Postérité des Cahiers de la quinzaine

 

À monsieur Jean BASTAIRE, pour sa générosité

 

Romain VAISSERMANN

 

Les Cahiers de la quinzaine de Marcel PÉGUY[1] sont cités dans des ouvrages consacrés à PÉGUY, mais souvent leur publication dans le cadre de la revue est occultée : tel livre apparaît sous tel nom d’éditeur, qui n’est en fait qu’intermédiaire entre Marcel et son imprimeur ; tel autre est attribué aux CQ, sans que l’on s’explique s’il s’agit d’une brusque renaissance ou d’une longue survie[2]. Les explications, quand elles existent, sont brèves : rien d’intéressant dans des volumes disparates et tendancieux. Elles sont souvent inexactes : tantôt les CQ renaissent en 1926[3], tantôt ils sont de nombre indéterminé et l’on hésite sur le nombre de séries parues[4]… On distingue les CQ du père et du fils, enfin, d’une coupure qui prête à comparaison : aux premiers, la célébrité posthume, la valeur littéraire, la cohérence de la pensée ; aux autres, l’oubli, le peu d’intérêt, la déviation voire la trahison. Bref, ce que l’on dit des CQ de Marcel est soit évasif, soit erroné, soit péjoré – et parfois les trois en même temps !

C’est à double titre que cette reprise éditoriale est trop mal jugée : d’une façon trop rapide et trop critique. Quelle est l’histoire de cette audacieuse continuation des CQ et à quelle aune la juger, c’est-à-dire à quoi la comparer ? Car ce ne sont pas moins de quatre reprises des CQ qui eurent lieu : un prolongement (sur le mode du même), une variation (sur celui du semblable), une répétition (du même), une modernisation (du semblable).

 

***

 

I – Marcel PÉGUY : les mêmes Cahiers ?

 

La guerre ne semblait pas devoir interrompre pour longtemps l’activité des CQ : l’on prévoyait une guerre courte. Mais la mort du gérant à peine deux mois après la dernière parution de la revue semble tuer les CQ : tant les CQ reposaient sur la somme considérable de temps et d’énergie que le gérant y consacrait. André Bourgeois l’administrateur ne pouvait les ressusciter, parce qu’il se trouvait mobilisé. Aurait-il de toute façon suffi à la tâche de directeur littéraire ? Les écritures et la librairie de la « Boutique des Cahiers » l’absorbaient déjà le plus clair de son temps. Et puis le prolongement des combats semble empêcher toute renaissance de la revue. Une renaissance était-elle même souhaitable après guerre, dès 1918 ? La veuve de PÉGUY est confrontée à des difficultés matérielles, ayant ses enfants à charge : il s’agit davantage, après-guerre, de subvenir aux besoins de cette famille nombreuse en deuil, que de reprendre une tâche qui excédait déjà les forces d’un seul homme ! Marcel est encore jeune pour suivre son père en édition comme il avait tenu à le suivre au front. Et puis, continuer la publication qui devait tout à son fondateur serait-il très délicat de la part d’un collaborateur ?

Tout concourt à laisser la quinzième série des CQ inachevée. Le public des CQ reste pourtant fidèle au souvenir de leur gérant et BERGSON, que PÉGUY avait chargé d’aider financièrement sa famille au cas où il viendrait à mourir, s’acquitte avec scrupule de sa tâche : il appelle les anciens abonnés à continuer de verser le montant de leur abonnement pour soutenir la famille PÉGUY[5]. Revue qui garde le public de ses abonnés et le montant de ses abonnements, les CQ n’en restent pas moins une manière de tombeau de PÉGUY… jusqu’à ce que sa veuve trouve le temps et l’énergie de remercier ces amis qui l’ont soutenue dans la difficulté et de renouer avec l’œuvre de son mari tout à la fois: c’est elle la plus proche, qui y revient d’abord. Ce n’est pas seulement par la conversion qu’elle rejoindra son époux mort : à Sceaux, en avril 1924, elle commence à faire paraître - à tirage confidentiel - de nouvelles feuilles, intitulées également Cahiers de la quinzaine, reprenant par acte de fidélité et de souvenir, dix ans après le dernier numéro écrit par PÉGUY, le fil des séries d’avant-guerre. Malgré toute sa volonté, la tâche est trop lourde : la revue ne sortira ainsi que cinq exemplaires : quatre en 1924, un seul en 1925. En fait, la succession est assurée : après la « régence » (dans la gérance) de Charlotte PÉGUY, le fils aîné Marcel est lancé.

