Péguy et Marix, son « frère » juif[1]

 

 

« Nous observons le sabbath, les lois alimentaires, nous croyons à la mission d’Israël ; Dreyfus, lui, ne comprenait rien en Alsace aux pratiques du Kippour. Puisque vous êtes franc, je serai franche et n’aurai pas à me faire violence : un préjugé vous reste : vous ignorez que la morale chrétienne, c’est la morale juive. »

 

Gabrielle Moyse (madame Armand Lipman) à Charles Péguy, le 3 août 1910[2]

 

 

« Péguy et les Juifs », c’est un beau sujet. Il y en eut tant dans son entourage : des femmes et des hommes, des jeunes et des vieux, des pauvres et des riches, des abonnés comme cette femme auteur de notre épigraphe – preuve que Péguy ne faisait pas l’unanimité, même au sein de la communauté juive – et des contributeurs à sa revue, des amis et une amie… Et puis tant de passages font l’éloge de l’Ancien Testament, du Juif Jésus, des amis Juifs, tant d’autres défendent le capitaine Dreyfus, les Israélites – comme on disait alors – opprimés, l’apport du judaïsme au monde. Et la bibliographie est déjà riche en la matière, depuis vingt ans. D’ailleurs, beaucoup de Juifs aussi ont lu, lisent et liront Péguy. Alors la voie était toute tracée vers « Péguy et les Juifs ».

Mais justement : à quoi bon encore une étude ? Vulgarisation ne veut pas dire répétition. Alors j’ai pris le parti de chercher du nouveau. Et mon regard s’est tourné vers Eddy Marix, grand ami de Péguy, second très grand ami à lui être enlevé par la mort, après son frère athée Marcel Baudouin – qui apprenait l’hébreu pour mieux comprendre la Bible[3] – et dont Péguy épousera la sœur, en redonnant en quelque sorte un beau-fils à la famille Baudouin, à la place du cher fils disparu.

De ce Marix que sait-on[4] ? En répondant à cette question d’ordre biographique, nous allons revenir aux plus beaux textes de Péguy.

 

I. – Marix Eddy ? Précisions d’état-civil

 

Salomon Edmund (naissance) ou Edmund Salomon (décès) Marix, soit en français : Edmond Marix. C’est sous ce nom qu’il signe habituellement ou que La Lanterne[5] annonce une de ses conférences : « L’Émancipation de Vincennes (Université populaire, 12, avenue des Charmes). – À 9 h. du soir, conférence par M. Edmond Marix : Fourier, chef de l’Ecole phalanstérienne. » Mais pour Péguy, c’est Eddy. Et l’intéressé fit à son tour usage de ce diminutif. C’est ainsi qu’on trouve parmi les abonnés de province à Vers et prose, au 31 juillet 1905 : « Ad. Marguerie, libraire (Cherbourg). Eddy Marix (Chaville). Henri Matisse (Collioures). »[6] et au 31 octobre 1905 : « P. Malbrand, libraire (Rennes). Eddy Marix (Chaville). Georges Mathis (Juvisy). Henri Matisse (Collioures). »[7]

Son lieu de naissance et son lieu de décès, tragiquement identiques à 28 ans de distance, le dépeignent rhénan ; Péguy, le ligérien, a été sensible à ce raccourci[8]. Ses dates de vie (2 août 1880 – 31 août 1908) éviteront de le confondre avec un premier homonyme, Edmond Marix, et avec le capitaine Marix, qui défraya la chronique à la Belle époque.

Edmond Marix, fabricant de cravates au 12 rue d’Uzès (75002), né le 13 septembre 1838 (Besançon) et décédé le 14 octobre 1913 (75009), époux d’Aurélie-Emma Mayrargues (1848-1917), et domicilié au 22, rue Bergère (75009), était en fait le frère du capitaine Marix, et tous deux avaient un lien familial lointain avec Eddy Marix : leurs grands-pères paternels étaient frères. Revenons sur l’« Affaire Marix », qui rappela parfois aux contemporains – mais tout à fait à tort – l’Affaire Dreyfus. Capitaine au 16e régiment d’artillerie, rapporteur près le 1er conseil de guerre de la capitale, Henri Marix (1851-1916) vivait au 42, rue du Cherche-Midi (75006) et intervenait pour favoriser des faveurs militaires et des remises de peine. Protégé et recommandé par un certain nombre de députés, maçon très actif au Grand Orient et à la Grande Loge de France, il apparaît dans la Presse en 1909 (son arrestation et sa condamnation à un an d’emprisonnement et à 1000 francs d’amende), 1910 (appel de Marix), 1911 (confirmation de la condamnation par la cour d’appel de Rouen), 1912 (rejet du pourvoi en cassation).

 

II. – La grande famille Marix

 

Selon Robert Burac, l’arrière-grand-père d’Eddy Marix – pour revenir à lui – aurait été « officier-chirurgien aux armées de Napoléon Ier »[9]. Nous n’en avons trouvé nulle part confirmation. Et de quel arrière-grand-père s’agit-il ? Marix a par sa mère pour arrière-grand-père Salomon Marix, négociant en soieries et trop jeune pour avoir servi sous Napoléon (1805-1873), et Jacob Lévy (1787, Marly, Moselle – 1854, Vic-sur-Seille), marchand et non soldat. Il a par son père pour arrière-grand-père Michel Picard (17.., Metz – disparu sans nouvelles en 1818), rentier, et Jacques [Jacob] Marix (1763-1830), marchand. Nous n’avons trouvé trace, en lien avec l’anthroponyme « Marix », que d’un chirurgien-major au 9e régiment de chasseurs, Robin [Rubens] Hirsch[10] (1802 – 13 octobre 1844, Toulon), sans lien avec Napoléon et frère de Rose Hirsh, madame Marix Michel, « maîtresse de pension à Paris »[11]

En fait, la famille Marix, celle qui nous intéresse, est célèbre. Ouvrons en effet l’un des fameux guides Bædeker consacré aux Bords du Rhin : « Avant d’arriver à Eltville on voit, au milieu de vignes soigneusement cultivées, quelques jolies campagnes, entre autres le petit château de Rheinberg, propriété du comte de Grünne. L’île qui se trouve en face, décorée de jolies plantations, de chalets, etc., appartient à M. Marix de Lyon, qui s’est acquis une grande fortune en Russie. »[12] Ce « M. Marix de Lyon » n’est autre que Salomon Marix, arrière-grand-père d’Eddy et bien connu, jusqu’aujourd’hui dans sa Hesse adoptive : une maison d’édition créée à Wiesbaden en 2003 a même choisi de s’appeler « Marix Verlag » en son honneur.

Salomon, juif, était le sixième des onze enfants de Jacques [Jacob] Marix, qui avait épousé en 1793 à Zillisheim Pauline Hirschel, la fille du rabbin Clément [Calmann] Hirschel. La descendance de ce couple fut nombreuse, puisque dix de leurs enfants arrivèrent à l’âge du mariage. Six convolent à Besançon, trois à Vic-sur-Seille, une à Belfort. Beaucoup de leurs petits-enfants vivront à Lyon, où la famille Marix symbolise la réussite des Juifs dans le commerce des soieries : « Marix Frères » et « Marix-Picard » expédient à l’étranger et fournissent l’impératrice Eugénie comme la reine d’Angleterre ! À tel point que Le Matin du 18 janvier 1898 relate, cinq jours après le fameux J’accuse de Zola, une manifestation antisémite lyonnaise qui dégénère, aux cris de « Conspuez Zola ! À bas les Juifs ! », cri qui devient, devant la boutique familiale de la rue des Archers : « Conspuez Marix ! » Les heurts se soldent par une vingtaine d’arrestation et un garde à cheval blessé à la jambe[13].

Parmi les descendants de ce couple[14], Jules Picard, qui fonda à Moscou le magasin « À la ville de Lyon », rue Loubianka, puis la maison Trétiakov, 3 rue Kouznetski Most (avenue luxueuse de la ville) : robes de confection, soieries et lainages. Mais si Jules Picard réussit si bien au pays des Tsars, c’est qu’il suivait en fait les traces de Salomon Marix, parti en Russie commercer en tissus. Négociant en mercerie et soie, non fabricant, Salomon arriva tôt, vers 1841, sur le marché russe, et profita pleinement de son expansion. Il fournit même la cour de Russie pour les palais impériaux.

Sa fortune acquise, Salomon Mar(i)x s’installa à Eltville, en 1849, sans pour autant se mettre en retraite des affaires. Salomon acquit peu à peu, dans les années 1850 et 1860, 91 acres de terre dans la ville. Son domicile, la « Villa Marix » conservée jusqu’aujourd’hui (Erbacher Straße 3), était bâti sur un large terrain s’étendant entre Wörthstraße, Erbacher Straße et Kiliansring. À l’intérieur, la première synagogue privée du Rheingau.

Salomon possédait aussi une maison de 1000 m2 pour les hôtes de la « Villa Marix », construite en 1864 et connue plus tard sous le nom de « Villa Elvers » (Erbacher Straße 1). Dans le parc paradisiaque de cette villa, de 4500 m2, une orangerie, des serres avec des salons, divers pavillons chinois, un étang aux nénuphars fleurissants… Salomon y reçut nombre d’invités prestigieux : l’impératrice de Russie[15], le roi de Wurtemberg, la famille du duc de Nassau ou la maison royale de Prusse, Albert Schweitzer…

En ville, Salomon possédait une maison sur la place du château et une autre à la Gare, sans compter l’île d’Eltville, île de 80 hectares sur le Rhin, acquise en 1851 et sur laquelle il fit construire (Königsklinger Aue). À Johannisberg, à quelques kilomètres de là, en 1861, il acheta le château Hansberg ; il avait à Wiesbaden d’autres biens encore[16].

Salomon, grand entrepreneur, quitta même les tissus pour acheter en 1864 un vaste terrain inemployé à Villmar, sur la rive gauche du Lahn, afin d’y construire une usine de marbre à machines hydrauliques, qui fut en activité des décennies durant[17]. Le marbre de Villmar devint célèbre ; on l’employa au palais de Frédéric II de Bade, pour la cathédrale de Berlin, pour l’Empire State Building… Mais dès 1865, Salomon transféra la propriété de l’usine déjà construite, entre autres associés, à sa fille Marie Emma et à son gendre Joseph Jules (Julius) Luville, qui résidaient à Lyon place Bellecour[18]. Tel était Salomon : prospecteur, visionnaire, rapide, généreux.

Mieux : il ne se contenta pas d’être un décorateur à multiples facettes, aussi bien drapier que fabricant de marbre. Lui et ses fils – Jules, Myrtil, Arthur, Paul – reprirent en 1870 une brasserie de Wiesbaden en liquidation judiciaire, dont ils firent dès l’année suivante la plus grande brasserie de la ville. Il avait amélioré l’installation en utilisant un moteur à vapeur de 8-10 chevaux pour la macération, en installant un moulin à broyer le grain et en optimisant toutes les pompes. Encore exploitée il y a peu, la « Marix-Brauerei » proposait deux bières d’inspiration bavaroise : l’une brune à fermentation basse et l’autre blonde.

