

Reine de grâce, et Reine de Bonté,

32

Aide et soutiens notre fragilité.

 

Fuyant l’abîme affreux que tu nous voiles,

 

Fais que notre âme arrive en liberté,

 

Dame des Cieux, dans l’azur plein d’étoiles !

mai 1869