Né à Paris le 10 septembre 1898, non scolarisé avant de préparer son baccalauréat, qu’il obtient en 1914-1915, licencié d’histoire et géographie en 1916, avant l’engagement volontaire fin 1916. De santé déjà faible, il sera gazé au front et en gardera des séquelles : un asthme tenace. Projetant une thèse sur Leconte de Lisle[6], il commence à travailler en 1922 comme professeur de français en Roumanie, avant de se marier en 1924. Mais un beau jour, il décide de reprendre les CQ. Car Marcel, rapide à voir partout – comme son père – se tramer des complots, estime que c’est par un « sabotage » que fut liquidée l’affaire des CQ pendant la guerre et qu’en reprenant les CQ, il en effectue le « sauvetage »[7]. La mort de PÉGUY a servi de prétexte choisi par les amis et collaborateurs de pour tuer les CQ en ne reprenant pas l’affaire lorsque sa renaissance était encore aisée. Contre cette mort redoublée de Péguy, Marcel prétend prendre l’exact prolongement de la revue paternelle : de l’apparence des volumes[8] à la structure des séries, du style des notes de gérance aux articles de publiciste. Tout, dans les séries filiales, mime les séries paternelles. La régularité de parution et le fini des CQ de Péguy les situe au-dessus des CQ du fils ; mais le tirage par exemple, ou la qualité des collaborateurs, se ressemblent dans les uns et les autres CQ. À tel point que Marcel utilise une formulation étonnante : si les CQ de son père sont les « Cahiers de la quinzaine de Charles Péguy parus dans les séries d’avant-guerre », ses propres CQ seront les « Cahiers de la quinzaine de Charles Péguy parus dans les séries d’après-guerre ». L’infléchissement des CQ vers une dominante littéraire[9] ne permet pas de les maintenir : ils périclitent sur le plan financier, moins par manque de fonds propre[10] que par le contingent trop faible d’abonnés que Marcel dénombre : au maximum 200 alors qu’il en faudrait le double pour que l’entreprise soit viable[11]. Tout porte à penser que Marcel n’a pas eu l’appui qu’avait reçu son père de ses amis riches, en son temps. D’où un tirage un peu moindre et surtout plus irrégulier (voir l’Annexe 2). Ensuite, Marcel eut bien du mal à trouver un éditeur avec qui s’entendre : comment Marcel - perfectionniste brouillon - peut-il « composer » avec son imprimeur ? Comment cet héritier fier peut-il déléguer certaines décisions à l’éditeur qui se place en intermédiaire entre lui et cet imprimeur ? Comment peut-il enfin, cet homme aux conceptions étroites et aux emportements fréquents, rallier tous les péguystes et garder de bons contacts avec des collaborateurs d’horizons différents ? Toutes ces questions viennent à l’esprit quand l’on regarde notre liste des auteurs ayant contribué aux CQ (voir l’Annexe 1). Et pourtant…

1925. « Cahier / pour le vingt-cinquième anniversaire / de la fondation / des Cahiers de la quinzaine / 5 juin 1900 – 5 janvier 1925 » : deux « fondateurs » de 27 ans et un quart de siècle entre eux. Marcel s’explique[12] : « Nous n’avons pas l’intention de mettre sur pied une œuvre semblable à celle de Charles Péguy. Nous voulons simplement continuer le sienne dans la mesure où elle peut être continuée. C’est là une tâche plus facile : on nous permettra, je pense, d’oser l’entreprendre, et de nous prétendre capable de la mener à bonne fin. […] Sans doute nous la continuerons moins bien que ne l’eût fait Charles Péguy. Mais mieux vaut encore la continuer maladroitement que de ne point tenter de la continuer. La situation est aussi grave qu’en 1900. »

Marcel - qui prévoyait d’abord de suivre le rythme strict des quinzaines -, à cause de problèmes avec son premier imprimeur, ne remplit pas tout à fait son programme dans la première-XVIe série : seulement douze numéros (le chiffre de son père en 1900 est donc égalé) et la deuxième année de parution se trouve déjà entamée (alors que la 2e série de Péguy commence avant 1901). La deuxième-XVIIe série est condamnée d’emblée à être très courte, car le fonds initial dont disposait Marcel a fondu dès la XVIe série, à cause de l’incompétence et de la déconfiture de l’imprimeur des CQ. Marcel entend donc recommencer de novo sa reprise des CQ pour la troisième-XVIIIe série : il prend le temps de la commencer, ne craignant pas d’être déjà en avril, choisit un éditeur avec prudence au lieu de s’autoéditer et prépare mieux ses numéros. Ce soin porte tout de suite ses fruits : la collaboration dure deux séries et trois ans, même si la publication prend donc du retard - notamment à cause de l’imprimeur, travaillant à Chartres ! Pourtant, les 18 numéros des troisième-XVIIIe et quatrième-XIXe séries atteignent presque l’objectif plus raisonnable qu’en vient de fait à se fixer Marcel : 20 numéros par série – total que même son père n’atteignit que trois fois ; quant à l’objectif quantitatif que se fixait PÉGUY (2 000 pages par an), il est deux fois dépassé avec 2 336 puis 2 656 pages ! Marcel croit pouvoir recommencer à s’autoéditer pour la cinquième-XXe série, imprimée par commodité intra muros, à marche forcée pour remplir l’objectif proclamé (mais irréaliste) de « 20 numéros par an »[13]. Les finances rattrapent alors Marcel : les abonnés ne sont pas assez nombreux pour rentabiliser la machine des CQ qui redémarre pourtant côté rotatives. Malgré le fructueux accord que Marcel passe avec les Humanités contemporaines, lui permettant d’éditer de grands auteurs de l’émigration russe et de toucher un nouveau public russophile, le tirage doit baisser : cette audace éditoriale n’a pas payé, elle a eu raison trop tôt. La cinquième-XXe série ne comporte que 10 numéros mais se boucle en presque six mois. La sixième-XXIe, plus importante (12 numéros), met aussi un an à paraître. En fait, c’est la collaboration avec Desclée de Brouwer qui sauve provisoirement la revue, même si les imprimeurs défilent et que la régularité du tirage se trouve désorganisée, car Marcel, voyant que ses efforts constants pour vendre les CQ largement au-dessus du nombre - insuffisant - d’abonnés, sont vains, entreprend de reprendre de bas un tirage réaliste ; la série tient 12 numéros dans l’année. La solution la plus simple pour continuer la publication est encore de remettre à DDB le soin de l’impression et de l’édition, quitte à travailler entre Paris et Bruges. C’est la solution de la septième-XXIIe série, qui recentre sur la littérature – la française – sa politique éditoriale, en butte à une baisse dramatique des ventes, qui impose elle-même une baisse du tirage. Survie de 6 numéros en un an. Mais Marcel a l’impression à ce compte-là d’être dessaisi de ses CQ et de travailler pour DDB : il décide d’abord, pour la huitième-XXIIIe série, de collaborer avec des imprimeurs moins chers, quitte à les alterner pour des numéros successifs, puis de s’autoéditer encore : la fréquence de parution s’améliore avec 9 numéros en moins d’un an, mais le tirage doit alors baisser à 1 000 exemplaires ! Aussi Marcel tente-t-il des coups éditoriaux dans sa neuvième-XXIVe série : défiant le danger, il publie à une moyenne de 2 000 exemplaires 4 numéros en un peu plus de six mois. Ayant à subir trop d’invendus, la revue meurt « étouffée » sous ses productions, Marcel continuant même de lancer d’autres séries – la dixième-XXVe et la douzième-XXVIIe – qui en resteront à deux premiers numéros incapables d’obtenir ce succès commercial qu’il espérait toujours. Pourtant, la référence péguyste était en vogue dans ces années-là.