Salomon ayant travaillé aussi dans l’industrie du jeu – au Casino de Wiesbaden –, peut-être y rencontra-t-il un joueur russe nommé Dostoïevski, dans les années 1860…

Salomon passait l’été dans sa grande villa d’Eltville, entourée d’un parc agréable, mais l’hiver à Paris, avenue du Bois de Boulogne. Et il octroya à toute sa famille la nationalité française.

À la mort de Salomon, en 1872, ses propriétés furent réparties entre les enfants. Sa fille Olga – qui avait à Eltville épousé un avocat russe, Jacques Sérébrianny (Серебряный Яков Маркович [Меерович]), en grande pompe – reçut ainsi l’île, nommée dès lors « l’île Olga »[19]. Jules obtint le château d’Hansenberg, agrandi et renommé « château de Johannisburg ». Mais en quelques décennies, les biens de la famille furent vendus, de sorte qu’après la Seconde Guerre mondiale, la famille Marix n’avait plus de possession à Eltville.

À Myrtil revenant la partie orientale du domaine Marix (dont il se séparera d’ailleurs en 1896), la « Villa Marix » échut à Paul Marix, l’un de ses fils, qui épousa à Lyon, le 3 novembre 1879 et avec dispense de parenté[20], Barbe Angèle Luville, la fille de sa sœur Marie Emma Marix, épouse Luville. Elle avait 21 ans, il en avait 30. Parmi les témoins du mariage, le frère aîné du marié, Jules Marix, chevalier de la Légion d’honneur et commandeur de l’ordre de Sainte-Anne de Russie, qui sera consul impérial de Russie à Lyon en 1898.


 


 

Jacques (Jacob) MARIX

1763, ?

1830, Besançon

1793, Zillisheim

Pauline (Beylé) HIRSCHEL

1773, Zillisheim

1848, Besançon

 

 

 

11 enfants

 

 

 

 

dont n° 6

Salomon MARIX

1805, Zillisheim

1872, Wiesbaden

 

 

1831, Besançon

 

 

Sara Émilie PICARD

1815, Metz

1903, Eltville

 

 

 

10 enfants

 

 

 

Joseph Jules LUVILLE (né Lévy)

1820, Vic-sur-Seille

1896, Paris

 

 

1857, Vic-sur-Seille

dont n° 6

Marie Emma MARIX

1840, Besançon

1892, Paris

dont n° 9

Paul MARIX

1849, St-Pétersbourg

1912, Paris

dont n° 10

Edmond MARIX

1850, Lyon

1868, Wiesbaden

 

 

                                                                           

 

4 enfants

                                    

 

                

1879, Lyon

(dispense de parenté)

sans descendance

Daniel LUVILLE                 Andrée LUVILLE

1870, Lyon                                 1867, Lyon

1910, Vienne (Autriche)          1943, Paris

Camille (Jacob) LUVILLE

1860, Lyon

1934, Paris

Barbe Angèle LUVILLE

1858, Lyon

1895, Paris

 

 

sans descendance        sans descendance

sans descendance

 

 

 

  

4 enfants

 

 

 

dont n° 1

Edmund Salomon « Eddy »

MARIX

1880, Eltville – 1908, Eltville

dont n° 2

Gabrielle Aimée MARIX

1883, Eltville

1931, Paris

dont n° 3

Marguerite Adèle MARIX

1885, Paris

1936, Paris

dont n° 4

Henry Arthur « Kiki » MARIX

1890, Paris

1917, Lausanne

 

sans descendance

sans descendance

sans descendance

sans descendance


Ils eurent quatre enfants : Edmund, surnommé « Eddy », Aimée, Marguerite et Henry, surnommé « Kiki »[21].

 

III. – Le rôle de Marix dans l’histoire des Cahiers

 

Eddy Marix fit des études de droit à Paris. Le fait est mentionné lors de la première apparition de l’ami aux Cahiers, en 1901[22] : « René Lavaud, ancien élève de l’École Normale Supérieure ; / Edmond Marix, étudiant en droit ; / André Poisson, licencié es lettres… » Ces amis-là, entre autres, avaient signé une lettre de soutien à Péguy, alors aux prises avec Lucien Herr et la Société nouvelle de librairie et d’édition.

D’abord clerc chez un avoué[23], Marix devint avocat à la Cour d’appel de Paris, très jeune : à 24 ans, en 1904. Mais il dut quitter le barreau presque aussitôt, en 1905[24] à cause d’une grave maladie des reins.

Les affres de sa maladie ne l’empêchèrent pas, dans un premier temps, de continuer à servir de conseil juridique pour les Cahiers de la quinzaine, « à titre gratuit bien sûr »[25]. Marix s’occupe ainsi de la défense des Cahiers contre la Société nouvelle de librairie et d’édition, rédigeant notamment tout un dossier sur l’affaire, envoyé le 6 février 1901 à Péguy[26].

Très bon conseiller, Marix est encore le cerveau de la commandite en 1905, qui voulait renflouer les Cahiers[27]. Et même si cette dernière échoua, Robert Burac a raison de conclure que, financièrement, Marix sortit Péguy de difficulté en mai 1907[28].

Eddy Marix fut également abonné aux Cahiers de la quinzaine, et ce dès l’origine : en 1900[29]. Il recevait un exemplaire de luxe, sur papier whatman, le cinquième dans l’ordre de la numérotation. En avril 1909, le numéro 5 sur whatman fut désormais « imprimé à la mémoire de Eddy Marix »[30].

Il fut également un collaborateur de la revue, puisqu’il copie certains décrets et fait une revue de presse[31] pour Péguy en train de préparer son cahier I-3.

Mieux : Marix a écrit tout un cahier, le « cahier de Pâques » – curieuse appellation pour une Péguy qui continue alors de se dire « athée de tous les dieux » – intitulé La Tragédie de Tristan et Iseut[32], un des deux cahiers de grand format, d’un format exactement double des 227 autres numéros[33]. Le cahier, dérivé du roman restitué par Joseph Bédier, ne fait pas parler de lui[34]. Romain Rolland est dubitatif à sa lecture, le 30 avril : « J’ai bien envie de vous crier encore un peu : casse-cou à propos de votre dernier cahier. Vous ne vous doutez pas combien un pareil format rend sévère pour l’œuvre. »[35] Mais il dissociera bien entendu jugement esthétique et bibliophilique d’une part, et sollicitude d’autre part envers un malade qu’il sait cher à Péguy, quand Marix sera à l’agonie[36]. Dans la série VI des Cahiers, seul le numéro du VI-2 d’Alexis Bertrand, L’Égalité devant l’instruction, tombe dans un silence comparable.

On retrouve dans la bibliothèque de Sarah Bernhardt l’édition originale de cette tragédie en vers, inspirée de la restitution de Joseph Bédier et de la très ancienne épopée de maître Gottfried de Strasbourg, ainsi dédicacée à la page de garde[37] : « Respectueusement / à / Madame Sarah Bernhardt / Eddy Marix. » Cette dédicace est sans doute à mettre en relation avec le souhait qu’eut en décembre 1904 Péguy de voir mettre en scène la tragédie de son ami, qui pour sa part – échange de bons procédés – espérait voir mettre en scène la première Jeanne d’Arc de Péguy[38] !

Et Marix ne comptait pas s’arrêter là : il songeait à composer un autre cahier, La Résurrection d’Adonis, d’ailleurs annoncé aux abonnés dès avril 1905[39] : « Du même auteur, en préparation, la résurrection d’Adonis, tragédie. » Aucun brouillon n’a été conservé de cette œuvre[40], mais le thème en est très-curieux, à en juger par un passage, attribué à Lucien, de La Déesse syrienne[41] : « Lorsqu’ils ont fini de se frapper la poitrine et de sa lamenter, ils sacrifient d’abord à Adonis comme à un mort, puis, le lendemain, ils racontent qu’il est vivant. » Et Leconte de Lisle, poète cher à Péguy, avait écrit en 1884 dans ses Poèmes tragiques un poème portant pour titre « La Résurrection d’Adônis » :

 

L’Aurore désirée, ô filles de Byblos,

A déployé les plis de son riche péplos !

Ses yeux étincelants versent des pierreries

Sur la pente des monts et les molles prairies,

Et, dans l’azur céleste où sont assis les dieux,

Elle rit, et son vol, d’un souffle harmonieux,

Met une écume rose aux flots clairs de l’Oronte.

Ô vierges, hâtez-vous ! Mêlez d’une main prompte,

Parmi vos longs cheveux d’or fluide et léger,

Le myrte et le jasmin aux fleurs de l’oranger,

Et, dans l’urne d’agate et le creux térébinthe,

Le vin blanc de Sicile au vin noir de Korinthe.

Ô nouveau-nés du jour, par mobiles essaims,

Effleurez, Papillons, la neige de leurs seins !

Colombes, baignez-les des perles de vos ailes !

Rugissez, ô Lions ! Bondissez, ô Gazelles !

Vous, ô Lampes d’onyx, vives d’un feu changeant,

Parfumez le parvis où sur son lit d’argent

Adônis est couché, le front ceint d’anémones !

Et toi, cher Adônis, le plus beau des daimones,

Que l’ombre du Hadès enveloppait en vain,

Bien-aimé d’Aphrodite, ô Jeune homme divin,

Qui sommeillais hier dans les Champs d’asphodèles !

Adônis, qu’ont pleuré tant de larmes fidèles

Depuis l’heure fatale où le noir Sanglier

Fleurit de ton cher sang les ronces du hallier !

Bienheureux Adônis, en leurs douces caresses

Les vierges de Byblos t’enlacent de leurs tresses !

Éveille-toi, souris à la clarté des cieux,

Bois le miel de leur bouche et l’amour de leurs yeux !

 

C’est une pièce à conviction qui peut rejoindre notre étude de la foi de Marix, à laquelle nous allons venir.

 

IV. – Histoire de l’amitié entre Péguy et Marix

 

Eddy Marix fut un ami intime de Péguy. On demande parfois, un peu vite, l’air entendu : « Avec qui Péguy ne s’est-il pas brouillé ? » Eh bien, entre autres avec Marix : signe d’élection. Je poserai une autre question : « Qui Péguy a-t-il appelé son frère ? » Marix, Marix seul sauf erreur. Et dans la bouche d’un fils unique très tôt orphelin de père, l’appellation de « frère » prend un poids certain.

