Cinq questions à Jacques
Bourraux
Ce
5 décembre 2001, en l'Atelier Lacourière et Frélaut, l'artiste Jacques Bourraux[1]
acceptaient très aimablement de répondre à quelques questions qui me venaient
après la visite de son exposition de 16 paysages[2],
des 8 Accords en hommage à Olivier Messiaen[3],
de la série Kaléidoscope[4]
et de l'illustration de la Présentation de la Beauce à Notre-Dame de
Chartres.
Quand est
venue l'idée de ce livre ?
Jacques
Bourraux lit Péguy « depuis toujours » et ressentait depuis dix ans
l'envie d'illustrer ce très beau texte, si beau que tous les essais furent
vains jusqu'en 2001, où il fallut prendre son parti de cette version que nous
avons devant les yeux. Pourquoi tant de temps ? Un scrupule, la crainte de
scandaliser les lecteurs par ces essais de plume, la crainte de ces réactions
face à une illustration non figurative et un graphisme moderne, fut longue à
conjurer. En retraite depuis 5 ans, Jacques Bourraux, après la lecture
intégrale des quatre volumes des Œuvres complètes de Péguy en La Pléiade
(milliers de pages), trouva le temps de s'y mettre en ne connaissant aucunement
ses prédécesseurs dans l'illustration de Péguy. Ce n'est qu'après coup –
heureusement – qu'il découvrit qu'Alfred Manessier avait lui aussi en son temps
décoré la Présentation. Autrement, cette concurrence sub specie
aeterni l'eût encore plus fait trembler !
La
Beauce et Chartres n'avaient-elles pas besoin de couleurs ?
L’austérité en noir (et sans gris s'il vous plaît) et blanc
(ce blanc des beaux papiers qui ne sont pas trop blancs), économie de moyens
qui impose l'absence de couleurs et réduit les jeux de lumière, est le régime,
le climat de travail de notre homme. Paradoxe encore plus grand que de rendre
hommage à Olivier Messiaen en noir et blanc, ou de composer des vues d'un
kaléidoscope sans couleurs ? Et si l'on pouvait jouer de ce paradoxe, par
un subtil retranchement qui oblige à dépasser l'obstacle de l'absence ?
Quel est le
degré de liaison du texte et de ses tracés ?
Les dessins
chacun entre eux, et les quatrains chacun entre eux correspondent dans leur
monde propre ; le rapport des dessins au texte sera donc de totalité ou ne
sera pas (les rencontres heureuses n'étant pas véritablement). L'ordre des
lithographiques en revanche fuit l'arbitraire pour obéir à une succession
musicale très volontaire. Mais au spectateur de réfléchir à cette phrase
nouvelle (12 lithographies comme par hasard répondant aux alexandrins…), à lui
de l'écouter !
Le dessin
imite-t-il les répétitions de Péguy ?
L'apparente
spontanéité dans un cadre rigoureux, accompagnant le pas de Péguy, semble se
répéter à son égal, « à la façon dont la basse continue accompagne le
dessin principal d'une composition musicale. [...] Dans cette recherche d'un
accord entre l'accompagnement graphique et le rythme du poème, on ne m'en
voudra pas de faire référence au néologisme employé par Péguy pour définir son
art (dans l'article sur Ève signé J. Durel) : ce resurgement perpétuel
retombant en nappes de vers d'une astreinte si rigoureuse [...]. Tout le
jaillissement et tout l'ordre. »
Pourquoi
n'y a-t-il aucun signe religieux sur ces illustrations du poème ?
Autre scrupule
de l'artiste : la Présentation, oui, est bien prière ;
n'est-ce pas l'amoindrir ou la cacher que de ne pas développer un art
explicitement religieux ? Mais une image sauva tout : quand l'orgue
accompagne les fidèles qui chantent, nul signe religieux dans ces notes
rythmées, dans le timbre, rien sinon une référence « indirecte »,
spirituelle. Il ne s'agissait donc pas
de traduire le sens du texte en plastique, ce qui serait revenu à un pléonasme.
Quand le texte dit « clocher », pourquoi figurer l'objet
clocher ? Surtout, comment le « bien » figurer ? Refusant
de « naturaliser » le texte par un inventaire des lieux de Beauce,
Jacques Bourraux n'en avoue pas moins se souvenir des pèlerinages qu'il fit à
Chartres…
Romain Vaissermann
[1] Estampes,
impr. Arte, mai 2000. Eaux-fortes, lithographies, pointes sèches et bois-gravés
(de 1997-2000) y dessinent déjà une personnalité curieuse (la variété des
formes !) attirée par la nature, partagée entre terre et ciel, devinant
quelques développements à venir.
[2] 16 lithographies sans titre de groupe, 2001.
Paysages terrestres du Beauvaisis ou de Paris où le trait de contour reste
simple pour laisser le remplissage se répéter, comme dans la mise en abyme
d'une échoppe d'un bouquiniste qui, sur les bords de Seine, propose à la vente
quelques estampes... On constatera en particulier l'ambiance proche des
illustrations beauceronnes dans Après la moisson ou dans Troissereux
(petit village près de Beauvais).
[3] 8 grandes lithographies, 2001. Des figures noires
pleines suivent grosso modo une musique inspiratrice en compliquant
leurs formes à base de cercles : triangles, parallélépipèdes nous jouent
une danse en huit temps.
[4] 15 petites lithographies, impr. Arte, juin 2001.
On y retrouve des formes proches de celles d'Accords, plus intimistes,
plus brutes (avec un essai en blanc sur fond mi-noir mi-blanc) : serait-ce
parce qu'elles illustrent des poèmes de l’auteur ? Que l'on permette de
donner ici l'un de ces textes (p. 54) : « La plaque de cuire
labourée en tous sens a reçu l’encre
épaisse. / La roue silencieuse de la presse vient d'achever sa course. / La
feuille à la blancheur éclatante apparaît, / Portant l'empreinte et le signe /
Et le chant pluriel du noir. »