Alphonse de Lamartine (1790-1869)

 

premières Méditations poétiques (1820)

 

 

XXV, « Le Temple »

 


Qu'il est doux, quand du soir l'étoile solitaire,

Précédant de la nuit le char silencieux,

S'élève lentement dans la voûte des cieux,

Et que l'ombre et le jour se disputent la terre ;

Qu'il est doux de porter ses pas religieux

Dans le fond du vallon, vers ce temple rustique

Dont la mousse a couvert le modeste portique,

Mais où le ciel encor parle à des cœurs pieux !

Salut, bois consacré ! Salut, champ funéraire,

Des tombeaux du village humble dépositaire !

Je bénis en passant tes simples monuments.

Malheur à qui des morts profane la poussière !

J'ai fléchi le genou devant leur humble pierre,

Et la nef a reçu mes pas retentissants.

Quelle nuit ! quel silence ! au fond du sanctuaire

À peine on aperçoit la tremblante lumière

De la lampe qui brûle auprès des saints autels.

Seule elle luit encor quand l'univers sommeille,

Emblème consolant de la bonté qui veille

Pour recueillir ici les soupirs des mortels.

Avançons. Aucun bruit n'a frappé mon oreille ;

Le parvis frémit seul sous mes pas mesurés :

Du sanctuaire enfin j'ai franchi les degrés.

Murs sacrés, saints autels ! je suis seul, et mon âme

Peut verser devant vous ses douleurs et sa flamme,

Et confier au ciel des accents ignorés,

Que lui seul connaîtra, que vous seuls entendrez.

Mais quoi ! de ces autels j'ose approcher sans crainte !

J'ose apporter, grand Dieu ! dans cette auguste enceinte

Un cœur encor brûlant de douleur et d'amour!

Et je ne tremble pas que ta majesté sainte

Ne venge le respect qu'on doit à son séjour !

Non, je ne rougis plus du feu qui me consume :

L'amour est innocent quand la vertu l'allume.

Aussi pur que l'objet à qui je l'ai juré,

Le mien brûle mon cœur, mais c'est d'un feu sacré ;

La constance l'honore et le malheur l'épure.

Je l'ai dit à la terre, à toute la nature ;

Devant tes saints autels je l'ai dit sans effroi :

J'oserais, Dieu puissant, la nommer devant toi.

Oui, malgré la terreur que ton temple m'inspire,

Ma bouche a murmuré tout bas le nom d'Elvire ;

Et ce nom, répété de tombeaux en tombeaux,

Comme l'accent plaintif d'une ombre qui soupire,

De l'enceinte funèbre a troublé le repos.

Adieu, froids monuments, adieu, saintes demeures !

Deux fois l'écho nocturne a répété les heures,

Depuis que devant vous mes larmes ont coulé :

Le ciel a vu ces pleurs, et je sors consolé.

Peut-être au même instant, sur un autre rivage,

Elvire veille aussi, seule avec mon image,

Et dans un temple obscur, les yeux baignés de pleurs,

Vient aux autels déserts confier ses douleurs.


 

 

 

Cette méditation n'est qu'un cri de l'âme jeté devant Dieu dans une petite église de village, où j'aperçus un soir la lueur d'une lampe, et où j'entrai, plein de la pensée qui me poursuivait partout. Une image se plaçait toujours entre Dieu et moi : j'éprouvai le besoin de la consacrer. En sortant de ce recueillement dans ces murs humides de soupirs, j'écrivis cette méditation. Elle était beaucoup plus longue : j'en retranchai la moitié à l'impression. La piété amoureuse a deux pudeurs : celle de l'amour et celle de la religion. Je n'osai pas les profaner.

 

 

 

 

XXXIX, « Les Oiseaux », 1842

 

 


Orchestre du Très-Haut, bardes de ses louanges,
Ils chantent à l'été des notes de bonheur ;
Ils parcourent les airs avec des ailes d'anges
Échappés tout joyeux des jardins du Seigneur.

