Alfred de Musset (1810-1857)
Poésies nouvelles (1840)
« L’Espoir en
Dieu »
Tant que mon pauvre cœur, encor
plein de jeunesse,
À ses illusions n'aura pas dit adieu,
Je voudrais m'en
tenir à l'antique sagesse,
Qui du sobre Épicure a fait un demi-dieu.
Je
voudrais vivre, aimer, m'accoutumer aux hommes,
Chercher un peu de joie et
n'y pas trop compter,
Faire ce qu'on a fait, être ce que nous sommes,
Et
regarder le ciel sans m'en inquiéter.
Je ne puis ; – malgré moi
l'infini me tourmente.
Je n'y saurais songer sans crainte et sans
espoir ;
Et, quoi qu'on en ait dit, ma raison s'épouvante
De ne pas
le comprendre et pourtant de le voir.
Qu'est-ce donc que ce monde, et qu'y
venons-nous faire,
Si, pour qu'on vive en paix, il faut voiler les
cieux ?
Passer comme un troupeau les yeux fixés à terre,
Et renier le
reste, est-ce donc être heureux ?
Non, c'est cesser d'être homme et
dégrader son âme.
Dans la création le hasard m'a jeté ;
Heureux ou
malheureux, je suis né d'une femme,
Et je ne puis m'enfuir hors de
l'humanité.
Que faire donc ?
« Jouis, dit la raison païenne ;
Jouis et meurs ; les dieux ne
songent qu'à dormir.
– Espère seulement, répond la foi
chrétienne ;
Le ciel veille sans cesse, et tu ne peux
mourir. »
Entre ces deux chemins j'hésite et je m'arrête.
Je
voudrais, à l'écart, suivre un plus doux sentier.
Il n'en existe pas, dit une
voix secrète ;
En présence du ciel, il faut croire ou nier.
Je le
pense, en effet ; les âmes tourmentées
Dans l'un et l'autre excès se
jettent tour à tour,
Mais les indifférents ne sont que des
athées ;
Ils ne dormiraient plus s'ils doutaient un seul jour.
Je me
résigne donc, et, puisque la matière
Me laisse dans le cœur un désir plein
d'effroi,
Mes genoux fléchiront ; je veux croire et j'espère.
Que
vais-je devenir, et que veut-on de moi ?
Me voilà dans les mains d'un
Dieu plus redoutable
Que ne sont à la fois tous les maux d'ici-bas ;
Me voilà seul, errant, fragile et misérable,
Sous les yeux d'un témoin
qui ne me quitte pas.
Il m'observe, il me suit. Si mon cœur bat trop
vite,
J'offense sa grandeur et sa divinité.
Un gouffre est sous mes
pas : si je m'y précipite,
Pour expier une heure il faut
l'éternité.
Mon juge est un bourreau qui trompe sa victime.
Pour moi, tout
devient piège et tout change de nom ;
L'amour est un péché, le bonheur
est un crime,
Et l'œuvre des sept jours n'est que tentation.
Je ne garde
plus rien de la nature humaine,
Il n'existe pour moi ni vertu ni
remord.
J'attends la récompense et j'évite la peine ;
Mon seul guide
est la peur, et mon seul but la mort.
On me dit cependant qu'une joie
infinie
Attend quelques élus. – Où sont-ils, ces heureux ?
Si vous
m'avez trompé, me rendrez-vous la vie ?
Si vous m'avez dit vrai,
m'ouvrirez-vous les cieux ?
Hélas ! ce beau pays dont parlaient vos
prophètes,
S'il existe là-haut, ce doit être un désert.
Vous les voulez
trop purs, les heureux que vous faites,
Et quand leur joie arrive, ils en ont
trop souffert.
Je suis seulement homme, et ne veux pas moins être,
Ni
tenter davantage. – À quoi donc m'arrêter ?
Puisque je ne puis croire
aux promesses du prêtre,
Est-ce l'indifférent que je vais consulter ?
Si mon cœur, fatigué du rêve qui
l'obsède,
À la réalité revient pour s'assouvir,
Au fond des vains plaisirs
que j'appelle à mon aide
Je trouve un tel dégoût, que je me sens
mourir.
