« La grève des
forgerons »
Mon
histoire, messieurs les juges, sera brève.
Voilà. Les forgerons s'étaient
tous mis en grève.
C'était leur droit. L'hiver était très dur ;
enfin,
Cette fois, le faubourg était las d'avoir faim.
Le samedi, le soir
du payement de semaine,
On me prend doucement par le bras, on m'emmène
Au
cabaret ; et, là, les plus vieux compagnons
– J’ai déjà refusé de vous
livrer leurs noms –
Me disent : « Père Jean, nous manquons de
courage ;
Qu'on augmente la paye, ou sinon plus d'ouvrage !
On
nous exploite, et c'est notre unique moyen.
Donc, nous vous choisissons,
comme étant le doyen,
Pour aller prévenir le patron, sans colère,
Que,
s'il n'augmente pas notre pauvre salaire,
Dès demain, tous les jours sont
autant de lundis.
Père Jean, êtes-vous notre homme ? » Moi je
dis :
« Je veux bien, puisque c'est utile aux
camarades. »
Mon président, je n'ai pas fait de barricades ;
Je
suis un vieux paisible, et me méfie un peu
Des habits noirs pour qui l'on
fait le coup de feu.
Mais je ne pouvais pas leur refuser, peut-être.
Je
prends donc la corvée, et me rends chez le maître ;
J'arrive, et je le
trouve à table ; on m'introduit.
Je lui dis notre gêne et tout ce qui
s'ensuit :
Le pain trop cher, le prix des loyers. Je lui conte
Que
nous n'en pouvons plus ; j'établis un long compte
De son gain et du
nôtre, et conclus poliment
Qu'il pourrait, sans ruine, augmenter le
payement.
Il m'écouta tranquille, en cassant des noisettes,
Et me dit à la
fin :
« Vous, père Jean, vous êtes
Un honnête homme ; et
ceux qui vous poussent ici
Savaient ce qu'ils faisaient quant ils vous ont
choisi.
Pour vous, j'aurai toujours une place à ma forge.
Mais sachez que
le prix qu'ils demandent m'égorge,
Que je ferme demain l'atelier, et que
ceux
Qui font les turbulents sont tous des paresseux.
C'est là mon dernier
mot, vous pouvez le leur dire. »
Moi
je réponds :
« C'est bien, monsieur. »
Je me retire,
Le cœur sombre, et m'en vais rapporter aux
amis
Cette réponse, ainsi que je l'avais promis.
Là-dessus, grand tumulte.
On parle politique.
On jure de ne pas rentrer à la boutique ;
Et,
dam ! je jure aussi, moi, comme les anciens.
Oh ! plus d'un, ce
soir-là, lorsque devant les siens
Il jeta sur un coin de table sa
monnaie,
Ne dut pas, j'en réponds, se sentir l'âme gaie,
Ni sommeiller sa
nuit tout entière, en songeant
Que de longtemps peut-être on n'aurait plus
d'argent,
Et qu'il allait falloir s'accoutumer au jeûne.
– Pour moi, le
coup fut dur, car je ne suis plus jeune
Et je ne suis pas seul. – Lorsque,
rentré chez nous,
Je pris mes deux petits-enfants sur mes genoux,
– Mon
gendre a mal tourné, ma fille est morte en couches –
Je regardai, pensif, ces
deux petites bouches
Qui bientôt connaîtraient la faim ; et je
rougis
D'avoir ainsi juré de rester au logis.
Mais je n'étais pas plus à
plaindre que les autres ;
Et, comme on sait tenir un serment chez les
nôtres,
Je me promis encor de faire mon devoir.
Ma vieille femme alors
rentra de son lavoir,
Ployant sons un paquet de linge tout humide ;
Et je
lui dis la chose avec un air timide.
La pauvre n'avait pas le cœur à se
fâcher ;
Elle resta, les yeux fixés sur le plancher,
Immobile longtemps,
et répondit :
« Mon homme,
Tu sais bien que je suis une
femme économe.
Je ferai ce qu'il faut ; mais les temps sont bien
lourds,
Et nous avons du pain au plus pour quinze
jours. »
Moi
je repris :
« Cela s'arrangera peut-être ! »
Quand
je savais qu'à moins de devenir un traître
Je n'y pouvais plus rien, et que
les mécontents,
Afin de maintenir la grève plus longtemps,
Sauraient bien
surveiller et punir les transfuges.
Et
la misère vint. – Ô mes juges, mes juges !
Vous croyez bien que, même au
comble du malheur,
Je n'aurais jamais pu devenir un voleur,
Que rien que
d'y songer, je serais mort de honte ;
Et je ne prétends pas qu'il faille
tenir compte,
Même au désespéré qui du matin au soir
Regarde dans les yeux
son propre désespoir,
De n'avoir jamais eu de mauvaise pensée.
Pourtant,
lorsque au plus fort de la raison glacée
Ma vieille honnêteté voyait –
vivants défis –
Ma vaillante campagne et mes deux petits-fils
Grelotter
tous les trois près du foyer sans flamme,
Devant ces cris d'enfants, devant
ces pleurs de femme,
Devant ce groupe affreux de froid pétrifié,
Jamais –
j'en jure ici par ce Crucifié –
Jamais dans mon cerveau sombre n'est
apparue
Cette action furtive et vile de la rue,
Où le cœur tremble, où
l'œil guette, où la main saisit.
Hélas ! si mon orgueil à présent
s'adoucit,
Si je plie un moment devant vous, si je pleure,
C'est que je
les revois, ceux de qui tout à l'heure
J'ai parlé, ceux pour qui j'ai fait ce
que j'ai fait.