Eddy Marix fut élève du collège Sainte-Barbe et c’est là qu’il fit la connaissance de Péguy, ce dernier y faisant, d’après Robert Burac, un stage pédagogique[42]. L’expression est-elle exacte ? Elle provient du barbiste Charles Lucas de Pesloüan, qui se souvient en janvier 1916 :

 

À l’automne Péguy entrait rue d’Ulm. Ce fut je crois au cours de l’année suivante qu’il se prit d’attachement pour Lotte ; et ce fut à cette époque aussi qu’il connut Marix. L’un et l’autre étaient à Sainte Barbe alors qu’il y faisait un stage d’enseignement. Par la suite, ainsi que je vous l’ai dit, dominé par cette idée que toutes ses amitiés d’homme avaient leur source dans ses amitiés barbistes, il rétablit Lotte dans le groupe que nous avions été.[43]

 

Mais rien d’un stage professionnel chez Raoul Blanchard[44], et un témoignage existe, plus récent encore et même contemporain de Péguy, celui de Joseph Lotte, qui se passe de l’explication de leur rencontre par un stage : « J’ai connu Péguy à Sainte-Barbe, en 1894-1895. Récent normalien, il y venait souvent le midi voir ses amis restés cagneux. »[45] Cela corrobore la version des frères Tharaud, qui parlent de fréquentes visites :

 

[…] je ne fus reçu qu’un an après Péguy à l’École. Mais je continuais de le voir plusieurs fois par semaine, à la récréation de midi. Il revenait avec bonheur vers notre petit monde affectueux qui comptait un nouveau venu [Joseph Lotte, les Tharaud ne mentionnant pas du tout Marix[46]].[47]

 

Nous pensons donc que les amis se voyaient à midi, sans même aller prendre leur repas de midi dans des brasseries, puisque Péguy n’appréciait guère les cafés[48]. Félicien Challaye n’écrit-il pas précisément que Péguy, une fois admis à l’École normale en 1894, « retournera souvent en visite dans la cour rose »[49] ?

Il reste néanmoins possible, à vrai dire, que les normaliens aient dû à l’instigation de quelques maîtres retourner dans leurs classes préparatoires d’origine ou aller dans des classes parisiennes goûter à l’enseignement. Nous lisons en effet dans un entretien de Michel Manoll avec Robert Garric[50] : « M. M. — Voulez-vous nous dire à quel moment vous avez été amené à faire un stage d’enseignement au lycée Lakanal et au lycée Louis-le-Grand ? Est-ce avant votre agrégation ? R.G. — C’est en effet avant l’agrégation. Cétait pendant la guerre. M. Lavisse nous orientait volontiers vers des stages assez prolongés pour occuper les postes d’enseignement, et c’est dans ces conditions que j’ai enseigné à Lakanal dans la classe de seconde de Lakanal, assez tôt, beaucoup plus tôt certes que je ne m’y attendais. » Mais sur ce point de détail en voilà assez.

Marix sympathise avec Péguy entre autres parce qu’il a « de ferventes convictions socialistes »[51]. Et il se classe, pendant l’Affaire, comme dreyfusiste, aux côtés de Péguy[52].

Les deux amis échangent de nombreuses lettres, se voient très souvent, se comprennent et se livrent à des confidences. Jamais aucun nuage entre eux : « Amitié diaphane ! »[53] Marix confie à Edmond-Maurice Lévy le 24 juillet 1906 : « J’ai un tel respect pour Péguy que je trouve bien tout ce qu’il fait. »[54] C’est à juste titre que František Laichter[55] cite même I Samuel XVIII-1 pour décrire les deux amis : « Le cœur de Jonathan s’attacha à David, de sorte qu’il l’aima comme lui-même. »[56]

Irénique, Marix eut une bonne influence sur le colérique Péguy ; il sut par exemple réconcilier Romain Rolland et Péguy en novembre 1905[57].

On sait que les déplacements de Péguy en dehors de son domicile, d’Orléans et de Paris étaient très rares. Mais, en septembre 1907, Péguy n’hésita pas à gagner le Tréport en train afin de rendre visite à son ami Marix[58]. La ville côtière servit à Péguy de retraite, c’est sûr. Servit-elle aussi de lieu d’inspiration, ou le voyage en train pour y parvenir ? Voire ; mais, en tout cas, Jacques Viard ne nous convainc point en rapprochant les ultima verba de l’Élégie XXX, « énormes pommiers, sainfoin rouge », soit de l’Orléanais soit du Tréport[59]. Souvenirs de promenade, certes, mais on ne saurait dire si c’était de l’escapade au bord de la manche que nous évoquons ici[60].

Certains concluent, en termes psychologiques, à l’existence entre Péguy et Marix d’une amitié « presque fusionnelle »[61].

 

V. – Présence de Marix dans l’œuvre de Péguy

 

Péguy consacre à son ami Marix quatre belles dédicaces, la première seule étant anthume.

Tout d’abord, Péguy rédige lui-même la dédicace du cahier de Marix. Absent de l’ancienne Pléiade, ce texte vient d’entrer – à juste titre[62] – dans les Œuvres poétiques et dramatiques de Péguy. Claire Daudin hésite à l’attribuer à Péguy, faute de s’être appuyée sur le manuscrit de ce texte, 24 x 36 cm à la française, détenu d’abord par Pesloüan et déposé au Centre Péguy d’Orléans en 1973 : « 1 grand feuillet in-folio. Manuscrit de Péguy pour la dédicace du Tristan de Marix. »[63] Pour notre part, nous n’hésitons pas, suivant en cela Pierre Suire[64], Pie Duployé[65], Simone Fraisse[66], qui ont tous relevé les mérites de ce beau poème disposé sur deux pages[67] :

 

Pour le dimanche des Rameaux

qui verdoient aux mains pieuses,

lequel est aussi la fête

des jeunes pousses qui vont relier les plantes

et des verdures lourdes de boutons

où s’enlacent les mains aimantes,

pour que de même il soit la fête

du chèvrefeuille amoureux du coudrier

que chanta Marie de France

et

du rameau qui du cercueil de Tristan

jaillit au cercueil d’Iseut

éternellement

intarissablement

sur le rocher de rêve

où jamais barque n’atterrit ni pied ne se pose ;

 

//

 

Et pour le dimanche de Pâques

où le Dieu ressuscite pour les chrétiens

à chaque retour des ans,

où l’amour divin se célèbre,

pour que de même il soit le jour

où ressuscitent les héros,

ceux de la force, ceux du triomphe, ceux de la douleur,

et le jour où se célèbrent

les joies, les désirs, les peines

des simples chairs mortelles

avec les amours

des simples âmes humaines ;

 

nous offrons ce poème.

 

Vient ensuite celle en pleine page du cahier de René Salomé, Plus près des choses : « IN MEMORIAM / à la mémoire de notre ami Eddy Marix / le 31 août 1908 »[68]. Mais était-ce suffisant ? Car Marix ne mettait pas Salomé au niveau de Péguy, pour s’exclamer le 14 janvier de cette même année fatale : « Non ! Halévy, Salomé surtout (oh !), Raphaël, ce n’est point cela. »[69]

Puis vient la splendide dédicace du Porche, qui court sur trois belles pages et qui répond à la première : « NON SOLUM IN MEMORIAM / SED IN INTENTIONEM // Non seulement à la mémoire / mais à l’intention / de notre ami et de notre frère Eddy Marix / Eltville sur le Rhin, le 2 août 1880 / Eltville sur le Rhin, le 31 août 1908 // notamment en mémoire / de ce cahier qu’il fit / pour le dimanche des Rameaux / et pour le dimanche de Pâques / de l’année 1905. »[70]

Relisons enfin la dédicace du Mystère des saints Innocents : « DILECTISSIMIS / IN INTIMO CORDE »[71], discrète. Pour Robert Burac[72] et pour nous, c’est Marix « à qui s’adresse vraisemblablement aussi la dédicace du Mystère des saints Innocents », même si l’Ancien Testament y est quelque peu réduit à n’être qu’une figure du Nouveau[73]. Tout est dans le « aussi », car d’autres péguistes – et non des moindres – en font une lecture exclusivement paternaliste : Romain Rolland[74], André-A. Devaux[75], Alain de Benoist[76], Claire Daudin enfin[77]. Deux autres péguistes, non moins éminents, reprennent curieusement à leur compte cette dédicace… sans en préciser le sens[78]. Mais nous verserons à ce dossier d’autres arguments que d’autorité. D’abord, les Innocents sont eux aussi, comme le cahier écrit par Marix, un cahier « pour le dimanche des Rameaux / et pour le dimanche de Pâques » : c’est le paratexte qui, dans le cahier, suit immédiatement la dédicace. Remarquons également un exemplaire sobrement dédicacé du Mystère des saints Innocents : « Lundi 6 mai 1912. Exemplaire pour Mesdemoiselles Marix. »[79] Relisons enfin ce que Péguy écrit à son amie Blanche Raphaël début 1912. D’abord le 9 février : Péguy arrivera tard aux Cahiers parce qu’il a des courses après le déjeuner chez les Marix : « Je suis sous une menace de mon foie ; je négocie pour obtenir que la crise soit reportée après l’achèvement de la troisième Jeanne d’Arc. J’en suis à la page 154 de ma copie… » Ensuite le 28 février : « Il ne faut jamais perdre un jour… J’écris aux demoiselles Marix. J’irai les voir demain… Peut-être feriez-vous bien d’y être… » Et enfin le 4 mai : « Pierre paraît sauvé. Les demoiselles Marix viennent de perdre leur père… La mère de Perier est morte… »[80] Des trois enfants Marix restants, privés de leur mère depuis 1895[81] et de leur père, Paul Marix, mort le 6 mars 1912, Charles Péguy, l’aîné du frère aîné, se sent un peu le père, ou le grand frère : Aimée, Marguerite, Henry ont tous trois une vingtaine d’années… Le lien semble évident entre les Marix et le troisième Mystère de Jeanne d’Arc, qui paraît le 8 mai de cette même année, dans la même série que le deuxième Mystère de Jeanne d’Arc – déjà dédié à Marix…

Péguy mentionne Marix ou pense à son ami en dehors des dédicaces, en plusieurs passages de son œuvre.

Péguy peut s’adresser directement à Eddy : « vous, mon cher Marix »[82] ! Une telle adresse fait penser à Jacques Viard[83], visionnaire, que Péguy lut à Marix, au Tréport, le 8 septembre 1907, cette fin retranchée de la dernière Situation, « où il prend Marix à témoin ».

Au fil de la prose, Marix est présenté comme un « collaborateur attitré » des Cahiers[84], et mieux encore. On sait que Péguy tenait Bernard-Lazare pour un prophète et le nommait même, dans À nos amis, à nos abonnés, « le plus grand que j’aie connu », mais pour ajouter tout de suite, ce qu’on oublie parfois : « avec notre Marix »[85]. L’indicible mort de Marix[86] venait déjà hanter le brouillon de cette œuvre qui, au début, ne devait faire que quatre petites pages[87]. À preuve, une partie d’un manuscrit appartenant à la genèse de ce cahier, de simples notes manuscrites sur la première page d’un journal[88]. Leur déchiffrement ayant progressé depuis Jacques Viard et Robert Burac, nous les donnons ici, linéarisées[89] :

 

{à l’encre de Chine}{verticalement vers la gauche} pousser l’analyse plus profondément / abonnés et collaborateurs / je ne nie point cette expérience mais assez / thèses / le désir secret opiniâtre d’avoir épuisé amertume mais ingratitude / gaspillage revues caprice / auteurs abonnés / les personnes les moins avisées se rendent compte / je ne me plains pas Marix / noble prétérition / cruauté intérieure / véreux / injustice / publié Lévy H. E. / même bonne utilisation d’affaire / une œuvre où on a tant mis / un de nos abonnés a fait cet effort… / c’est dans cette voie qu’il faut continuer marge frange

 

Si le mot « Marix » est barré, c’est qu’il a été employé. Peut dès lors se déployer le vibrant Pro amicitia péroratoire des pages finales d’À nos amis[90].

