« Recueillement »
Sois sage, ô ma Douleur, et
tiens-toi plus tranquille.
Tu réclamais le Soir ; il descend ; le
voici :
Une atmosphère obscure enveloppe la ville,
Aux uns portant la
paix, aux autres le souci.
Pendant que des mortels la multitude vile,
Sous le fouet
du Plaisir, ce bourreau sans merci,
Va cueillir des remords dans la fête
servile,
Ma Douleur, donne-moi la main ; viens par ici,
Loin d'eux. Vois se pencher
les défuntes Années,
Sur les balcons du ciel, en robes
surannées ;
Surgir du fond des eaux le Regret
souriant ;
Le Soleil moribond s'endormir
sous une arche,
Et, comme un long linceul traînant à l'Orient,
Entends, ma
chère, entends la douce Nuit qui marche.
« Réversibilité »
Ange plein de gaieté,
connaissez-vous l'angoisse,
La honte, les remords, les sanglots, les
ennuis,
Et les vagues terreurs de ces affreuses nuits
Qui compriment le
cœur comme un papier qu'on froisse ?
Ange plein de gaieté,
connaissez-vous l'angoisse ?
Ange plein de bonté,
connaissez-vous la haine,
Les poings crispés dans l'ombre et les larmes de
fiel,
Quand la Vengeance bat son infernal rappel,
Et de nos facultés se
fait le capitaine ?
Ange plein de bonté, connaissez-vous la
haine ?
Ange plein de santé,
connaissez-vous les Fièvres,
Qui, le long des grands murs de l'hospice
blafard,
Comme des exilés, s'en vont d'un pied traînard,
Cherchant le
soleil rare et remuant les lèvres ?
Ange plein de santé, connaissez-vous
les Fièvres ?
Ange plein de beauté,
connaissez-vous les rides,
Et la peur de vieillir, et ce hideux
tourment
De lire la secrète horreur du dévouement
Dans des yeux où
longtemps burent nos yeux avides ?
Ange plein de beauté, connaissez-vous
les rides ?
Ange plein de bonheur, de
joie et de lumières,
David mourant aurait demandé la santé
Aux émanations
de ton corps enchanté ;
Mais de toi je n'implore, ange, que tes
prières,
Ange plein de bonheur, de joie et de
lumières !
« Élévation »
Au-dessus des étangs,
au-dessus des vallées,
Des montagnes, des bois, des nuages, des mers,
Par
delà le soleil, par delà les éthers,
Par delà les confins des sphères
étoilées,
Mon esprit, tu te meus avec
agilité,
Et, comme un bon nageur qui se pâme dans l'onde,
Tu sillonnes
gaiement l'immensité profonde
Avec une indicible et mâle
volupté.
Envole-toi bien loin de ces miasmes morbides ;
Va
te purifier dans l'air supérieur,
Et bois, comme une pure et divine
liqueur,
Le feu clair qui remplit les espaces limpides.
Derrière les ennuis et les vastes chagrins
Qui chargent
de leur poids l'existence brumeuse,
Heureux celui qui peut d'une aile
vigoureuse
S'élancer vers les champs lumineux et sereins ;
Celui dont les pensers, comme
des alouettes,
Vers les cieux le matin prennent un libre essor,
– Qui
plane sur la vie, et comprend sans effort
Le langage des fleurs et des choses
muettes !
« Châtiment de
l'orgueil »
En ces temps merveilleux où
la Théologie
Fleurit avec le plus de sève et d'énergie,
On raconte qu'un jour un
docteur des plus grands,
– Après avoir forcé les cœurs
indifférents ;
Les avoir remués dans leurs
profondeurs noires ;
Après avoir franchi vers les célestes gloires
Des chemins singuliers à
lui-même inconnus,
Où les purs Esprits seuls peut-être étaient venus,
–
Comme un homme monté trop
haut, pris de panique,
S'écria, transporté d'un orgueil
satanique :
« Jésus, petit
Jésus ! je t'ai poussé bien haut !
Mais, si j'avais voulu
t'attaquer au défaut
De l'armure, ta honte
égalerait ta gloire,
Et tu ne serais plus qu'un fœtus
dérisoire ! »
Immédiatement sa raison s'en
alla.
L'éclat de ce soleil d'un crêpe se voilà ;
Tout le chaos roula dans
cette intelligence,
Temple autrefois vivant, plein d'ordre et
d'opulence,
Sous les plafonds duquel tant
de pompe avait lui.
Le silence et la nuit s'installèrent en
lui,
Comme dans un caveau dont la
clef est perdue.
Dès lors il fut semblable aux bêtes de la
rue,
Et, quand il s'en allait sans
rien voir, à travers
Les champs, sans distinguer les étés des
hivers,
Sale, inutile et laid comme
une chose usée,
Il faisait des enfants la joie et la
risée.