Victor Hugo (1802-1885)
Au soleil couchant
Toi qui
vas cherchant
Fortune,
Prends garde de choir :
La terre, le
soir,
Est brune.
L'océan trompeur
Couvre de
vapeur
La dune.
Vois : à l'horizon,
Aucune maison !
Aucune !
Maint voleur te suit ;
La chose est, la nuit,
Commune.
Les dames des bois
Nous gardent
parfois
Rancune.
Elles vont errer ;
Crains d'en rencontrer
Quelqu'une.
Les lutins de l'air
Vont
danser au clair
De lune.
La Chanson du fou
Voyageur qui, la nuit,
sur le pavé sonore
De ton chien inquiet passes accompagné,
Après le jour
brûlant, pourquoi marcher encore ?
Où mènes-tu si tard ton cheval
résigné ?
La nuit ! – Ne
crains-tu pas d'entrevoir la stature
Du brigand dont un sabre a chargé la
ceinture ?
Ou qu'un de ces vieux loups près des routes rôdants,
Qui
du fer des coursiers méprisent l'étincelle,
D'un bond brusque et soudain
s'attachant à ta selle,
Ne mêle à ton sang noir l'écume de ses
dents ?
Ne crains-tu pas
surtout qu'un follet à cette heure
N'allonge sous tes pas le chemin qui te
leurre,
Et ne te fasse, hélas ! ainsi qu'aux anciens jours,
Rêvant
quelque logis dont la vitre scintille
Et le faisan doré par l'âtre qui
pétille,
Marcher vers des clartés qui reculent toujours ?
Crains d'aborder la
plaine où le sabbat s'assemble,
Où les démons hurlants viennent danser
ensemble ;
Ces murs maudits par Dieu, par Satan profanés,
Ce magique
château dont l'enfer sait l'histoire,
Et qui, désert le jour, quand tombe la
nuit noire
Enflamme ses vitraux dans l'ombre illuminés !
Voyageur isolé, qui
t'éloignes si vite,
De ton chien inquiet la nuit accompagné,
Après le
jour brûlant, quand le repos t'invite,
Où mènes-tu si tard ton cheval
résigné ?
« Les Djinns »
Murs,
ville
Et port,
Asile
De mort,
Mer grise
Où brise
La
brise
Tout dort.
Dans la plaine
Naît un bruit.
C'est
l'haleine
De la nuit.
Elle brame
Comme une âme
Qu'une
flamme
Toujours suit.
La voix plus
haute
Semble un grelot.
D'un nain qui saute
C'est le galop.
Il fuit,
s'élance,
Puis en cadence
Sur un pied danse
Au bout d'un
flot.
La rumeur
approche,
L'écho la redit.
C'est comme la cloche
D'un couvent
maudit,
Comme un bruit de foule
Qui tonne et qui roule
Et tantôt
s'écroule
Et tantôt grandit.
Dieu !
La voix sépulcrale
Des Djinns !... – Quel bruit ils
font !
Fuyons sous la spirale
De l'escalier profond !
Déjà
s'éteint ma lampe,
Et l'ombre de la rampe,
Qui le long du mur
rampe,
Monte jusqu'au plafond.
C'est
l'essaim des Djinns qui passe,
Et tourbillonne en sifflant.
Les ifs, que
leur vol fracasse,
Craquent comme un pin brûlant.
Leur troupeau lourd et
rapide,
Volant dans l'espace vide,
Semble un nuage livide
Qui porte un
éclair au flanc.
Ils sont
tout près ! – Tenons fermée
Cette salle ou nous les narguons.
Quel
bruit dehors ! Hideuse armée
De vampires et de dragons !
La
poutre du toit descellée
Ploie ainsi qu'une herbe mouillée,
Et la vieille
porte rouillée,
Tremble, à déraciner ses gonds.
Cris de
l'enfer ! voix qui hurle et qui pleure !
L'horrible essaim, poussé
par l'aquilon,
Sans doute, ô ciel ! s'abat sur ma demeure.
Le mur
fléchit sous le noir bataillon.
La maison crie et chancelle penchée,
Et
l'on dirait que, du sol arrachée,
Ainsi qu'il chasse une feuille
séchée,
Le vent la roule avec leur tourbillon !
Prophète !