Et que lisons-nous dans cet éloge ? Péguy pense à Marix plus souvent qu’il ne le nomme : « […] les éclaircissements que la mort pratique dans les rangs de l’amitié ont ce caractère d’éclaircissement irrévocable et d’antécédence de la mort propre. […] Nul ne vient remplacer ceux qui manquent. […] Et c’est vraiment ici qu’une nuit de Paris ne répare rien du tout. »[91] Julie Sabiani note la « nécessité viscérale – sinon textuelle – de l’irrépressible confidence »[92]. C’est précisément en effet le souvenir de Marix qui explique l’apparition du verbe « réparer ». Péguy se souvient en effet du mot de condoléances de Romain Rolland : « Je vous plains de tout cœur : car je sais ce que c’est que la perte de certaines amitiés : on ne la répare jamais. Croyez à toute ma sympathie. »[93] Encore faut-il préciser que la chute de notre extrait reprend le mot cynique prêté à Napoléon au soir de la bataille d’Eylau, le 8 février 1807 : « Une nuit de Paris réparera tout ça »[94].

Viennent ensuite les remerciements à la famille Marix pour son soutien moral[95], quelques feuillets plus bas, dans la suite écartée de son vivant : « Dans cette crise même, qui de si peu faillit nous emporter[96], une famille amie, à qui venait de me lier la communauté d’un deuil éternel, fit un effort littéralement démesuré. »[97]

Tournons-nous à présent vers la poésie. Parmi les « amis absents » de la « Présentation de la Beauce à Notre Dame de Chartres »[98] doivent figurer Pierre Marcel Lévi – ami en dépression et avec qui Péguy désirait faire la route de Chartres –, le compagnon Alain-Fournier, Henri Yvon bien sûr – dont l’absence permettra à Péguy de dormir dans sa chambre à Dourdan – et enfin René Bichet – mort à la date d’achèvement du poème –, mais aussi Eddy Marix – pour qui Maritain voulait dès 1908, l’année fatale, que Péguy prenne la route de Chartres[99].

 

VI. – Quel juif est donc Marix ?

 

Marix est-il athée ? Le premier à avoir supposé de « ce mystérieux Eddy Marix »[100] qu’il « n’était pas moins » athée que Lazare est Pie Duployé en 1965[101]. Jacques Viard le suivit d’abord :

 

Il [Péguy] recourut à trois moyens pour trouver des commanditaires : une série de démarches personnelles, l’envoi systématique aux abonnés d’une lettre manuscrite signée par André Bourgeois, et le dévouement d’Eddy Marix. Cet ami juif (« notre ami et notre frère », auquel sera dédié le Porche) avait été camarade de Péguy au temps où ils étaient étudiants, socialistes, dreyfusards et athées.[102]

 

avant de changer d’avis[103] et de le noter simplement, après Edmond-Maurice Lévy, « très éloigné » de la pratique[104]. C’est, pour nous, inexact.

Farouchement dreyfusiste, Marix n’est pas un juif honteux[105]. Et l’on sent les arguments qu’il put produire face aux antisémites à lire une périphrase comme « le Dieu que le clou païen rendit infirme ! »[106] Ce ne sont donc pas les Juifs qui ont crucifié Jésus…

Faut-il donc suggérer comme Wladimir Rabi[107] : « Au surplus, de tous les intellectuels juifs qui entouraient Péguy, seuls étaient religieux Edmond-Maurice Lévy […] et, plus tard, Edmond Fleg, peut-être aussi Eddy Marix. » ?

En fait, Maritain, qui rencontre Marix le 11 mai 1907 à Heidelberg, nous renseigne utilement, dans son Carnet de notes, sur l’évolution de la foi de ce Juif : « Visite de Marix et de sa sœur, qui vont à Nauheim[108]. Péguy lui a dit notre conversion, il vient nous manifester son amitié. Cela nous touche beaucoup. Et lui-même cherche. »[109] En 1908, Maritain ne glosera pas en revanche sur sa mort : « Mort de Marix, dans les derniers jours de nos vacances à Saint-Pierre. »[110]

Que Marix « cherche », c’est ce que confirme sa correspondance avec Péguy, Marix écrivant à Péguy le 2 mars 1908 : « Puissiez-vous alors n’avoir que de bonnes nouvelles à me donner. Dieu le veuille, pouvons-nous dire entre nous ! »[111], sans que l’on sache très bien si Marix s’opposait ainsi au Pulligny agnostique[112] ou au Pulligny rationaliste[113], en ajoutant « Que Pulligny ne l’entende pas, cela lui ferait de la peine. » Dans la tragédie de Marix, Iseut s’exclame sur le point de mourir : « L’éternel est en nous, le feu qui vivifie ! »[114]

Comment donc Marix en vint-il à « chercher » ? La première trace de cette évolution, nous la voyons dans un achat effectué le 4 mars 1904 auprès de la librairie des Cahiers : Marix y acquiert une traduction de La Vie de Jésus de David-Frédéric Strauss[115]… Le 23 mars 1907, voici qu’il demande à André Bourgeois de lui procurer « une Bible qui ne soit pas sainte »[116]. Et Bourgeois de consulter Edmond-Maurice Lévy, le « chapelain hébraïque » de Péguy[117], et d’envoyer finalement à Marix la première traduction intégrale non confessionnelle de la Bible, à savoir les dix volumes d’Eugène Ledrain publiés chez Lemerre en 1886-1899. Comme Renan, auquel d’ailleurs il consacra en 1892 une monographie, Ledrain quitta la carrière ecclésiastique pour se livrer à des travaux d’érudition en abordant les religions d’un point de vue strictement scientifique.

Quel sens donc donner exactement au verbe « chercher » dans le cas de Marix ? Marix n’est pas un juif en train de se convertir au christianisme ni même un juif messianique. Sa lettre du 13 mai 1907 à Péguy donne de bien autres renseignements que Maritain :

 

Nous avons causé en toute sincérité. Jacques reste un philosophe. Sa foi est en quelque sorte une hypothèse fervente. Il est bergsonien. L’Évolution créatrice lui cause une satisfaction profonde. Enfin nous avons parlé des textes sacrés. Je n’ai pas hésité à lui confier mes intentions et mes projets historiques — et leurs liens avec les vôtres. Je lui ai dit mes premières réflexions en faveur de la tradition juive pure – contre le christianisme ; ce qui ne l’a pas empêché d’approuver certains de mes points de vue. Je pense qu’il nous sera un puissant auxiliaire dans tout ce travail. Nous aurons en tous cas une direction commune contre Renan.[118]

 

Issu d’une famille juif croyante et pratiquante, active dans les diverses communautés juives qu’elle est amenée à rencontrer, Marix lui-même a dû pratiquer. Lisons le compte rendu du mariage de ses grands-parents maternels :

 

Le jour de leur union, célébrée le 29 octobre, ils ont fait distribuer, par l’entremise de M. le Maire, une somme très importante aux pauvres de tous les cultes.

Après le mariage civil, le cortège s’est rendu au temple, où M. Samuel Beer, ministre officiant, accompagné de son chœur et du célèbre corps de musique de cette ville, a exécuté les cantiques sacrés avec un talent remarquable, et a vivement ému la nombreuse assemblée par les sublimes chants de Sion, dont il est un digne et habile interprète. La synagogue était splendidement ornée en l’honneur des jeunes époux; toute la ville avait un air de fête ; les pauvres étaient dans la joie. La bénédiction nuptiale a été donnée par M. le grand-rabbin de Metz et par M. le rabbin de Lunéville, qui ont prononcé des discours dont l’impression a été vive et touchante. Les paroles de la foi israélite sorties de la bouche de ces pieux ministres de Dieu ont retenti dans tous les cœurs.

Le soir, M. le maire a fait illuminer la ville, et la musique de la garde nationale s’est rendue sous les fenêtres des nouveaux mariés pour exécuter une brillante sérénade.

Le samedi suivant, M. Jules Lévy et sa famille ont fait au temple une offrande de 1,700 francs, et, le lendemain, M. S. Marix, beau-frère de M. Lévy, a remis de nouveau à M. le maire 400 francs pour les pauvres de la ville. La jeune et gracieuse dame, à son tour, a remis à M. le rabbin de Lunéville une somme importante pour l’entretien du nouvel hôpital israélite fondé dans sa communauté.

Ce mariage a produit dans la population de Vic une impression heureuse et profonde. Par leur noble et magnifique charité, M. Jules Lévy et sa famille ont conquis au judaïsme le respect et l’admiration de nos concitoyens ; espérons qu’ils attireront aussi sur notre communauté les bénédictions du ciel.[119]

 

La bonne réputation de la branche Marix implantée à Lyon dit la même chose : « Une famille si généralement estimée pour ses sentiments de piété et de haute charité », tels sont les Marix pour le grand-rabbin de Lyon Jacques Weinberg[120]. Et Simon Bloch d’approuver : « Tous nos coreligionnaires de Lyon, par leur présence, ont voulu témoigner avec éclat à cet israélite de bien et à sa famille leur respect, leur sympathie et leur gratitude pour les précieux services qu’il ne cesse de rendre au culte, aux établissements de bienfaisance, d’instruction religieuse, etc., à toutes les saintes causes où il s’agit de glorifier Dieu, d’instruire et de moraliser la jeunesse, de soulager l’humanité souffrante. »[121]

Quant aux mots importants qu’Eddy Marix utilise dans sa lettre : « en faveur de la tradition juive pure – contre le christianisme », ils indiquent clairement qu’il est d’accord avec Péguy. Ce dernier en effet, au témoignage de René Johannet, déclarait : « J’aime les choses pures, les situations nettes. Juifs purs. Catholiques purs. Le petit Lévy est un bon Juif ; madame Favre est une bonne libre-penseuse. C’est cela. Les Juifs ici. Les catholiques ici. Les libres-penseurs ici. »[122] Dans la même ligne, Péguy écrit à Pierre Marcel (Lévi) le 2 août 1912 : « Je n’ai jamais demandé à personne de faire le chrétien. […] Je ne me sens évidemment pas armé pour demande à un juif d’entrer dans un statut chrétien. » Même si Péguy écarte donc tout prosélytisme, il note de son ami Pierre Marcel et de Blanche Bernard, son aimée : « Des êtres comme vous, éclairés en dedans des plus grandes vertus chrétiennes […] peuvent très bien s’installer dans une sorte de grâce particulière. »[123]

Donc, quand Marix, le 19 juin 1906, demande au détour d’une lettre à Péguy : « Est-ce le commencement de mon évangélisation ? », c’est une question rhétorique qui ne fait référence qu’à sa capacité nouvelle à oublier ou pardonner les injures, et non à une conversion. « La fraternité large et l’oubli salutaire »[124] : tel est le seul évangile de Marix.