 

II - Les Cahiers verts, 1928, Esprit : d’autres Cahiers de la quinzaine  ?

 

1921. Avant 1925, un fidèle disciple songe déjà reprendre, de loin, les CQ. Avec un titre voisin[14]. Laissons Charles PICHON annoncer ce resurgement[15] :

 

« Les Cahiers verts, publiés sous la direction de Daniel Halévy (Bernard Grasset, éditeur).

C’est à tous égards une très bonne idée qu’a eue l’éditeur Grasset de fonder ces Cahiers et de les confier à M. Halévy. Les Cahiers de la quinzaine, dont la nouvelle collection entend prendre la suite, avaient laissé dans les lettres un vide encore béant : celui d’une équipe spirituelle, fort diverse parfois, mais accordée sur des points importants (le nationalisme, par exemple), et publiant ses œuvres dans un organe commun. M. Halévy, qui appartint à ce groupe, et qui n’est pas seulement un lettré délicat, mais l’auteur d’un ouvrage sur Péguy plein de suc et de sel, était donc extrêmement désigné pour relier l’ancienne à la nouvelle brigade et pour mener les Cahiers d’aujourd’hui, sous leur verte coupe, d’ailleurs plaisante et fine, à un heureux développement.

Il est nécessaire cependant de marquer tout de suite que la collection Halévy se montrera, et déjà se montre très sensiblement différente de ce qu’était la collection Péguy. C’était hier Péguy ; c’est maintenant Halévy : amis et alliés, si l’on veut, mais de puissance à puissance et pourvus l’un et l’autre de vertus personnelles, - celui-ci davantage lettré, affiné, assoupli, - celui-là saisi par les grandes questions (les « grandes machines », disait-il), où il aimait faire grand et se voyait grand homme, poussé au demeurant parfois, nous a déclaré Johannet, à éditer des auteurs opulents : mais ces publications, contrairement à ce que dit Johannet, eurent souvent un intérêt réel et contribuèrent à donner aux Cahiers de Péguy une heureuse variété, un air de curiosité générale, un peu bizarre, audacieuse, tranquille, qui, joint à la « mystique » républicaine du gérant, en fit des Cahiers de la quinzaine une collection à part.

D’après ce que nous avons lu et ce que l’on nous annonce, les Cahiers de M. Halévy exerceront leur diversité à l’intérieur des lettres et seront plutôt éclectiques parmi les écoles que parmi les sujets. Je n’en blâme pas M. Halévy, je l’en félicite même, car les bonnes collections littéraires ne nous étouffent pas, mais il faut, quand on est lecteur, savoir ce que l’on dit. »

 

1928. Après 1925, les Cahiers de Jean-Pierre MAXENCE », sortant en séries – ce qui ne correspond pas tout à fait aux années -, « furent ainsi une des premières manifestations du péguysme qui devait caractériser les années 1930 »[16]. Ils déclarent en manière de manifeste péguyste : « 1929 sera une œuvre d’amitié ou ne sera pas ». Voici les souvenirs de MAXENCE[17] sur le Marcel de 1930 :

 