Aux jours mêmes où parfois la pensée est impie,
Où l'on voudrait
nier pour cesser de douter,
Quand je posséderais tout ce qu'en cette
vie
Dans ses vastes désirs l'homme peut convoiter ;
Donnez-moi le
pouvoir, la santé, la richesse,
L'amour même, l'amour, le seul bien
d'ici-bas !
Que la blonde Astarté, qu'idolâtrait la Grèce,
De ses
îles d'azur sorte en m'ouvrant les bras ;
Quand je pourrais saisir dans
le sein de la terre
Les secrets éléments de sa fécondité,
Transformer à
mon gré la vivace matière,
Et créer pour moi seul une unique
beauté ;
Quand Horace, Lucrèce et le vieil Épicure,
Assis à mes
côtés, m'appelleraient heureux,
Et quand ces grands amants de l'antique
nature
Me chanteraient la joie et le mépris des dieux,
Je leur dirais à
tous : « Quoi que nous puissions faire,
Je souffre, il est trop
tard ; le monde s'est fait vieux.
Une immense espérance a traversé la
terre ;
Malgré nous vers le ciel il faut lever les
yeux ! »
Que me reste-t-il donc ? Ma
raison révoltée
Essaye en vain de croire et mon cœur de douter.
Le
chrétien m'épouvante, et ce que dit l'athée,
En dépit de mes sens, je ne puis
l'écouter.
Les vrais religieux me trouveront impie,
Et les indifférents me
croiront insensé.
À qui m'adresserai-je, et quelle voix amie
Consolera ce
cœur que le doute a blessé ?
Il existe, dit-on, une
philosophie
Qui nous explique tout sans révélation,
Et qui peut nous
guider à travers cette vie
Entre l'indifférence et la religion.
J'y
consens. – Où sont-ils, ces faiseurs de systèmes,
Qui savent, sans la foi,
trouver la vérité,
Sophistes impuissants qui ne croient qu'en
eux-mêmes ?
Quels sont leurs arguments et leur autorité ?
L'un
me montre ici-bas deux principes en guerre,
Qui, vaincus tour à tour, sont
tous deux immortels ;
L'autre découvre au loin, dans le ciel
solitaire,
Un inutile Dieu qui ne veut pas d'autels.
Je vois rêver Platon
et penser Aristote ;
J'écoute, j'applaudis, et poursuis mon
chemin.
Sous les rois absolus je trouve un Dieu despote ;
On nous
parle aujourd'hui d'un Dieu républicain.
Pythagore et Leibnitz transfigurent
mon être.
Descartes m'abandonne au sein des tourbillons.
Montaigne
s'examine, et ne peut se connaître.
Pascal fuit en tremblant ses propres
visions.
Pyrrhon me rend aveugle, et Zénon insensible.
Voltaire jette à
bas tout ce qu'il voit debout.
Spinosa, fatigué de tenter
l'impossible,
Cherchant en vain son Dieu, croit le trouver partout.
Pour
le sophiste anglais l'homme est une machine.
Enfin sort des brouillards un
rhéteur allemand
Qui, du philosophisme achevant la ruine,
Déclare le ciel
vide, et conclut au néant.
Voilà donc les débris de
l'humaine science !
Et, depuis cinq mille ans qu'on a toujours
douté,
Après tant de fatigue et de persévérance,
C'est là le dernier mot
qui nous en est resté !
Ah ! pauvres insensés, misérables
cervelles,
Qui de tant de façons avez tout expliqué,
Pour aller jusqu'aux
cieux il vous fallait des ailes ;
Vous aviez le désir, la foi vous a
manqué.
Je vous plains ; votre orgueil part d'une âme blessée.
Vous
sentiez les tourments dont mon cœur est rempli,
Et vous la connaissiez, cette
amère pensée
Qui fait frissonner l'homme en voyant l'infini.
Eh bien,
prions ensemble, – abjurons la misère
De vos calculs d'enfants, de tant de
vains travaux.
Maintenant que vos corps sont réduits en poussière,
J'irai
m'agenouiller pour vous sur vos tombeaux.
Venez, rhéteurs païens, maîtres de
la science,
Chrétiens des temps passés et rêveurs
d'aujourd'hui ;
Croyez-moi, la prière est un cri
d'espérance !
Pour que Dieu nous réponde, adressons-nous à lui.
Il
est juste, il est bon ; sans doute il vous pardonne.
Tous vous avez
souffert, le reste est oublié.