 

VII. – Leçons d’une mort

 

Dans une lettre à Alexandre Millerand en date du 9 juin 1905, Péguy évoque le diagnostic qui est fait de la maladie de Marix : « exploration chirurgicale des reins : on lui propose la décapsulation des deux reins. »[125] Totale ou partielle, d’un seul rein ou des deux à la fois, la décapsulation – ablation de la capsule fibreuse du rein (la technique, alors nouvelle, n’est plus préconisée aujourd’hui) – devait permettre de mieux irriguer le labyrinthe du rein en améliorant l’activité fonctionnelle des cellules sécrétantes. On l’employait contre le mal de Bright (ou néphrite chronique ; aujourd’hui « insuffisance rénale chronique »)[126], qui provoque notamment un gonflement généralisé, un gain de poids, de l’anémie, des essoufflements, une fatigue générale.

Il peut y avoir une résonnance biographique dans tels vers bien sentis de la Tragédie de Tristan et Iseut : « Un fiévreux tremble à voir quelque étranger devant / Cette couche agitée où sa douleur se vautre ! »[127] À cela s’ajoutait dès le printemps 1905 un « mal moral »[128], dépression psychologique ou angoisse de la mort…

Marix meurt : « Dans le palais natal, humblement, comme il sied »[129] – sans doute le kadich fut-il récité pendant ses funérailles. Mais, malgré les avancées progressives de la maladie, la nouvelle elle-même bouleverse Péguy. Une correspondance privée reçue par Jacques Viard nous l’apprend :

 

M. Marcel Péguy m’écrit qu’il était en train de prendre une leçon de latin avec son père quand arriva le courrier. « Tout à coup, il sursaute, se lève brusquement. Je lui demande ce qu’il y avait. Marix est mort, me dit-il brusquement. Et il sort brusquement. C’est la seule fois que je l’ai vu agir ainsi. » Péguy n’avait plus rien publié depuis la Situation parue le 6 octobre 1907 – et l’on se souvient que toutes les Situations font front contre le monde moderne et Renan en particulier. Péguy ne publiera rien avant les pages de juin 1909 où Marix est désigné comme « un des prophètes d’Israël. »[130]

 

C’est pour sauver Marix que Péguy avait pour la première fois, en 1908, après le songé à pèleriner vers Chartres, sans oser le faire à cause d’une exigence déplacée de Maritain : celle de se déclarer chrétien[131]. Ce n’est que quatre années plus tard que Péguy partit à pieds pour Chartres...

Le 2 septembre 1908, Le Temps fait paraître l’entrefilet suivant dans la rubrique « Nécrologie » : « Nous apprenons la mort de M. Eddy Marix, décédé le 31 août, à Elteville-sur-Rhin. L’inhumation aura lieu au cimetière Montparnasse. »[132] C’est précisément ce 2 septembre que Péguy assiste, effectivement à l’inhumation. Et on trouve au carré juif du cimetière Montparnasse ce caveau familial, libellé en hébreu[133] :

 

·       Emma LUVILLE, née MARX 11-11-1840 / 11-09-1892 (19 eloul 5652).

·       Jules LUVILLE, 29-07-1820 / 29-04-1896 (16 iyar 5656).

·       Barbe MARIX, née LUVILLE 20-11-1858 / 28-07-1895 (7 ab 5655).

·       Eddy MARIX, né le 02-08-1880, décédé à Eltville le 31-08-1908 (4 eloul 5668).

 

Sa mort, due à une grave maladie des reins, fait rencontrer le Christ à Péguy, pour Robert Burac[134], qui suit globalement Jacques Viard mais néglige quelque peu la lettre du 13 mai 1907 de Marix à Péguy[135]. Jacques Viard était néanmoins plus prudent : la mort de Marix révèle à Péguy que tout ne meurt pas avec elle, tant Eddy Marix lui est présent au-delà de la tombe[136].

Cela n’échappa point à Edmond-Maurice Lévy : « Vous me demandez pourquoi Péguy a traité Marix de prophète à côté de Darmesteter et de Bernard-Lazare. Je ne sais pas. Peut-être pour flatter son père, qui était très généreux. Il y avait certainement chez Marix, qui est mort fort jeune, quelque chose qui pouvait rappeler certains aspects du prophétisme… »[137]

C’est profondément ébranlé par la perte de son ami que Péguy confie à Lotte son retour à la foi, le 10 septembre 1908[138] – confidence que Marix avait déjà recueillie.

Après la mort d’Eddy, Péguy continue de fréquenter les Marix. En témoignent les lettres cordiales et même affectueuses des sœurs d’Eddy, Aimée (28 lettres envoyées à Péguy de 1908 à 1914) et Marguerite (14 lettres de 1908 à 1913), de son frère Henry (13 lettres de 1909 à 1913) et de son père Paul (10 lettres en 1909-1910). Péguy leur répondait et les voyait, à déjeuner par exemple. Péguy demande ainsi, le 9 juin 1912, à Claude Casimir-Perier de convier à dîner Pierre Marcel et « Henry Marix 8 rue Clément Marot et téléphone »[139]. Et le déjeuner avec les Marix passe devant tous les autres, preuve de l’attachement qui liait Péguy à cette famille. Le 21 avril 1911, Péguy écrit à Geneviève Favre : « Grande amie c’est encore changé. Accablez-moi de reproches et ensuite de pardons. Lundi je déjeune chez les Marix et c’est jeudi que nous déjeunons chez vous. »[140] Le 10 janvier 1913 à Alain-Fournier : « Fournier je passerai chez vous demain matin 11 heures 30 car le samedi je déjeune chez les Marix »[141]. Et le 25 juin 1914 à Pierre Marcel : « les demoiselles Marix m’ont reconvoqué pour samedi / adieux / le déjeuner lundi absolument ferme de mon côté »[142].

Aimée et Marguerite[143] ne fondèrent pas de famille. Toutes deux furent d’excellentes pianistes et s’impliquèrent dans la vie parisienne de leur communauté (charité, culte, scoutisme…). Elles ne livrèrent, hélas, pas de souvenirs relatifs à Péguy. Henry mourut jeune, après avoir tâté des vers – tropisme familial ? – et avoir contribué au bimensuel Théâtre & littérature, l’une de ces Revues littéraires éphémères paraissant à Paris entre 1900 et 1914 :

 

Directeur : Jean-Jacques de La Borie, baron de La Batut. – Rédacteur en chef : Émile Hanotte, 125, rue du Faubourg Poissonnière, Paris (9e). – Contenu : Poèmes, récits, essais littéraires divers, théâtre, chroniques. – Principaux collaborateurs : Jean Aicard, J.-J. de la Batut, Jules Bois, Francis de Croisset, André Gayot, Henri Grégoire, Émile Hanotte, Edmond Haraucourt, Abel Hermant, Jules Lemaître, Henri de Régnier, Laurent Tailhade, André Theuriet, André Tudesq, Gustave Zidler…[144]

 

Paul Marix exerça sa générosité envers les Cahiers par l’intermédiaire de son fondé de pouvoir, qui signa « Isar » quelques courriers d’affaires envoyés aux Cahiers. Quand il meurt, c’est une nouvelle catastrophe pour Péguy, financière cette fois-ci. Jules Riby confie à Joseph Lotte, le 11 mars 1912 : « Le père Marix vient de mourir, et c’était un des plus généreux mécènes des Cahiers. »[145] Mais Riby n’est pas très bien informé, car Paul Marix avait cessé ses versements un peu plus tôt, non sans quelque amertume de Péguy, confiée à Pierre Marcel le 18 décembre 1911 : « En attendant ils vivent [le parti intellectuel tombé en décomposition], et le père Marix me demande de me suspendre cette pension alimentaire de cent francs par mois qu’il me faisait. Il est très chargé par ses affaires. »[146]

En épilogue, pour revenir à des questions spirituelles, je citerai la dernière lettre connue de Marguerite Marix, écrite le 24 décembre 1914 et envoyée à Charlotte Péguy :

 

Chère Madame,

 

Il y aura dimanche matin 27 décembre à 10 h ¾, au temple israélite 44 rue de la Victoire, un office religieux à la mémoire des soldats tombés au champ d’honneur. Mr Dreyfuss[147] grand rabbin de Paris énumérera les soldats israélites tombés jusqu’alors. Nous lui avons demandé de joindre le nom de Monsieur Péguy, sachant que tel était votre désir. Je crois que la chose est accordée, mais Mr Dreyfuss (95 rue Taitbout) demande que vous lui écriviez vous-même à ce sujet. Voulez-vous le faire sans retard ? Comme sans doute vous voudrez assister à l’office, nous pourrions nous trouver à 10 h ½ devant le n° 17 de la rue St-Georges. Recevez, chère Madame, nos meilleures amitiés.

 

M. Marix[148]

 

Fit écho à la cérémonie[149] L’Univers israélite, qui avait quinze jours auparavant publié ces belles lignes sur Péguy de Baruch Hagani (1885-1944), chirurgien-dentiste de son état, théoricien du petit groupe des sionistes français, rédacteur en chef de L’Écho sioniste et futur auteur d’ouvrages comme Le Sionisme politique et son fondateur Théodore Herzl (1917), Bernard Lazare (1919) ou L’Émancipation des Juifs (1928) :

 

Il avait du judaïsme en tant que doctrine une idée très haute et très pure ; il le plaçait parmi les trois ou quatre « humanités vraiment dignes de ce nom » ; il savait que toute doctrine, pour être agissante, suppose une race et il se plaisait à découvrir, sous les apparences modernes, les prédestinations ancestrales : « Cet athée ruisselant de la parole de Dieu », a-t-il dit en parlant de Bernard Lazare, qu’il vénérait comme un saint.

Et pour avoir approché des juifs francs et sincères, pour avoir connu un Georges Delahache ou un André Spire, il savait aussi qu’« il n’est pas facile d’être juif » :

 

« Quand ils demeurent insensibles aux appels de leurs frères, aux cris des persécutés, aux plaintes, aux lamentations de leurs frères meurtris dans tout le monde, vous dites : C’est des mauvais juifs. Et s’ils ouvrent seulement l’oreille aux lamentations qui montent du Danube et du Dnièpr, vous dites : Ils nous trahissent. C’est des mauvais Français. »[150]

 

 

R. Vaissermann[151]



[1] Allusion conjointe à la dédicace du Porche du mystère de la deuxième vertu, où Charles Péguy appelle Eddy Marix son « frère », et à un vers de la Tragédie de Tristan et Iseut de Marix où Iseut demande à Tristan de ne pas « gémir ainsi qu’un exilé sans frère » (CQ VI-15, p. 53).