« La préparation du Porche à l’œuvre de Charles Péguy me donna l’occasion de connaître son fils aîné, Marcel Péguy. Connaître Marcel Péguy, vivre plusieurs mois en contact intime, quasi quotidien avec lui, c’était apprendre Péguy mieux que par les livres. Toute l’ambition, toute la passion de Marcel : continuer son père, étendre son rayonnement, appliquer au dur temps présent la même méthode de pensée, lui opposer les mêmes réactions, tenter une entreprise pareille. Le génie d’un Péguy… sans doute ne le retrouve-t-on pas deux fois dans la même lignée ! Cela vous le saviez, mon cher Marcel, vous dont tout le souci était d’être pour votre père le serviteur qui poursuit une œuvre, prolonge une présence, sans relâche. Après la guerre, […] vous voulûtes reprendre la publication, si tragiquement interrompue, des Cahiers de la quinzaine. Sous les formes les plus diverses, dix ans à peu près, selon l’heur ou le malheur des temps, vous poursuivîtes opiniâtrement votre tâche. Quand je vous connus, vous étiez pauvre, d’une extrême, digne et volontaire pauvreté. Vous occupiez un rez-de-chaussée boulevard Saint-Michel comme votre père occupa naguère un rez-de-chaussée à deux pas, rue de la Sorbonne. Vous travailliez, vous dormiez là, tour à tour écrivain, éditeur, correcteur d’épreuves, emballeur de livres, comptable. Nul obstacle, nulle traverse, presque nulle impossibilité ne diminuaient votre foi. […]

Je le vois encore, son visage creusé, ses maigres mains toutes parcourues d’un frisson, ses yeux pâles flambant d’un beau feu, je le vois, je l’entends encore nous citer tel texte, tel propos dont, sans lui peut-être nous n’eussions point perçu l’importance. […]

Sur presque tous les problèmes du temps présent – culture, justice sociale, autorité, révolution[18] – sur presque tous les hommes dont nous risquions d’être les victimes, - l’héritier direct de Péguy, son douloureux témoin parmi nous, nous rejoignait. Comme il savait dire la faillite d’une civilisation qui semblait faire fi de la justice ! Comme il trouvait les mots, durs et simples, qui fustigeaient le briandisme, pris comme type de démission ! Mais ce n’était point seulement dans la critique que nous nous accordions avec Marcel. »

 

1932 : création d’Esprit. Jacques MARITAIN a dit[19] de ses fondateurs : « Ils voulaient former une équipe, un foyer actif et ouvert, un centre de rayonnement où l’on s’attacherait à poursuivre, dans les conjonctures de 1930, l’œuvre péguyste en ce qu’elle avait de toujours valable, et particulièrement à désolidariser l’ordre chrétien des puissances d’argent et du désordre établi. » Et Georges IZARD déclare pour sa part[20] : « Je me suis retrouvé entre deux réincarnations approximatives de Péguy, Emmanuel Mounier et André Déléage »

L’amitié reliait tous ces groupes péguystes : les Cahiers 1928 font de la publicité pour les Humanités contemporaines - dont fait partie Marcel - et pour son journal France et Monde, qui publie les auteurs présents aux réunions du Studio franco-russe, réunions dont le sténogrammes sont publiés par les CQ, qui font de la réclame pour les Cahiers 1928 et qui sont vantés dans les pages mêmes de France et Monde. Les hommes sont parfois les mêmes : Wsevolod de VOGT, Marcel PÉGUY collaborent aux Cahiers 1928 et aux CQ comme aux Humanités contemporaines ; Jean-Pierre MAXENCE participe à la création du Studio franco-russe et se trouve publié dans les CQ de Marcel, auteur d’un livre écrit en collaboration avec deux fondateurs d’Esprit : IZARD et MOUNIER. Hommes d’accord pour faire une lecture spiritualiste, anticapitaliste et antiparlementariste de Péguy ; ayant un ennemi commun dans l’interprétation radicaliste qu’en font dans le même temps d’autres jeunes[21], situables peut-être plus « à gauche » que les premiers - même si ceux-ci rejettent justement les catégories politiques traditionnelles[22]. Les CQ de Marcel n’ont donc pas souffert de la concurrence de ces éditions plus ou moins péguystes.

 

3 - Du Journal Vrai aux Patries de France : des Cahiers de la quinzaine à répétition ?

 

Les CQ de Marcel moururent d’eux-mêmes ; et, malgré l’optimisme de leur gérant, ne sentirent-ils pas leur mort prochaine lorsque - discordance néfaste d’avec les CQ de Péguy et qui s’amplifiera avec le temps à cause des engagements contractés par Marcel et en dépit qu’il en ait - la revue, de politique et littéraire qu’elle était, se confine de plus en plus dans la littérature[23] ? Car une manie de la fondation va saisir Marcel, guidé par un instinct de conservation par reproduction : dès 1929, il lance Le Journal Vrai – « organe des amis de Charles Péguy » - dont en 1933 il dira[24] :

 

