Marceline Desbordes-Valmore (1786-1859)

 

 

Élégies (1819)

 

[Texte A]

 

 


Toi qui m’as tout repris jusqu'au bonheur d’attendre,
Tu m’as laissé pourtant l’aliment d’un cœur tendre,
L’amour ! Et ma mémoire où se nourrit l’amour.
Je lui dois le passé ; c’est presque ton retour !
C’est là que tu m’entends, c’est là que je t’adore,
C’est là que sans fierté je me révèle encore.
Ma vie est dans ce rêve où tu ne fuis jamais ;
Il a ta voix, ta voix ! Tu sais si je l’aimais !
C’est là que je te plains ; car plus d’une blessure,
Plus d’une gloire éteinte a troublé, j’en suis sûre,
Ton cœur si généreux pour d’autres que pour moi :
Je t’ai senti gémir ; je pleurais avec toi !
Qui donc saura te plaindre au fond de ta retraite,
Quand le cri de ma mort ira frapper ton sein ?
Tu t’éveilleras seul dans la foule distraite,
Où des amis d’un jour s’entr’égare l’essaim ;

Tu n’y sentiras plus une âme palpitante
Au bruit de tes malheurs, de tes moindres revers.
Ta vie, après ma mort, sera moins éclatante ;
Une part de toi-même aura fui l’univers.
Il est doux d’être aimé ! Cette croyance intime
Donne à tout on ne sait quel air d’enchantement ;
L’infidèle est content des pleurs de sa victime ;
Et, fier, aux pieds d’une autre il en est plus charmant.
Mais je n’étouffe plus dans mon incertitude :
Nous mourrons désunis, n’est-ce pas ? Tu le veux !
Pour t’oublier, viens voir !... Qu’ai-je dit ? Vaine étude,
Où la nature apprend à surmonter ses cris,
Pour déguiser mon cœur, que m’avez-vous appris ?
La vérité s’élance à mes lèvres sincères ;
Sincère, elle t’appelle, et tu ne l’entends pas !
Ah ! Sans t’avoir troublé qu’elle meure tout bas !
Je ne sais point m’armer de froideurs mensongères :
Je sais fuir ; en fuyant on cache sa douleur,
Et la fatigue endort jusqu’au malheur.
Oui, plus que toi l’absence est douce aux cœurs fidèles :
Du temps qui nous effeuille elle amortit les ailes ;
Son voile a protégé l’ingrat qu’on veut chérir :
On ose aimer encore, on ne veut plus mourir.


 

[Texte B]

 


J’étais à toi peut-être avant de t’avoir vu.
Ma vie, en se formant, fut promise à la tienne ;
Ton nom m’en avertit par un trouble imprévu ;
Ton âme s’y cachait pour éveiller la mienne.
Je l’entendis un jour et je perdis la voix ;
Je l’écoutai longtemps, j’oubliai de répondre ;
Mon être avec le tien venait de se confondre :
Je crus qu’on m’appelait pour la première fois.
Savais-tu ce prodige ? Eh bien, sans te connaître,
J’ai deviné par lui mon amant et mon maître,
Et je le reconnus dans tes premiers accents,
Quand tu vins éclairer mes beaux jours languissants.
Ta voix me fit pâlir, et mes yeux se baissèrent.
Dans un regard muet nos âmes s’embrassèrent ;
Au fond de ce regard ton nom se révéla,
Et sans le demander j’avais dit : « Le voilà ! »
Dès lors il ressaisit mon oreille étonnée ;
Elle y devint soumise, elle y fut enchaînée.

J’exprimais par lui seul mes plus doux sentiments ;
Je l’unissais au mien pour signer mes serments.
Je le lisais partout, ce nom rempli de charmes,
                               Et je versais des larmes.
D’un éloge enchanteur toujours environné,
À mes yeux éblouis il s’offrait couronné.
Je l’écrivais... bientôt je n’osai plus l’écrire,
Et mon timide amour le changeait en sourire.
Il me cherchait la nuit, il berçait mon sommeil,
Il résonnait encore autour de mon réveil :
Il errait dans mon souffle, et, lorsque je soupire,
C’est lui qui me caresse et que mon cœur respire.
Nom chéri ! Nom charmant ! Oracle de mon sort !
Hélas ! Que tu me plais, que ta grâce me touche !
Tu m’annonças la vie, et, mêlé dans la mort,
Comme un dernier baiser tu fermeras ma bouche.


 

 

 

Eugénie de Guérin (1805-1848)

 

Journal et fragments (1862 ; posth.)

 

« Que mon désert est grand ! »

 


Que mon désert est grand, que mon ciel est immense !
L’aigle, sans se lasser, n’en ferait pas le tour ;
Mille cités et plus tiendraient en ce contour ;
Et mon cœur n’y tient pas, et par delà s’élance.
Où va-t-il ? Où va-t-il ? Oh ! Nommez-moi le lieu !
Il s’en va sur la route à l’étoile tracée ;
Il s’en va dans l’espace où vole la pensée ;
Il s’en va près de l’ange, il s’en va près de Dieu !...


Louis Bouilhet (1822-1869)

 

Dernières chansons (1869)

 

« Une soirée »

 


Dix-huit ans ! – Vous croyez ?... C'est le plus !... Blanche et rose,
Comme un pêcher fleuri que l'eau du ciel arrose,
Sous ses cheveux bouclés, elle allongeait son cou
Et ses grands regards bleus allaient on ne sait où.
C'était un bal mêlé d'art ; une demoiselle
Mûre, et pour « ces messieurs » déployant un beau zèle,
Avec des soubresauts de la tête et du corps,
Sur un piano sourd varlopait des accords...
En cercle, l'œil béant, près de la cheminée,
Les mamans avalaient la musique ordonnée,
Et l'enfant blanche et rose, en extase, écoutait...
Car, la main sur son cœur, un notaire chantait !

Il chantait – oublieux du contrat qui sommeille –
Je ne sais quel bateau, quelle étoile vermeille.
Quels chérubins frisés voltigeant dans l'azur !
C'était si doux ! C'était si vrai ! C'était si pur !
Les âmes y versaient tant d'amour ! « La madone »
Rimait si gentiment avec « la fleur qu'on donne »,
Que j'avais peur de voir, pendant ce frais débit,
Germer des plumes d'ange au dos de son habit !...
Un employé rêveur murmurait : « Fantaisies !... »
– Ô misère !... en dépit des fausses poésies,
Malgré l'air bête et lourd du monsieur qui chantait,
L'enfant songeait, l'enfant écoutait, palpitait.
Son pauvre petit cœur gonflé de convoitises
Partait pour l'infini – sur l'aile des sottises.
Et ce salon bourgeois, dont on se souviendra,
Prenait, à ses regards, des splendeurs d'Alhambra !


 

 

 

Guy de Maupassant (1850-1893)

« Sur la mort de Louis Bouilhet »

 

[……………………………………………]

Ah ! si vous l'aviez vu sous ses poiriers en fleurs,
Quand son bras sur mon bras, jasant en vieux rimeurs,
Il ouvrait sa belle âme aux longues causeries
Qui me laissaient après de longues rêveries,
Car il était si franc, si simple et naturel,
Pauvre Bouilhet ! Lui mort ! si bon, si paternel !
Lui qui m'apparaissait comme un autre Messie
Avec la clef du ciel où dort la poésie.
Et puis le voilà mort et parti pour jamais
Vers ce monde éternel où le génie aspire.
Mais de là-haut, sans doute, il nous voit et peut lire
Ce que j'avais au cœur et combien je l'aimais.

1869