[2] Page 371 de Jacques Viard, « Prophètes d’Israël et annonciateur chrétien d’après les archives inédites des Cahiers », Revue d’Histoire littéraire de la France, 73e année, n° 2/3 : « Péguy », mars-juin 1973, pp. 333-380 [désormais, pour renvoyer à cet article : RHLF].

[3] Marcel Péguy, Le Destin de Charles Péguy, Perrin, 1946, p. 87.

[4] Jules Isaac regrette de ne pas l’avoir connu (Expériences de ma vie, Calmann-Lévy, 1959, t. I, p. 310).

[5] 24e année, n° 8659, 6 janvier 1901, p. 3 ; idem à même date dans Le Rappel (p. 3), et Le XXe siècle (p. 3).

[6] Vers et prose, t. II, juin-août 1905, p. 5.

[7] Vers et prose, t. III, septembre-novembre 1905, p. 7.

[8] « Rhin » apparaît même (CQ VI-15, p. 143) dans le cahier que Marix écrit… sur Tristan et Iseut !

[9] Ch. Péguy, Œuvres en prose complètes, t. II, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1989 [désormais : B], p. 1572.

[10] Nécrologie dans les Archives israélites de France, t. V, novembre 1844, pp. 757-758.

[11] Ce pensionnat de jeunes filles israélites, sis au 4, rue du Grand-Chantier, avait ouvert en 1842.

[12] Les Bords du Rhin de Bâle à la frontière de Hollande, Coblence, Karl Bædeker, 1868, p. 171.

[13] Pour le contexte : Pierre Birnbaum, Le Moment antisémite. Un tour de la France en 1898, Fayard, 1998.

[14] Autre descendant du couple : le chanteur français Michel Berger.

[15] Der Israelit, 3 août 1864 : « Eltville (Nassau), den 26. Juli (1864). Ihre Majestät, die Kaiserin von Russland, welche gegenwärtig in Bad Schwalbach weilt, beehrte heute unseren Glaubensgenossen, den Gutsbesitzer Herrn Adolph Marx, mit Allerhöchstihrem Besuche. »

[16] Sur les Marix, signalons le site de l’association « Alemannia Judaica » : www.alemannia-judaica.de/eltville_synagoge.htm (créé en 2015 ; consulté en 2017).

[17] Pour en savoir plus : www.heimatforschung-villmar.de/spielbank.htm (consulté en mai 2017).

[18] Ces grands-parents d’Eddy Marix étaient riches. En 1866, ils font une donation d’immeubles au Consistoire israélite de Lyon, dont Jules Marix était membre. – Ils avaient changé de nom un an après leur mariage, en 1858, passant de Lévy à Luville (sans doute inspirés par Lunéville).

[19] Salomon aimait également les fleurs et les plantes rares ; il participait à des concours d’horticulture et créa une rose « Madame Olga Marix » grâce à un obtenteur lyonnais : le fameux rosiériste Joseph Schwartz. Hybrides de Noisettes, ces rosiers, très remontants, ont une fleur blanc carné, moyenne et harmonieuse. – Le grand Ginkgo biloba planté devant la Villa Marix (il existe toujours) fut désigné en 1893 comme l’un des plus beaux arbres d’Allemagne.

[20] Le Talmud interdit le mariage entre tante et neveu, mais autorise le mariage entre oncle et nièce, que ce soit un mariage avec la fille de son frère ou la fille de sa sœur (compilation Choulhan aroukh, partie Even Haezer, chapitre 2, § 6). La Gémara affirme qu’il est même bon d’épouser la fille de sa sœur (traité Yevamot, 62b, en bas). La dispense de parenté s’entend donc au regard de la loi civile française. L’article 163 du Code civil prohibe le mariage entre l’oncle et la nièce (3e degré de parenté) ; mais son article 164 permettait alors au Chef de l’État de lever la prohibition pour causes graves, ce qui fut fait le 28 octobre 1879. Quelle est la justification de la dispense ? On ne la connaît pas ; tout juste peut-on imaginer la liaison des deux futurs époux, leur cohabitation, l’intérêt moral ou matériel à ce qu’il y ait mariage. – Il se célébrait alors 200 mariages par an en France entre oncle et nièce ou tante et neveu ; il n’y en a après les années 1930 que 20 par an. Que l’oncle épouse une fille d’une sœur est le cas plus fréquent ; en revanche, les deux époux qui nous concernent sont bien plus jeunes que la moyenne.

[21] Paul Arnsberg, Die jüdischen Gemeinden in Hessen: Anfang, Untergang, Neubeginn, Francfort, Societäts-Verlag, 1971, t. I, p. 159 ; Micheline Gutmann, « De Besançon à Moscou et Saint-Pétersbourg, à Lyon et Paris », GenAmi, n° 60, juin 2012, pp. 12-18.

[22] CQ II-10, 4 avril 1901, p. 1.

[23] En 1903 : RHLF, p. 340.

[24] Ch. Péguy, Œuvres en prose complètes, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », t. I, 1987 [désormais : A], p. 1903 et B 1590.

[25] C’est du moins l’avis de Robert Burac (B 1590) ; mais deux lettres d’André Bourgeois à l’imprimeur Ernest Payen en 1906 laissent penser le contraire (Marie-Charlotte Godderidge, Charles Péguy et l’édition des « Cahiers » d’après la correspondance inédite, mémoire de maîtrise, Université d’Orléans, 2003, pp. 43 et 46, voire p. 27).

[26] RHLF, p. 338.

[27] La commandite est montée dans la foulée de la parution du cahier VI-15, dû à Marix. Ce dernier y souscrit pour 500 F et démarche le Consistoire central des Israélites de France par l’entremise du rabbin Israël Lévi : Feuillets de l’Amitié Charles-Péguy [désormais : FACP], n° 151, pp. 21 et 33.

[28] B 1590.

[29] FACP 151, p. 15.

[30] B 1356.

[31] Dépouillant La Libre parole, Le Temps et La Revue politique et parlementaire : RHLF, p. 338.

[32] CQ VI-15, 18 avril 1905. – À cette période, cinq jours environ séparent bon à tirer et datation imprimée du cahier, postérieure ; le présent cahier n’a pas de datation propre mais une lettre à Payen nous apprend qu’à la date du 22 avril le cahier n’était pas encore entièrement composé (M.-C. Godderidge, Charles Péguy et l’édition des « Cahiers », op. cit., p. 33).

[33] Le premier à posséder ce format fut un cahier de Louis Gillet sur Les Primitifs français, qui se justifie par la présence de reproductions d’œuvres d’art plastique (CQ VI-7, 20 décembre 1904). Eddy Marix a dû, lui, payer le cahier à compte d’auteur (nous suivons pour une fois Henri Guillemin, Charles Péguy, Seuil, 1981, pp. 152 et 164 n. 2).

[34] Nous n’avons guère trouvé que trois vers cités dans le Gil Blas (Berthe Delaunay, « Alphonse XIII à l’Île de Wight », 27e année, n° 9683, 21 avril 1906, p. 1) et la pièce recensée par Alain Corbellari, qui évoque – durement – les « lourds alexandrins » de cette « pièce ronflante » dans Joseph Bédier, écrivain et philologue (Droz, 1997, pp. 139 et 288). Henri Guillemin juge même le cahier de Marix « pitoyable » (Charles Péguy, op. cit., p. 164 n. 2). – Relevons une évocation succincte : « Eddy Marix, Drama, 1905 » dans The Romanic Review (p. 278 d’Albert Eugene Curdy, « Arthurian Literature. II », The Romanic Review, vol. 1, n° 3, juillet-septembre 1910) et une mention tout aussi brève dans deux ouvrages de Wolfgang Golther : Zur deutschen Sage und Dichtung: gesammelte Aufsätze, Berlin, Behr, 1914, p. 149 ; Tristan und Isolde in der französischen und deutschen Dichtung des Mittelalters und der Neuzeit, Berlin, De Gruyter, 1929, p. 70.

[35] Auguste Martin, « Pour l’honneur de l’esprit. Correspondance entre Ch. Péguy et R. Rolland », Cahier Romain Rolland, n° 22, 1973, p. 137.

[36] Auguste Martin, « Pour l’honneur de l’esprit », art. cité, p. 264 (Romain Rolland à Péguy, le 9 août 1908 : « Donnez-moi des nouvelles de Marix, je vous prie. »).

[37] Bibliothèque de Mme Sarah Bernhardt. Catalogue, t. I, Leclerc, 1923, p. 22, notice 90.

[38] RHLF, p. 341. – La lettre de Marix à Péguy du 17 décembre 1904 mentionne effectivement un courrier de Péguy à Jules Claretie, administrateur général de la Comédie-Française.

[39] CQ VI-15, p. <163>.

[40] Figure néanmoins au programme des fêtes théâtrales de Béziers, le 21 août 1910, « un mimodrame-ballet de M. Gabriel Boissy, la Résurrection d’Adonis ».

[41] Περὶ τῆς Συρίης Θεοῦ (De Dea Syria), VI. – Rodin a sculpté une œuvre sur le sujet ; cf. Hélène Tuzet, Mort et résurrection d’Adonis : étude de l’évolution d’un mythe, Corti, 1987.

[42] A 1903.

[43] BACP 33, p. 5. – On ne confondra pas ce témoignage et l’expression ambiguë choisie par Henri Clouard : « Il [Péguy] y est entré [à l’École normale] en 1894 après une année de service militaire, et un stage à Sainte-Barbe et à Louis-le-Grand. » (Henri Clouard et Robert Leggewie, Anthologie de la littérature française, 1960, t. II, p. 288 ; Oxford University Press, 1975, t. II, p. 271).

[44] Raoul Blanchard, Ma jeunesse sous l’aile de Péguy, Arthème Fayard, 1961.

[45] Jules Durel (pseudonyme de Joseph Lotte), « Œuvres choisies. 1900-1910, par Charles Péguy », Bulletin des professeurs catholique de l’Université, n° 5, 23 mai 1911. Le passage est fameux, on le retrouve dans : Pierre Pacary, Un compagnon du Péguy : Joseph Lotte (1875-1914), Gabalda, 1916, p. 7 ; Louis-Alphonse Maugendre, La Renaissance catholique au début du XXe siècle, Beauchesne, 1963, pp. 184-185 ; dom Louis Bergeron, Dom Louis Baillet, moine de Solesmes (1875-1913), l’ami bénédictin de Péguy, tapuscrit, 1975, p. 22 ; BACP 103, pp. 299-300.

[46] Péguy écrit à Ernest Tharaud le 12 juillet 1905 : « Tu es une brute épaisse de ne pas être allé voir à Chaville, 14 route des Gardes, ce bougre qui est malade, immobilisé, seul » (Simone Fraisse [dir.], Revue des lettres modernes, série « Charles Péguy », t. II : « Les Cahiers de la quinzaine », 1983, p. 118 ; cote au Centre Péguy d’Orléans : CL-IV-354-355).

