Théophile Gautier (1811-1872)

 

La Comédie de la mort (1838)

 

« La Mort »

 


Pour guide nous avons une vierge au teint pâle
Qui jamais ne reçut le baiser d'or du hâle
                              Des lèvres du soleil.
La joue est sans couleur et sa bouche bleuâtre,
Le bouton de sa gorge est blanc comme l'albâtre,
                              Au lieu d'être vermeil.

Un souffle fait plier sa taille délicate ;
Ses bras plus transparents que la jaspe ou l'agate
                              Pendent languissamment ;
Sa main laisse échapper une fleur qui se fane
Et, ployée à son dos, son aile diaphane
                              Reste sans mouvement.

Plus sombres que la nuit, plus fixes que la pierre,
Sous leur sourcil d'ébène et leur longue paupière
                              Luisent ses deux grands yeux ;
Comme l'eau du Léthé qui va muette et noire,
Ses cheveux débordés baignent sa chair d'ivoire
                              À flots silencieux.

Des feuilles de ciguë avec des violettes
Se mêlent sur son front aux blanches bandelettes
                              Chaste et simple ornement ;
Quant au reste, elle est nue, et l'on rit et l'on tremble
En la voyant venir ; car elle a tout ensemble
                              L'air sinistre et charmant.


 

Émaux et camées (1852)

 

« Noël »

 


Le ciel est noir, la terre est blanche ;
– Cloche, carillonnez gaîment !
Jésus est né ; – la Vierge penche
Sur lui son visage charmant.

Pas de courtines festonnées
Pour préserver l’enfant du froid ;
Rien que les toiles d’araignées
Qui pendent des poutres du toit.

Il tremble sur la paille fraîche,
Ce cher petit enfant Jésus,
Et pour l’échauffer dans sa crèche
L’âne et le bœuf soufflent dessus.

La neige au chaume coud ses franges,
Mais sur le toit s’ouvre le ciel
Et, tout en blanc, le chœur des anges
Chante aux bergers : « Noël ! Noël ! »


 

 

« L'Art »

 

 

 


Oui, l'œuvre sort plus belle
D'une forme au travail
                        Rebelle,
Vers, marbre, onyx, émail.

Point de contraintes fausses !
Mais que pour marcher droit
                        Tu chausses,
Muse, un cothurne étroit.

Fi du rythme commode,
Comme un soulier trop grand,
                        Du mode
Que tout pied quitte et prend !

Statuaire, repousse
L'argile que pétrit
                        Le pouce
Quand flotte ailleurs l'esprit ;

Lutte avec le carrare,
Avec le paros dur
                        Et rare,
Gardiens du contour pur ;

Emprunte à Syracuse
Son bronze où fermement
                        S'accuse
Le trait fier et charmant ;

D'une main délicate
Poursuis dans un filon
                        D'agate
Le profil d'Apollon.

Peintre, fuis l'aquarelle,
Et fixe la couleur
                        Trop frêle
Au four de l'émailleur.

Fais les sirènes bleues,
Tordant de cent façons
                        Leurs queues,
Les monstres des blasons ;

Dans son nimbe trilobe
La Vierge et son Jésus,
                        Le globe
Avec la croix dessus.

Tout passe. – L'art robuste
Seul a l'éternité.
                        Le buste
Survit à la cité.

Et la médaille austère
Que trouve un laboureur
                        Sous terre
Révèle un empereur.

Les dieux eux-mêmes meurent.
Mais les vers souverains
                        Demeurent
Plus forts que les airains.

Sculpte, lime, cisèle ;
Que ton rêve flottant
                        Se scelle
Dans le bloc résistant !