Si le ciel est désert, nous n'offensons
personne ;
Si quelqu'un nous entend, qu'il nous prenne en pitié !
Ô toi que nul n'a pu
connaître,
Et n'a renié sans mentir,
Réponds-moi, toi qui m'as fait
naître,
Et demain me feras mourir !
Puisque tu te laisses
comprendre,
Pourquoi fais-tu douter de toi ?
Quel triste plaisir
peux-tu prendre
À tenter notre bonne foi ?
Dès que l'homme lève la
tête,
Il croit t'entrevoir dans les cieux ;
La création, sa
conquête,
N'est qu'un vaste temple à ses yeux.
Dès qu'il redescend en
lui-même,
Il t'y trouve ; tu vis en lui.
S'il souffre, s'il pleure,
s'il aime,
C'est son dieu qui le veut ainsi.
De la plus noble
intelligence
La plus sublime ambition
Est de prouver ton existence,
Et
de faire épeler ton nom.
De quelque façon qu'on
t'appelle,
Brahma, Jupiter ou Jésus,
Vérité, justice éternelle,
Vers
toi tous les bras sont tendus.
Le dernier des fils de la
terre
Te rend grâces du fond du cœur,
Dès qu'il se mêle à sa misère
Une
apparence de bonheur.
Le monde entier te
glorifie
L'oiseau te chante sur son nid ;
Et pour une goutte de
pluie
Des milliers d'êtres t'ont béni.
Tu n'as rien fait qu'on ne
l'admire ;
Rien de toi n'est perdu pour nous ;
Tout prie, et tu
ne peux sourire
Que nous ne tombions à genoux.
Pourquoi donc, ô Maître
suprême,
As-tu créé le mal si grand,
Que la raison, la vertu
même,
S'épouvantent en le voyant ?
Lorsque tant de choses sur
terre
Proclament la Divinité,
Et semblent attester d'un père
L'amour,
la force et la bonté,
Comment, sous la sainte
lumière,
Voit-on des actes si hideux,
Qu'ils font expirer la prière
Sur
les lèvres du malheureux ?
Pourquoi, dans ton œuvre
céleste,
Tant d'éléments si peu d'accord ?
À quoi bon le crime et la
peste ?
Ô Dieu juste ! pourquoi la mort ?
Ta pitié dut être
profonde
Lorsqu'avec ses biens et ses maux,
Cet admirable et pauvre
monde
Sortit en pleurant du chaos !
Puisque tu voulais le
soumettre
Aux douleurs dont il est rempli,
Tu n'aurais pas dû lui
permettre
De t'entrevoir dans l'infini.
Pourquoi laisser notre
misère
Rêver et deviner un Dieu ?
Le doute a désolé la
terre ;
Nous en voyons trop ou trop peu.
Si ta chétive créature
Est
indigne de t'approcher,
Il fallait laisser la nature
T'envelopper et te
cacher.
Il te resterait ta
puissance,
Et nous en sentirions les coups ;
Mais le repos et
l'ignorance
Auraient rendu nos maux plus doux.
Si la souffrance et la
prière
N'atteignent pas ta majesté,
Garde ta grandeur solitaire,
Ferme
à jamais l'immensité.
Mais si nos angoisses
mortelles
Jusqu'à toi peuvent parvenir ;
Si, dans les plaines
éternelles,
Parfois tu nous entends gémir,
Brise cette voûte
profonde
Qui couvre la création ;
Soulève les voiles du monde,
Et
montre-toi, Dieu juste et bon !
Tu n'apercevras sur la
terre
Qu'un ardent amour de la foi,
Et l'humanité tout entière
Se
prosternera devant toi.
Les larmes qui l'ont
épuisée
Et qui ruissellent de ses yeux,
Comme une légère
rosée
S'évanouiront dans les cieux.
Tu n'entendras que tes
louanges,
Qu'un concert de joie et d'amour,
Pareil à celui dont tes
anges
Remplissent l'éternel séjour ;
Et dans cet hosanna
suprême,
Tu verras, au bruit de nos chants,
S'enfuir le doute et le
blasphème,
Tandis que la Mort elle-même
Y joindra ses derniers
accents.
Février 1838
Paru dans la
Revue des deux mondes
(4e série, t. XIII, janv.-mars 1838, pp.
476-483)