Si ta main me sauve
De ces impurs démons des soirs,
J'irai prosterner mon
front chauve
Devant tes sacrés encensoirs !
Fais que sur ces portes
fidèles
Meure leur souffle d'étincelles,
Et qu'en vain l'ongle de leurs
ailes
Grince et crie à ces vitraux noirs !
Ils sont
passés ! – Leur cohorte
S'envole et fuit, et leurs pieds
Cessent de
battre ma porte
De leurs coups multipliés.
L'air est plein d'un bruit de
chaînes,
Et dans les forêts prochaines
Frissonnent tous les grands
chênes,
Sous leur vol de feu pliés !
De leurs
ailes lointaines
Le battement décroît.
Si confus dans les plaines,
Si
faible, que l'on croit
Ouïr la sauterelle
Crier d'une voix grêle
Ou
pétiller la grêle
Sur le plomb d'un vieux toit.
D'étranges
syllabes
Nous viennent encor.
Ainsi, des Arabes
Quand sonne le
cor,
Un chant sur la grève
Par instants s'élève,
Et l'enfant qui
rêve
Fait des rêves d'or.
Les Djinns
funèbres,
Fils du trépas,
Dans les ténèbres
Pressent leur
pas ;
Leur essaim gronde ;
Ainsi, profonde,
Murmure une
onde
Qu'on ne voit pas.
Ce bruit
vague
Qui s'endort,
C'est la vague
Sur le bord ;
C'est la
plainte
Presque éteinte
D'une sainte
Pour un
mort.
On
doute
La nuit...
J'écoute : –
Tout fuit,
Tout
passe ;
L'espace
Efface
Le bruit.
1re série :
1859
En ce temps-là, Jésus était
dans la Judée ;
Il avait délivré la femme possédée,
Rendu l'ouïe aux
sourds et guéri les lépreux ;
Les prêtres l'épiaient et parlaient bas
entre eux.
Comme il s'en retournait vers la ville bénie,
Lazare, homme de
bien, mourut à Béthanie.
Marthe et Marie étaient ses sœurs ; Marie, un
jour,
Pour laver les pieds nus du maître plein d'amour,
Avait été chercher
son parfum le plus rare.
Or, Jésus aimait Marthe et Marie et
Lazare.
Quelqu'un lui dit : Lazare est mort. Le lendemain,
Comme le
peuple était venu sur son chemin,
Il expliquait la loi, les livres, les
symboles,
Et, comme Élie et Job, parlait par paraboles.
Il disait :
« Qui me suit, aux anges est pareil.
Quand un homme a marché tout le
jour au soleil
Dans un chemin sans puits et sans hôtellerie,
S'il ne croit
pas, quand vient le soir, il pleure, il crie ;
Il est las ; sur la
terre il tombe haletant.
S'il croit en moi, qu'il prie, il peut au même
instant
Continuer sa route avec des forces triples. »
Puis il
s'interrompit, et dit à ses disciples :
« Lazare, notre ami,
dort ; je vais l'éveiller. »
Eux dirent : « Nous irons,
maître, où tu veux aller. »
Or, de Jérusalem, où Salomon mit
l'arche,
Pour gagner Béthanie, il faut trois jours de marche.
Jésus
partit. Durant cette route souvent,
Tandis qu'il marchait seul et pensif en
avant,
Son vêtement parut blanc comme la lumière.
Quand Jésus arriva,
Marthe vint la première,
Et, tombant à ses pieds, s'écria tout
d'abord :
« Si nous t'avions eu, maître, il ne serait pas
mort. »
Puis reprit en pleurant : « Mais il a rendu
l'âme.
Tu viens trop tard. » Jésus lui dit : « Qu'en sais-tu,
femme ?
Le moissonneur est seul maître de la moisson. »
Marie
était restée assise à la maison.
Marthe lui cria : « Viens, le
maître te réclame. »
Elle vint. Jésus dit : « Pourquoi
pleures-tu, femme ? »
Et Marie à genoux lui dit : « Toi
seul es fort.
Si nous t'avions eu, maître, il ne serait pas
mort. »
Jésus reprit : « Je suis la lumière et la
vie.
Heureux celui qui voit ma trace et l'a suivie !
Qui croit en moi
vivra, fût-il mort et gisant. »
Et Thomas, appelé Didyme, était
présent.