« C’est donc le Journal Vrai, - publication annexe que nous envoyons gratuitement à tous les abonnés des Cahiers, - qui devait, dans le plan primitif de rétablissement des Cahiers, les suppléer pour l’information, à partir d’octobre prochain. / Surmené par cinq ans de travail ininterrompu, aidé d’un seul collaborateur qui vient d’être sérieusement blessé [René DUMONT], je suis décidé, malgré tout, à ne pas remettre à la rentrée le surcroît de travail que comporte la publication du Journal Vrai mensuel. / Les fonds me manquent naturellement pour cette nouvelle entreprise, comme ils m’ont toujours manqué pour tout ce que j’ai entrepris et mené à bien à ce jour. »

Marcel y explique avec nostalgie sa vocation de continuateur des CQ[25] :

« [Péguy] avait besoin de moi, parce qu’en son esprit j’étais destiné à le seconder, et à le remplacer un jour. Il est probable qu’il me destinait tout d’abord à la charge de la fabrication […] / Voyons nos conjurés à l’œuvre, sitôt mon père tué à Villeroy. / La première chose à faire était de détruire – ils disaient liquider les Cahiers. […] Aidé de ma grand-mère [Baudouin], j’ai vérifié l’inventaire magasin, qu’on disait erroné. […] Malgré les conditions favorables à une reprise ultérieure de la publication, on liquida. »

 

Plus péguyste que Péguy, après ce traumatisme d’adolescence, Marcel reprend les CQ et crée en sus même ce journal vrai que voulait Péguy. La publication fait long feu : un homme ne peut suffire à deux revues parallèles. Même la gestion des CQ et la fondation du parti péguyste dont il rêve sont trop pour lui : il ne peut pas même poursuivre sa collaboration l’Assaut, organe du parti qui lui paraît un moment pouvoir remplacer celui qui ne parvient pas à naître. Pierre ANDREU, cofondateur de ce Front, se souvient[26]  du Marcel de 1933-1934 :

 

« […] nous[27] avions rencontré le fils aîné de Charles Péguy, Marcel, être généreux et lunatique qui, depuis son retour de la guerre, avait de faillite en faillite, poursuivi l’impossible entreprise de continuer les Cahiers, et qui vivait dans le rêve de réunir autour de lui, pour une prise de pouvoir péguyste, les vrais « partisans » de Charles Péguy. Il nous apportait son nom, sa passion politique, un local, au fond d’une cour de la rue Monsieur-le-Prince, et la possibilité de publier un petit journal. Notre petit groupe – nous avions baptisé notre mouvement le Front national-syndicaliste et notre journal L’Assaut, il portait en exergue cette phrase de Péguy : « La révolution sociale sera morale ou elle ne sera pas » - était assez étrange. Nous avions adopté un programme en vingt-quatre points, où l’on trouvait curieusement mélangées les traditions libertaires du syndicalisme français, qu’avec Sorel je défendais, et celles d’un christianisme réellement vécu, illuminé encore et toujours par « la grande lumière du Moyen-Âge ». Je trouvais chez mes nouveaux amis une condamnation plus absolue que chez mes camarades de la L.A.U.R.S. [Ligue d’action universitaire républicaine et sociale présidée par Pierre MENDÈS-FRANCE]. Historiens, moralistes, au mieux juristes, peu économistes – mais qui l’était parmi nous ? – ils partageaient avec moi le mépris d’un monde que nous subissions en grinçant des dents. J’ai connu une époque où des jeunes gens discutaient sérieusement de la légitimité du prêt à intérêt ; un autre de nos amis proposait que les corporations soient armées pour qu’elles puissent se défendre des empiètements de l’État et affirmer ainsi contre tous l’autonomie des forces productives. C’est sur ce grave point de doctrine qu’il avait quitté l’Action française. […]

Nous fîmes pendant ces mois [début 1933] bien d’autres réunions dans lesquelles je dénonçais la misère ouvrière, le chômage atroce, la répression policière, […] et aussi des réunions avec les représentants des mouvements fédéralistes à Paris. Un des points de notre programme réclamait une réforme administrative radicale qui aurait tenu compte des réalités géophysiques et économiques des provinces, de leurs droits historiques et qui demandait aussi la liberté d’enseignement des « dialectes locaux ». Nous n’étions pas en retard. […]

Toutes ces réunions, ces rencontres, avaient attiré l’attention sur nous et quelle ne fut pas notre orgueilleuse satisfaction quand nous lûmes dans la petite revue de Renaud de Jouvenel [les Cahiers bleus] qu’un journal russe [dans un article d’Ilya EHRENBOURG] nous désignait comme le mouvement fasciste français le plus pervers et le plus dangereux. Nous étions une dizaine de jeunes gens éperdus de dévouement. Nous ne connaissions qu’un vif désir d’égaler, puis de surpasser, les peuples les plus vivants de notre vieille Europe. Et plus que pour les peuples pris globalement, nous éprouvions une vive sympathie pour les jeunes Italiens, les jeunes Allemands, les jeunes Russes qui s’étaient attaqués, ou s’attaquaient aux mêmes problèmes de grandeur que nous et qui semblaient nous avoir précédés victorieusement, du moins le croyions-nous, sur le chemin de la Révolution. »

 

La position idéologique du Front est la suivante : séparé d’Ordre nouveau pour des raisons de nuance doctrinale, il regrette l’absence d’idées chez des formations comme l’Action nouvelle ou les Nouvelles équipes et condamne les tendances « démocratico-libérales » d’Esprit. Voici le texte éloquent d’une publicité pour le Front :

 

« Nous laissons à leur affolement, à leur impuissance, réactionnaires de droite ou de gauche, et révolutionnaires électoraux, figés de stupeur devant les événements d’Allemagne.