[47] Jérôme et Jean Tharaud, Notre cher Péguy, Plon, 1926, p. 55.

[48] J. et J. Tharaud, Notre cher Péguy, op. cit., p. 48.

[49] Félicien Challaye, Péguy socialiste, Amiot-Dumont, 1954, p. 24.

[50] Michel Manoll, Entretiens avec Robert Garric, Éditions de l’épargne, 1970, p. 46.

[51] Jacques Viard, Philosophie de l’art littéraire et socialisme selon Péguy, Klincksieck, 1969, p. 135 n. 63.

[52] A 1903 et B 1590.

[53] CQ VI-15, p. 67.

[54] Page 4 d’Edmond-Maurice Lévy, « Mes souvenirs de Charles Péguy » [8 décembre 1965], éd. Wladimir Rabi, FACP 175, pp. 1-7.

[55] František Laichter, Péguy et ses Cahiers de la quinzaine, Maison des sciences de l’homme, 1985, p. 131.

[56] Traduction du rabbinat, publiée comme on sait en 1899.

[57] RHLF, p. 347 ; Auguste Martin, « Pour l’honneur de l’esprit », art. cité, pp. 157 et 183.

[58] RHLF, pp. 363-365. – Paul Marix était propriétaire au Tréport d’une villa et d’un grand domaine, dont l’ancien poste de sémaphore qu’il acquit à la fin de 1905. Il s’intéressa à la desserte des Terrasses par une ligne de tramways électrique puis par le funiculaire du Tréport (Édouard Hospitalier, « Chronique de l’électricité », L’Industrie électrique, 1re année, n° 13, juillet 1904, p. 516). Sur ce terrain, aménagé d’abord en terrasses en 1906, apparurent quelques petites habitations et Paul Marix y fera construire en 1911 un grand hôtel (« Les Terrasses », Le Gaulois, 46e année, 3e série, n° 12257, 6 mai 1911, p. 2). (« 200 chambres, Salles de bains, Golf, Tennis. Téléphone 62 et 86. 3 heures de Paris », le « grand hôtel Trianon Les Terrasses » fut construit sous la direction de l’architecte Henri Sauvage et dynamité par les Allemands en 1942 dans le cadre de l’opération du Mur de l’Atlantique.

[59] Jacques Viard, « Les Œuvres posthumes de Charles Péguy », Cahiers de l’Amitié Charles-Péguy, n° 23, 1969, pp. 256-257 puis RHLF, p. 364.

[60] R. Vaissermann, La Digression dans l’œuvre en prose de Charles Péguy, thèse de doctorat, Université d’Orléans, 2005, pp. 237-238. – Le sainfoin ne fleurit d’ailleurs qu’une fois l’an, et en mai.

[61] Arnaud Teyssier, Charles Péguy. Une humanité française, Perrin, 2008, p. 221 ; cf. Julie Sabiani dans CACP 27, p. 9 n. 14.

[62] Alexandre de Vitry demande encore dans Conspirations d’un solitaire. L’individualisme civique de Charles Péguy, Les Belles Lettres, « Essais », 2015, p. 533 : « Eddy Marix ? »

[63] FACP 191, p. 21 ; manuscrit de la main de Péguy coté MTCQ-II-17 (les dix autres feuillets de formats divers sont aujourd’hui séparés en deux lots de cinq). Le texte figure dans le CQ VI-15, pp. <V> et <VII>.

[64] Pierre Suire, Le Tourment de Péguy, Laffont, 1956, p. 101.

[65] Pie Duployé, La Religion de Péguy, Klincksieck, 1965, p. 444.

[66] Simone Fraisse, Péguy et le Moyen-Âge, Champion, « Essais sur le Moyen-Âge », 1978, pp. 35-36.

[67] Ch. Péguy, Œuvres poétiques et dramatiques, éd. Cl. Daudin, P. Bruley, J. Roger & R. Vaissermann, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 2014 [désormais : P2], p. 769. – Hélas, le poème de Péguy y a été estropié de trois vers.

[68] La date est celle de la mort de Marix. Nous respectons la typographie du cahier (CQ X-6, 27 décembre 1908, p. <9>), comme en B 1544.

[69] Marix désigne par le nom de leurs auteurs trois cahiers récents, à savoir respectivement : Un épisode (CQ IX-6, 15 décembre 1907), Sur le chemin des souvenances (CQ IX-7, 29 décembre 1907) et Der Professor ist die deutsche Nationalkrankheit (CQ IX-8, 12 janvier 1908) ; lettre citée dans RHLF, p. 368.

[70] P2 627 (Ch. Péguy, Œuvres poétiques complètes, éd. Marcel Péguy & Julie Sabiani, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1975 [désormais : P1], p. 529) ; mais nous revenons à la typographie originelle (CQ XIII-4, 22 octobre 1911, pp. <11>, <13> et <15>).

[71] P2 777 (P1 673) ; nous respectons la typographie du cahier (CQ XIII-12, 24 mars 1912, p. <13>).

[72] BACP 86, p. 148.

[73] Nelly Wilson, Bernard-Lazare: Antisemitism and the Problems of Jewish Identity in Late Nineteenth-Century France, Angleterre, Cambridge University Press, 1978, p. 324 n. 29.

[74] Romain Rolland, Péguy, Albin Michel, 1945, t. I, p. 286 : « N’oublions pas la dédicace en tête de l’œuvre : « Dilectissimis in intimo corde » – « aux très chéris dans le fond du cœur » –, les trois jeunes têtes sur lesquelles se pose le regard de Péguy... »

[75] FACP 207, p. 3.

[76] Alain de Benoist, Bibliographie générale des droites françaises, Coulommiers, Dualpha, « Patrimoine des lettres », 2005, t. IV, p. 435.

[77] P2 1676. – Cf. Ch. Péguy, Le Mystère des saints Innocents, Salvator, 2016, p. 19.

[78] Bernard Guyon dans son Péguy (Hatier, « Connaissance des lettres », 1960, p. 4 et 1973, p. 4) ainsi que l’abbé Joseph Barbier dans Claudel : poète de la prière (Mame, 1962, p. 6).

[79] Marie-Clotilde Hubert, Exposition Péguy, BnF, 1974, p. 154.

[80] Vente aux enchères Baron Ribeyre & associés du 14 novembre 2013, lots 55-56 et 58.

[81] CQ VI-15, p. 51 (Tristan) : « Ô mère ! Ô Blanchefleur ! Et ma gorge voudrait / Crier sur l’océan un sanglot sans arrêt ! »

[82] Un poète l’a dit (un écrit posthume, il est vrai) : B 873.

[83] RHLF, p. 355.

[84] Louis de Gonzague, CQ VII-8 : B 387.

[85] À nos amis, à nos abonnés, CQ X-13 : B 1280 ; remarquons que ce n’est pas tout à fait « le centre de son texte » (CACP 27, p. 36 n. 2). – Péguy avait-il pu, en racontant en B 1269 sa « crise de foie » de la fin de l’été 1908 (maladie datée du 10 septembre 1908), ne pas songer déjà à son ami ?

[86] La mort de Bernard-Lazare n’est-elle pas au contraire ineffable pour Péguy ? Cf. Vladimir Jankélévitch, La Mort, Flammarion, 1966, première partie : « La mort en-deçà de la mort », chapitre II, § 5 : « Silence indicible, silence ineffable ».

[87] CQ X-13, 30 juin 1909.

[88] L’Anarchie, in-folio, numéro du 30 juillet 1908.

[89] R. Vaissermann, La Digression dans l’œuvre en prose de Charles Péguy, op. cit., pp. 267-268. Cf. Jacques Viard, « Les Œuvres posthumes de Charles Péguy », op. cit., pp. 250-251 et RHLF, p. 371 ; B 1577.

[90] B 1312-1315.

[91] À nos amis, à nos abonnés, CQ X-13 : B 1314 n. 1.

[92] CACP 27, p. 36 n. 2.

[93] Romain Rolland à Péguy, le 3 septembre 1908 : Auguste Martin, « Pour l’honneur de l’esprit », art. cité, p. 267.

[94] Eylau fit plus de 13 000 morts dans la Grande Armée et obligea Napoléon à différer l’offensive ; dans la France de l’époque, les naissances de garçons en un jour étaient cependant inférieures à ce total (13 000 garçons naissaient en neuf jours environ, à l’échelle de toute la France).

[95] Pour preuve de ce soutien, renvoyons à la correspondance fournie échangée par Péguy et les Marix, toutes lettres que conserve le C.P.O. et que recense Julie Bertrand-Sabiani dans Charles Péguy et les « Cahiers de la quinzaine ». Catalogue de la correspondance générale, t. I, Ville d’Orléans, pp. 45 et 49.

[96] Jaunisse qui alite Péguy trois semaines en septembre 1908, neurasthénie consécutive et même tentation du suicide à la mi-novembre 1908 (B XXXIX)…

[97] Nous sommes des vaincus, posthume : B 1319. – C’est Paul Marix qui consent cet « effort » à Péguy, en lui envoyant à plusieurs reprises, par quinzaine, une somme de 100 francs.

[98] Vers 6 : P2 1140 (P1 896).

[99] Lettre de Maritain à Baillet du 31 décembre 1908, Péguy au porche de l’Église, Cerf, « Textes », 1997, p. 100 : « Je lui répondis [à Péguy] alors [au premier semestre de 1908] que j’étais tout disposé à faire ce pèlerinage pour Marix, mais que la participation de Péguy n’était acceptable que s’il allait à Chartres en chrétien […] ».

[100] Le seul mystère qui touche la famille Marix est un point de détail : Simone Bodève (alias Jeanne Chrétien-Debove) fait-elle une allusion au cravatier Marix quand elle écrit Clo, en 1908, où apparaît un personnage nommé « Edmond Marix » (Lucien Maury en rend compte dans « Les lettres : œuvres et idées. Romans », Revue bleue, 47e année, 1er semestre, n° 8, 20 février 1909, pp. 250-252 : « […] je ne vous conterai point comment Clo et Fernande [Carol] lâchent leurs familles et permettent qu’un mois durant Edmond Marix et Louis Tarasque leur fassent la cour ; Fernande est une bonne fille qui rend heureux Louis Tarasque ; Clo est une fille fière que la violence d’Edmond Marix déconcerte. C’est très humain peut-être, mais c’est illogique, et ce qui est bien plus illogique, c’est qu’étant enceinte des œuvres d’Edmond Marix elle puisse accepter un second amant qui ne lui plaît guère […] ») ? Pour répondre à la question, lire Bernard Duchatelet, « Romain Rolland, Simone Bodève et le féminisme », Études Romain Rolland. Cahiers de Brèves, n° 37, juin 2016, pp. 10-25 et ce qu’écrit d’elle Romain Rolland dans son Journal, à la date du 13 novembre 1911 : « Elle avait vécu tout cela ; elle a connu tous les gens qu’elle décrit. »

[101] Pie Duployé, La Religion de Péguy, op. cit., pp. 443 et 457.