Et le Seigneur, dont Jean et Pierre suivaient l'ombre,
Dit aux
juifs accourus pour le voir en grand nombre :
« Où donc l'avez-vous
mis ? » Ils répondirent : « Vois »,
Lui montrant de
la main, dans un champ, près d'un bois,
À côté d'un torrent qui dans les
pierres coule,
Un sépulcre. Et Jésus pleura. Sur quoi la foule
Se prit à
s'écrier : « Voyez comme il l'aimait !
Lui qui chasse, dit-on,
Satan et le soumet,
Eût-il, s'il était Dieu, comme on nous le
rapporte,
Laissé mourir quelqu'un qu'il aimait de la
sorte ? »
Or, Marthe conduisit au sépulcre Jésus.
Il vint. On
avait mis une pierre dessus.
« Je crois en vous, dit Marthe, ainsi que
Jean et Pierre ;
Mais voilà quatre jours qu'il est sous cette
pierre. »
Et Jésus dit : « Tais-toi, femme, car c'est le
lieu
Où tu vas, si tu crois, voir la gloire de Dieu. »
Puis il
reprit : « Il faut que cette pierre tombe. »
La pierre ôtée,
on vit le dedans de la tombe.
Jésus leva les yeux au ciel et marcha
seul
Vers cette ombre où le mort gisait dans son linceul,
Pareil au sac
d'argent qu'enfouit un avare.
Et, se penchant, il dit à haute voix :
Lazare !
Alors le mort sortit du sépulcre ; ses pieds
Des bandes
du linceul étaient encor liés ;
Il se dressa debout le long de la
muraille ;
Jésus dit : « Déliez cet homme, et qu'il s'en
aille. »
Ceux qui virent cela crurent en Jésus-Christ.
Or, les
prêtres, selon qu'au livre il est écrit,
S'assemblèrent, troublés, chez le
prêteur de Rome ;
Sachant que Christ avait ressuscité cet homme,
Et
que tous avaient vu le sépulcre s'ouvrir,
Ils dirent : « Il est
temps de le faire mourir. »
« Liberté,
égalité, fraternité »
Depuis
six mille ans la guerre
Plaît aux peuples querelleurs,
Et Dieu perd son
temps à faire
Les étoiles et les fleurs.
Les
conseils du ciel immense,
Du lys pur, du nid doré,
N'ôtent aucune
démence
Du cœur de l'homme effaré.
Les
carnages, les victoires,
Voilà notre grand amour ;
Et les
multitudes noires
Ont pour grelot le tambour.
La
gloire, sous ses chimères
Et sous ses chars triomphants,
Met toutes les
pauvres mères
Et tous les petits enfants.
Notre
bonheur est farouche ;
C'est de dire : Allons !
mourons !
Et c'est d'avoir à la bouche
La salive des clairons.
L'acier
luit, les bivouacs fument ;
Pâles, nous nous déchaînons ;
Les sombres
âmes s'allument
Aux lumières des canons.
Et
cela pour des altesses
Qui, vous à peine enterrés,
Se feront des
politesses
Pendant que vous pourrirez,
Et
que, dans le champ funeste,
Les chacals et les oiseaux,
Hideux, iront
voir s'il reste
De la chair après vos os !
Aucun
peuple ne tolère
Qu'un autre vive à côté ;
Et l'on souffle la
colère
Dans notre imbécillité.
C'est
un Russe ! Égorge, assomme.
Un Croate ! Feu roulant.
C'est
juste. Pourquoi cet homme
Avait-il un habit blanc ?
Celui-ci,
je le supprime
Et m'en vais, le cœur serein,
Puisqu'il a commis le crime
De naître à droite du Rhin.
Rosbach !
Waterloo ! Vengeance !
L'homme, ivre d'un affreux bruit,
N'a
plus d'autre intelligence
Que le massacre et la nuit.
On
pourrait boire aux fontaines,
Prier dans l'ombre à genoux,
Aimer, songer
sous les chênes ;
Tuer son frère est plus doux.
On
se hache, on se harponne,
On court par monts et par vaux ;
L'épouvante
se cramponne
Du poing aux crins des chevaux.
Et
l'aube est là sur la plaine !
Oh ! j'admire, en vérité,
Qu'on
puisse avoir de la haine
Quand l'alouette a
chanté.