Nous ne nous sentons pas, comme eux, dépassés par un mouvement international qui se moque de leurs conceptions attardées.

Tous les pays d’Europe se débarrassant les uns après les autres à leur manière de la pourriture.

Nous saurons, nous aussi, opérer notre révolution sociale à la française.

La seule réponse à Hitler, c’est :

Front national-syndicaliste. »

 

Pierre Andreu voit l’enthousiasme du Front retomber[28] :

 

« Heureux temps où la Révolution pure et dure semblait frapper à nos portes…

Notre petit mouvement se mourait. Marcel Péguy se débattait dans des difficultés financières insurmontables et, après le 6 février, Jean Roumanès, dans son petit atelier de le rue Saint-Jacques, avait dû composer et tirer lui-même, sur une presse à bras, un troisième et dernier numéro de l’Assaut. Pour notre satisfaction, nous y affichions la même pureté doctrinale – ni droite, ni gauche, ni les flics de Chiappe, ni les masses dévoyées du communisme -, intransigeance que les événements de février avaient encore renforcée, mais nous restions aussi la douzaine de braves jeunes gens que des dégoûts semblables avaient, il y a un an, rapprochés. »

 

Marcel est en effet impatient, désireux de ne pencher ni à gauche ni à droite parce qu’il souhaite rompre avec l’économie – et la politique – pratiquée à l’époque. Admiratif devant les régimes dictatoriaux plébiscitaires installés en Italie ou surtout au Portugal, qui mêlent nationalisme et antidémocratisme, et même devant le national-socialisme – dont seul lui semble critiquable l’idéologie trop germanocentriste, Marcel appelle de ses vœux un État corporatiste appliquant aux réalités françaises les méthodes musclées de ses voisins, ce qui semble impliquer un pouvoir fort quelque peu en contradiction avec l’orientation régionaliste et fédéraliste que prend alors Marcel.

Les Patries de France sont l’ultime sursaut, en mars 1935, de l’engagement de Marcel dans l’édition, à la suite des CQ. L’abonnement à ces derniers réduit le prix de l’abonnement aux Patries ! Fondées par Robert AUDIC, écrites sous la direction de Charles HIRIARTE par une pléiade de collaborateurs spécialisés chacun dans leur région, du pays basque à l’Alsace, elles n’ont pas la longévité du Fédéraliste : en réalité mort-né, le journal témoigne seulement que, en 1935, Marcel ne s’était pas encore défait de sa volonté de prolonger les CQ !

 

***

 

Jean-Maurice BUGAT : de nouveaux Cahiers de la quinzaine ?

 

Indiquons in fine un champ de recherches qui se découvre très vaste à nos premières fouilles : les CQ ont une autre postérité que la reprise familiale des PÉGUY, veuve et fils… Des Cahiers de la quinzaine [sic] ont en effet paru après la Seconde guerre mondiale, de 1958 à 1970[29]. Revue ouverte à tous les « jeunes écrivains qui ont quelque chose à dire »[30]. L’invite prend même la manière péguyste : « Nous les prions de se connaître et de se retrouver ici, dans nos Cahiers de la quinzaine qui seront, par excellence, ceux du dialogue et de la confrontation fraternelle. Pas de sujet tabou. Pas d’exclusive. Pas de propagande. Colonnes libres et fenêtres ouvertes. » Et plus loin : « Nos collaborateurs permanents n’ont reçu qu’une consigne : dire ce qu’ils pensent, tout ce qu’ils pensent, et l’exprimer clairement ». Bien sûr, l’on pouvait redouter une récupération, et Jules Romains fait part de son inquiétude[31] :

 

« Le titre que vous avez choisi vous impose de grandes obligations. Péguy n’était certes infaillible. Il avait même ses travers personnels. Mais il était de ceux que soulèvent de sincères indignations ; et c’était beaucoup pour les exprimer et les soulager qu’il avait fondé les Cahiers de la quinzaine.

Pourtant, tout compte fait, son époque abondait moins que la nôtre en scandales de l’esprit. […]

J’ai peur – peut-être à tort – que vous n’ayez à l’avance, et presque sans le vouloir, des complaisances à l’égard de certaines idoles du forum, de certaines icônes de l’imposture. Je sais que rien n’est plus difficile que l’exercice de penser juste, sans acception de personne. Mais on ne s’appelle pas pour rien les Cahiers de la quinzaine. Détrompez-moi, rassurez-moi, j’en serais ravi. »

 

Le directeur Jean-Maurice BUGAT[32] est une personnalité haute en couleurs, « […] qui aime à dire m… à son Sous-Préfet qui, paraît-il, commence à avoir très peur de lui redoutant, depuis qu’on annonce la naissance des Cahiers de la quinzaine à Vendôme, de devoir ouvrir de nouveaux dossiers […] »[33]. Des collaborateurs connaisseurs de Péguy garantissent le sérieux de la référence péguyste : Michel del CASTILLO, Jean COCTEAU, Jacques ELLUL, Georges IZARD, Pierre-Henri SIMON. D’ailleurs, l’idée elle-même vient d’un péguyste « historique » :

 

« Il y a une dizaine d’années[34], le dernier survivant des Cahiers de la quinzaine de Charles Péguy, Félicien Challaye, demandait à Jean-Maurice BUGAT de lancer une revue sous ce titre et dans son esprit de dialogue et de véhémente confrontation, à laquelle il devait lui-même collaborer jusqu’à sa mort.