[102] Jacques Viard, « La commandite de 1905 », Courrier d’Orléans, n° 28, août 1969, p. 22. Geneviève Favre écrit dans ses Souvenirs à propos de Péguy : « Il m’avait soumis une combinaison avec son ami Marix, qui lui permettrait de doubler un cap dangereux. […] Comment la bourgeoise que j’étais aurait-elle hésité à entrer, pour le salut des Cahiers, pour la paix de Péguy et de sa famille, dans l’arrangement plein de sécurité élaboré par M. Marix ? » (FACP 176, p. 27).

[103] RHLF, p. 334.

[104] E.-M. Lévy, « Mes souvenirs de Charles Péguy », art. cité, p. 4.

[105] Certains membres éloignés de sa famille furent accusés de l’être (Philippe Sapin, Indicateur israélite. Noms, professions et adresses des Juifs de la France entière, Lyon, chez l’auteur, 1900, p. 321 – source qu’on utilisera avec précaution).

[106] CQ VI-15, p. 107.

[107] Page 29 de « Charles Péguy et Blanche Raphaël », Les Nouveaux cahiers, 6e année, n° 22, automne 1970, pp. 28-32

[108] Eddy Marix, 2, villa Veneta, Victoriastrasse, Bad Nauheim, Allemagne. On ne sait de quelle sœur il s’agit.

[109] Jacques et Raïssa Maritain, Œuvres complètes, vol. XII : « 1961-1967 », Éditions Saint-Paul, 1992, p. 175 (ce qui devient en B 1590 et p. 30 de Péguy au porche de l’Église, op. cit. : « Péguy lui a dit sa conversion » !).

[110] Il s’agit de Saint-Pierre-en-Port. – J. et R. Maritain, Œuvres complètes, vol. XII, op. cit., p. 188.

[111] RHLF, p. 353. – « Alors » : en avril 1908, quand Péguy n’avait pas encore révélé au public son retour à la foi.

[112] Celui qui écrit le 4 décembre 1906 à Péguy : « Agnosco ! »

[113] Celui qui traduisit Le Monde sans Dieu. A New Catechism de M. M. Mangasarian (texte original : 1902 ; en français : CQ V-11, 1er mars 1904) et présidera en 1907 l’Union de libres penseurs et de libres croyants pour la culture morale.

[114] CQ VI-15, p. 152. Cf. Pierre-Yves Le Priol, En route vers Chartres. Dans les pas de Charles Péguy, Le Passeur, « Chemins d’étoiles », 2016, pp. 139-140 : « […] ce cher Marix, engagé lui aussi dans la voie d’un approfondissement religieux […] ».

[115] C’est Émile Littré qui traduit les deux volumes de ce livre. Première édition : 1839-1840 ; 2e édition traduite sur la 3e édition allemande : 1856-1864.

[116] RHLF, pp. 351 et 360.

[117] Lettre d’Edmond-Maurice Lévy à Lazare Prajs (Lévrier) en date du 8 septembre 1960, citée dans Lazare Prajs, Péguy et Israël, Nizet, 1970, p. 112 n. 48.

[118] RHLF, p. 359. – L’Évolution créatrice était parue au début du mois de mai. – Bref commentaire de cette « union sacrée judéo-chrétienne contre Renan, rationaliste, scientiste, père du modernisme » dans Péguy devant Dieu de Bernard Guyon (Desclée De Brouwer, 1974, p. 106).

[119] Pages 229-230 de Simon Bloch, « Nouvelles diverses », L’Univers israélite, 13e année, n° 1, septembre 1857, pp. 227-235.

[120] Page 214 de Jacques Weinberg, sermon du 20 novembre 1863, L’Univers israélite, 19e année, n° 5, janvier 1864, pp. 214-220. – Aaron Marix (1816-1876), grand-oncle d’Eddy, venait de faire solennellement présent d’un Sefer Torah au Temple de Lyon, « pour rendre grâce au Seigneur du rétablissement de sa digne et charitable épouse, dont les jours étaient menacés par une grave maladie. »

[121] Simon Bloch, « Une solennité au temple de Lyon », L’Univers israélite, 19e année, n° 5, janvier 1864, pp. 213-214.

[122] René Johannet, Vie et mort de Péguy, Flammarion, 1950, pp. 453-454.

[123] CACP 27, p. 132 ; cf. l’unique rêve connu de Péguy, confié en décembre 1911 à Pierre Marcel (ibidem, p. 84) : « J’ai rêvé que nous étions morts. Jamais nous n’avions été si heureux. Une grande quantité de questions, qui nous embarrassent, étaient, du même coup, solutionnées. Jamais nous n’avions été aussi libres. Nous marchions, Blanche, toi et moi, comme dans une campagne. L’air était vif et léger. Nous allions le nez à l’air. Blanche à gauche, toi au milieu, moi à droite. À un moment vous fîtes mine de me quitter. Je vous dis : Où allez-vous. Alors vous avez éclaté de rire et vous avez dit : Eh bien, nous rentrons dans le sein d’Abraham. Je haussai les épaules et je vous dis : Mais non, venez donc dans le Paradis, on rigole davantage. Et vous vîntes. »

[124] CQ VI-15, p. 63. – Vont plus loin que nous Thierry Dejond (Charles Péguy. L’espérance d’un salut universel, Culture et vérité, 1989, p. 37) pour qui c’est « surtout à Eddy Marix […] que Péguy doit son initiation aux textes sacrés et à la tradition juive », ou Charles Coutel (Petite vie de Charles Péguy, Desclée De Brouwer, 2013, p. 58).

[125] Cote au Centre Péguy d’Orléans : CL-III-471 et 472.

[126] Isaac S. Bassan, Contribution à l’intervention chirurgicale dans les néphrites médicales, Lyon, Storck, 1903, pp. 8-12. Cf. Raoul Poussié, Traitement du mal de Bright par la néphro-capsulectomie ou opération d’Edebohls, Montpellier, Firmin, Montane & Sicardi, 1906.

[127] CQ VI-15, p. 18.

[128] RHLF, p. 342.

[129] CQ VI-15, p. 52.

[130] RHLF, p. 366. – Si la lettre de Marcel Péguy n’a pas été retrouvée, la nouvelle de la mort de Marix en revanche correspond au télégramme du 1er septembre 1908, reçu par Péguy ce même jour.

[131] Maritain, dans sa lettre à Baillet du 31 décembre 1908, ne se rend pas compte de l’inopportunité de cette exigence en évoquant « cet incident qui, semble-t-il, lui est resté sur le cœur » (Péguy au porche de l’Église, Cerf, « Textes », 1997, p. 100).

[132] « Nécrologie », Le Temps, 48e année, n° 17235, 2 septembre 1908, p. 3. – Romain Rolland lit l’article et écrit aussitôt à Péguy (Auguste Martin, « Pour l’honneur de l’esprit. Correspondance entre Ch. Péguy et R. Rolland », Cahier Romain Rolland, n° 22, 1973, p. 266). – Même texte : « Deuil », Le Matin, 25e année, n° 8953, 1er septembre 1908, p. 4 ; cf. Francesco Ferrari, « Deuil », Le Figaro, 54e année, 3e série, n° 245, 1er septembre 1908, p. 2.

[133] Concession à perpétuité n° 373, année 1892, dans Gilles Plaut, Recherches cimetières en milieu juif. Cimetière du Montparnasse. Division XXX, 1997, p. 28.

[134] BACP 86, p. 153.

[135] RHLF, pp. 359-360.

[136] RHLF, p. 336.

[137] E.-M. Lévy, « Mes souvenirs de Charles Péguy », art. cité, p. 7. – Jacques Viard répond vertement à l’argument du père « très généreux » : (RHLF, p. 336) : « Croit-on vraiment, comme on l’écrit, que Péguy aurait nommé Marix un prophète par simple politesse, pour remercier de ses souscriptions généreuses le père du Juif à qui est dédié Le Porche du mystère de la deuxième vertu […] ? »

[138] RHLF, p. 371.

[139] FACP 188, p. 9.

[140] BACP 65, p. 3.

[141] FACP 174, p. 37.

[142] CACP 27, p. 219.

[143] Les faire-part du décès d’Aimée et celui de Marguerite seront publiés dans Le Matin (48e année, n° 17422, 1er décembre 1931, p. 2) pour la première, dans Le Matin (53e année, n° 19271, 24 décembre 1936, p. 2), Le Figaro (111e année, n° 360, 25 décembre 1936, p. 2) et L’Univers israélite (92e année, n° 17, 1er janvier 1937, p. 271) pour la seconde.

[144] Roméo Arbour, Revues littéraires éphémères paraissant à Paris entre 1900 et 1914, Corti, 1956, p. 60.

[145] FACP 104, p. 31.

[146] CACP 27, pp. 83-84 ; cf. FACP 69, p. 6. C’est moi qui souligne.

[147] Jacques-Henri Dreyfuss (1844-1933), fils du rabbin de Saverne, élève du Séminaire rabbinique de Paris et diplômé du premier degré rabbinique (1862-1868), fut rabbin de Sedan (1874-1879), grand-rabbin de Belgique (1880-1891) puis grand-rabbin de Paris, après Zadoc Kahn et avant Julien Weill. Sa nomination à Paris suscita polémique : malgré des sermons au patriotisme ardent et son choix de la nationalité française, on mit en doute son patriotisme, parce qu’il avait été en poste à l’étranger et que son père était demeuré en Alsace après 1871. La montée de l’antisémitisme politique en Allemagne et en France, surtout après 1886, le rendirent sceptique envers la modernité, non sans rigorisme moral. Il exaltait la piété et le sacrifice, au mépris de la souffrance et de la persécution. – Sur lui : Jean-Philippe Schreiber, Dictionnaire biographique des Juifs de Belgique. Figures du judaïsme belge. XIXe-XXe siècles, De Boeck & Larcier, 2002, pp. 89-90.

[148] Première édition : BACP 91, p. 374 ; édition postérieure mais moins soignée : BACP 147, p. 327.

[149] « À la mémoire de Charles Péguy », L’Univers israélite, 71e année, n° 17, 15 janvier 1915, p. 234.

[150] Page 153 de Baruch Hagani, « Ceux qui pieusement sont morts… Charles Péguy », L’Univers israélite, 71e année, n° 15, 1er janvier 1915, pp. 151-153. – Citation de Notre jeunesse, CQ XI-12, 17 juillet 1910 (dans Ch. Péguy, Œuvres en prose complètes, t. III, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1992, p. 137).

[151] Professeur de lettres en CPGE au lycée Paul-Cézanne (Aix-en-Provence), éditeur de « Châteaux de Loire » et vers inédits de Charles Péguy (Delatour, 2016).