Donc
on se conduisit d'abord comme on devait :
On mangea du pain sec, et l'on
mit tout en gage.
Je souffrais bien. Pour nous, la chambre, c'est la
cage,
Et nous ne savons pas rester à la maison.
Voyez-vous ! j'ai
tâté depuis de la prison,
Et je n'ai pas trouvé de grande différence.
Puis
ne rien faire, c'est encore une souffrance.
On ne le croirait pas. Eh bien,
il faut qu'on soit
Les bras croisés par force ; alors on
s'aperçoit
Qu'on aime l'atelier, et que cette atmosphère
De limaille et de
feu, c'est celle qu'on préfère.
Au
bout de quinze jours nous étions sans un sou.
– J'avais passé ce temps à
marcher comme un fou,
Seul, allant devant moi, tout droit, parmi la
foule,
Car le bruit des cités vous endort et vous saoule,
Et, mieux que
l'alcool, fait oublier la faim.
Mais, comme je rentrais, une fois, vers la
fin
D'une après-midi froide et grise de novembre,
Je vis ma femme assise
en un coin de la chambre,
Avec les deux petits serrés contre son
sein ;
Et je pensai : C'est moi qui suis leur
assassin !
Quand la vieille me dit, douce et presque
confuse :
« Mon
pauvre homme, le Mont-de-piété refuse
Le dernier matelas, comme étant trop
mauvais.
Où vas-tu maintenant trouver du pain ?
– J'y vais, »
Répondis-je ;
et prenant à deux mains mon courage,
Je résolus d'aller me remettre à
l'ouvrage ;
Et, quoique me doutant qu'on m'y
repousserait
Je
me rendis d'abord dans le vieux cabaret
Où se tenaient toujours les meneurs
de la grève.
– Lorsque j'entrai je crus, sur ma foi, faire un
rêve :
On buvait là, tandis que d'autres avaient faim,
On buvait. –
Oh ! ceux-là qui leur payaient ce vin
Et prolongeaient ainsi notre
horrible martyre,
Qu'ils entendent encore un vieillard les
maudire !
–
Dès que vers les buveurs je me fus avancé,
Et qu'ils virent mes yeux rouges,
mon front baissé,
Ils comprirent un peu ce que je venais
faire ;
Mais, malgré leur air sombre et leur accueil sévère,
Je leur
parlai :
« Je viens pour vous dire ceci :
C'est que j'ai soixante
ans passés, ma femme aussi,
Que
mes deux petits-fils sont restés à ma charge,
Et que dans la mansarde où nous
vivons au large,
–
Tous nos meubles étant vendus – on est sans pain.
Un lit à l'hôpital, mon
corps au carabin,
C'est un sort pour un gueux comme moi, je
suppose ;
Mais pour ma femme et mes petits, c'est autre
chose.
Donc,
je veux retourner tout seul sur les chantiers.
Mais, avant tout, il faut que
vous le permettiez
Pour qu'on ne puisse pas sur moi faire
d'histoires.
Voyez ! J'ai les cheveux tout blancs et les mains
noires,
Et voilà quarante ans que je suis forgeron.
Laissez-moi retourner
tout seul chez le patron.
J'ai voulu mendier, je n'ai pas pu. Mon âge
Est
mon excuse. On fait un triste personnage
Lorsqu'on porte à son front le
sillon qu'a gravé
L'effort continuel du marteau soulevé,
Et qu'on veut au
passant tendre une main robuste.
Je vous prie à deux mains. Ce n'est pas trop
injuste
Que ce soit le plus vieux qui cède le premier.
–
Laissez-moi retourner tout seul à l'atelier.
Voilà tout. Maintenant, dites si
ça vous fâche. »
Un
d'entre eux fit vers moi trois pas et me dit :
« Lâche ! »
Alors
j'eus froid au cœur, et le sang m'aveugla.
Je regardai celui qui m'avait dit
cela.
C'était un grand garçon, blême aux reflets des lampes,
Un malin, un
coureur de bals, qui, sur les tempes,
Comme une fille, avait deux gros
accroche-cœurs.
Il ricanait, fixant sur moi ses yeux moqueurs :
Et
les autres gardaient un si profond silence
Que j'entendais mon cœur battre
avec violence.
Tout
à coup j'étreignis dans mes deux mains mon front
Et
m'écriai :
« Ma femme et mes deux fils mourront.
Soit ! Et je n'irai pas
travailler. – Mais je jure
Que, toi, tu me rendras raison de cette
injure,
Et que nous nous battrons, tout comme des bourgeois.
Mon
heure ? Sur-le-champ. – Mon arme ? J'ai le choix ;
Et,
parbleu ! ce sera le lourd marteau d'enclume,
Plus léger pour nos bras
que l'épée ou la plume ;
Et vous, les compagnons, vous serez les
témoins.
Or çà, faites le cercle et cherchez dans les coins
Deux de ces
bons frappeurs de fer couverts de rouille.
Et toi, vil insulteur de vieux,
allons ! dépouille
Ta blouse et ta chemise, et crache dans ta
main. »
Farouche et me frayant des
coudes un chemin
Parmi les ouvriers, dans un coin des murailles
Je choisis
deux marteaux sur un tas de ferraille
Et les ayant jugés d'un coup d'œil je
jetai
Le meilleur à celui qui m'avait insulté.
Il ricanait encor ;
mais, à toute aventure,
Il prit l'arme, et gardant toujours cette
posture
Défensive :
« Allons, vieux, ne fais pas le
méchant ! »