Cette initiative s’avérait pour le moins opportune à l’heure où l’intolérance, les anathèmes, les idées toutes faites, le sectarisme stérilisaient les efforts les plus généreux et où certains exploitaient les mânes de Péguy en les accablant de discours pontifiants, de défilés militaires, de généraux, de sous-Préfets, de chants guerriers, comme si Péguy n’avait pas été, d’abord et surtout, socialiste.

Nous ouvrons, ici, une nouvelle série des Cahiers de la quinzaine, plus substantielle, qui ne saurait être la suite normale, officielle, habituelle de celle de Péguy pas plus qu’à l’entière dévotion de celui-ci, mais qui souhaite recouvrer le droit à la libre expression et au dialogue. […]

Faut-il ajouter que les Cahiers, parce que libres, sont très pauvres, et que nous sollicitons l’aide de ceux qui apprécieront notre effort, peut-être original et espérons-le, de qualité.

Bien entendu, nous ne pourrons envoyer la revue qu’aux seuls abonnés.»

 

L’ouverture d’esprit qui caractérise la politique éditoriale des CQ ; d’ailleurs, une revue « de gôche » et un hebdomadaire « d’extrême-droite » les attaquent :

 

«[ils] nous reprochent d’avoir ravi ou exploité un titre ne pouvant jamais appartenir qu’à Péguy… et à eux ! Et tandis que dans la coulisse on tente de dresser contre nous de mornes sous-péguystes besogneux, aigres et vains, dont nous réveillons les velléités, qui n’ont justement acquis la notoriété qu’ils s’attribuent qu’en interprétant la pensée du cher Charles, sans l’avoir même connu et aidé, le plus souvent, on aligne au grand jour des flonflons enflammés dans lesquels une vieille ganache décorée fait martialement appel aux grognards, aux poilus, aux sans-grade, à Maurice Genevoix, à Déroulède, à Roland Dorgelès (qui nous écrit bien vite pour nous dire qu’il ne tient pas du tout à embarquer sur cette galère…) pour réparer le défi. […]

Nous imaginons combien, dans sa tombe, Péguy doit rugir de se sentir ainsi enlassé par d’aussi stupides et malencontreux défenseurs !

Pour nous, tant de témoignages affectueux cueillis au fil des courriers, nous rassureraient s’il en était besoin. Celui de Félicien Challaye, par exemple, l’un des seuls collaborateurs encore vivants des Cahiers de Péguy qui a tant d’enthousiasme pour notre effort désintéressé qu’il ne se contente pas d’applaudir, mais tient à nous accorder son chaleureux concours rédactionnel[35]. Ou encore celui d’Étienne Gilson, qui nous écrit : « Tous ceux pour qui la mort de Charles Péguy demeure une perte personnelle et irréparable vous seront reconnaissants de votre effort. » […]

Tous les communiqués diffusés par nos soins ont précisé qu’en aucune façon il ne s’agissait de reprendre les Cahiers de Péguy, en vérité irremplaçables, mais de crÉer une publication NOUVELLE, d’une formule inédite, s’inspirant de leur exemple.

Dès lors, comme nous avons pu, légalement, prendre le titre de Cahiers de la quinzaine et qu’en toute conscience nous avons la volonté d’imposer, en 1958, un périodique de libre et fraternelle confrontation comme l’étaient les Cahiers de Péguy avant la guerre de 14, mais incrustés dans notre époque et au service des grandes préoccupations actuelles qui n’ont, évidemment, rien de comparables avec celles que déchira Péguy, nous pensons, en toute sincérité, que c’est le rejet, le refus de ce titre, que nous ressentons aujourd’hui si intimement en nous, qui aurait été trahison.

De plus, ce qui faisait les Cahiers de Péguy et ce qui les rend si vivants dans nos bibliothèques, ce n’est point leur propre titre, mais les écrits mêmes, les impulsions et les rancœurs, les envolées, le génie de leur animateur. Nul n’a, ici, l’outrecuidance de les remplacer.