Tant que durent les fleurs, tant que l'épi qu'on coupe
Laisse tomber un grain sur les sillons jaunis,
Tant que le rude hiver n'a pas gelé la coupe
Où leurs pieds vont poser comme aux bords de leurs nids,

Ils remplissent le ciel de musique et de joie :
La jeune fille embaume et verdit leur prison,
L'enfant passe la main sur leur duvet de soie,
Le vieillard les nourrit au seuil de sa maison.

Mais dans les mois d'hiver, quand la neige et le givre
Ont remplacé la feuille et le fruit, où vont-ils ?
Ont-ils cessé d'aimer ? Ont-ils cessé de vivre ?
Nul ne sait le secret de leurs lointains exils.

On trouve au pied de l'arbre une plume souillée,
Comme une feuille morte où rampe un ver rongeur,
Que la brume des nuits a jaunie et mouillée,
Et qui n'a plus, hélas ! ni parfum ni couleur.

On voit pendre à la branche un nid rempli d'écailles,
Dont le vent pluvieux balance un noir débris ;
Pauvre maison en deuil et vieux pan de murailles
Que les petits, hier, réjouissaient de cris.

Ô mes charmants oiseaux, vous si joyeux d'éclore !
La vie est donc un piège où le bon Dieu vous prend ?
Hélas ! c'est comme nous. Et nous chantons encore !
Que Dieu serait cruel, s'il n'était pas si grand !




 

Harmonies poétiques et religieuses (1830)

 

VII, « Hymne de l'enfant à son réveil »

 


Ô père qu'adore mon père !
Toi qu'on ne nomme qu'à genoux !
Toi, dont le nom terrible et doux
Fait courber le front de ma mère !

On dit que ce brillant soleil
N'est qu'un jouet de ta puissance ;
Que sous tes pieds il se balance
Comme une lampe de vermeil.

On dit que c'est toi qui fais naître
Les petits oiseaux dans les champs,
Et qui donne aux petits enfants
Une âme aussi pour te connaître !

On dit que c'est toi qui produis
Les fleurs dont le jardin se pare,
Et que sans toi, toujours avare,
Le verger n'aurait point de fruits.

Aux dons que ta bonté mesure
Tout l'univers est convié ;
Nul insecte n'est oublié
À ce festin de la nature.

L'agneau broute le serpolet,
La chèvre s'attache au cytise,
La mouche au bord du vase puise
Les blanches gouttes de mon lait !

L'alouette a la graine amère
Que laisse envoler le glaneur,
Le passereau suit le vanneur,
Et l'enfant s'attache à sa mère.

Et, pour obtenir chaque don
Que chaque jour tu fais éclore,
À midi, le soir, à l'aurore,
Que faut-il ? prononcer ton nom !

Ô Dieu ! ma bouche balbutie
Ce nom des anges redouté.
Un enfant même est écouté
Dans le chœur qui te glorifie !

On dit qu'il aime à recevoir
Les vœux présentés par l'enfance,
À cause de cette innocence
Que nous avons sans le savoir.

On dit que leurs humbles louanges
À son oreille montent mieux,
Que les anges peuplent les cieux,
Et que nous ressemblons aux anges !

Ah ! puisqu'il entend de si loin
Les vœux que notre bouche adresse,
Je veux lui demander sans cesse
Ce dont les autres ont besoin.

Mon Dieu, donne l'onde aux fontaines,
Donne la plume aux passereaux,
Et la laine aux petits agneaux,
Et l'ombre et la rosée aux plaines.

Donne au malade la santé,
Au mendiant le pain qu'il pleure,
À l'orphelin une demeure,
Au prisonnier la liberté.

Donne une famille nombreuse
Au père qui craint le Seigneur ;
Donne à moi sagesse et bonheur,
Pour que ma mère soit heureuse !

Que je sois bon, quoique petit,
Comme cet enfant dans le temple,
Que chaque matin je contemple,
Souriant au pied de mon lit !

Mets dans mon âme la justice,
Sur mes lèvres la vérité,
Qu'avec crainte et docilité
Ta parole en mon cœur mûrisse!

Et que ma voix s'élève à toi
Comme cette douce fumée
Que balance l'urne embaumée
Dans la main d'enfants comme moi !