Enfin, et comme des considérations para-commerciales ne sont point absentes de l’esprit de nos minables censeurs, on sait très bien que ceux pour qui le titre des Cahiers de la quinzaine de Charles PÉguy représente une valeur, une richesse, une force les atteignant au point de les faire se précipiter pour s’abonner sous ce seul signe ne sont pas assez nombreux, hélas ! pour constituer une « clientèle », un public de base assez concret pour représenter un quelconque intérêt commercial. Le Péguy édulcoré des bonnes sœurs, de tant de livres desséchés sur son œuvre, ce Péguy des péguystes professionnels laisse ignorer les cris de colère et les fureurs désespérées qu’on trouve à chaque page de ces Cahiers que l’ami Challaye, lui, connut bien et qui eurent tant de mal à assurer leur propre clientèle ![36] »

 

C’est la synthèse idéologique dont se réclame la revue[37] qui est originale :

 

« Nous admirons la sagesse de Simone WEILL et de PASCAL mais nous ne rejetons pas du tout l’optimisme de TEILHARD. Nous sommes personnalistes avec MOUNIER et le souci maurrassien des corps intermédiaires et des libertés est nôtre. Le patriotisme vigoureux de BERNANOS nous fait exécrer les « monstres mous » et l’internationalisme de PÉGUY teinte notre ferveur de générosité. »

 

Il est significatif que les Cahiers de la quinzaine de BUGAT ne lancent plus un Assaut comme au temps de Marcel, mais un Appel[38]… Les années 1930, plus martiales, ne restent-elles pas sœurs des années 1930 ? Comme le note Jean de SOTO[39], les « jeunes générations, en 1960 comme en 1930, ont le sentiment que les structures – partis, hommes politiques, institutions – léguées par leurs aînés – ce sont souvent les mêmes à trente ans de distance – ne sont pas capables de résoudre les nouveaux problèmes. » Péguy est à tous les CQ le grand aîné qui, parce qu’il n’est pas seulement de 1900, resurgit non comme une solution miracle mais comme une référence.



[1] Nous désignerons par « Péguy » Charles Péguy, et par « Marcel » son fils aîné.

[2] Notre sondage a porté sur des études d’après-guerre, anciennes mais par-là même susceptibles de mentionner la tentative de Marcel – les récentes ne la rappelant pas. Georges CATTAUI (Péguy témoin du temporel chrétien, éd. du Centurion, 1964) dit Charles Péguy publié chez Desclée de Brouwer - c’est en fait le cahier XXI-6. Même imprécision chez Jean DELAPORTE (Connaissance de Péguy, 2e éd., Plon, 1959), alors qu’il distingue justement « éditions antérieures » et « édition périodique » des CQ de Péguy. Louis PERCHE (Essai sur Charles Péguy, Seghers, 1957) dit Pierre édité chez DDB (ce qui est incomplet), alors qu’il renvoie ailleurs aux « Cahiers de la quinzaine, nouvelle série, dirigés par Marcel Péguy ».

[3] Auguste MARTIN lui-même est imprécis (CACP n°19, 1966) : « N’oublions pas la tentative de Marcel Péguy, vers 1926, de reprise des Cahiers de son père qui n’a pas eu le résultat qu’il en espérait : quelques années d’existence, peu d’abonnés, des brochures presque introuvables chez les libraires, et il faut bien le dire très disparates ». Avis en accord avec ce que Romain ROLLAND pense de l’époque en général (Péguy, 2 vol., Albin Michel, 1944, II, pp. 190-191) : « Les nouveaux Cahiers de la quinzaine, entrepris par Marcel Péguy, ont jeté une lueur vacillante, qui s’est bien vite éteinte. L’apparition de grands inédits, parmi lesquels des chefs d’œuvre de l’âme et de la langue française, comme Clio (1917) et la Note conjointe (1924), sans compter l’autobiographie d’enfance, Pierre, publiée en 1934, dans le premier volume de l’édition Gallimard, la suite du Mystère de la Charité de Jeanne d’Arc, révélée par Marcel Péguy, en 1926, et la suite de Notre patrie, publiée dans la NRF en 1934, n’a point pénétré d’un trait de feu la flânerie torpide des lettres françaises d’avant la seconde guerre. Et la fidélité de quelques amis, comme Daniel Halévy, n’avait réussi, en attendant le réveil des cœurs, qu’à faire inscrire par la Ville de Paris ou par l’État la gloire officielle, sur des plaques mortuaires. » ROLLAND, dans son mépris, ne s’étendra pas sur Marcel, notant seulement (op. cit., p. 321) que « Marcel Péguy a repris, en 1925, la suite des Cahiers de son père […] ». Pie DUPLOYÉ (La Religion de Péguy, Klincksieck, 1965, p. 651) se montre aussi peu loquace sur Marcel comme éditeur : « Péguy essaie, de son côté en reprenant l’œuvre et jusqu’au titre de son père de commencer de nouvelles séries de Cahiers de la quinzaine où il annonce la réédition des principales œuvres de son père et où il publie une suite du Mystère de la charité de Jeanne d’Arc, Pierre, Commencement d’une vie bourgeoise et Alfred de Vigny. »

[4] Auguste MARTIN estimait encore en 1973 (« Marcel Péguy [1898-1972] », FACP n° 183, pp. 3-5) à « huit séries » l’étendue de la reprise de « fin 1925 » à 1934, et note plus tard (inventaire des CQ, p. 3) : « [après le XIX-18] ICI commence le DÉSORDRE : interférences et télescopage des dates, des numérotations et des titres (le même cahier pouvant porter soit un numéro soit un titre différent – la même numérotation pouvant correspondre à deux ouvrages différents) ; séries réduites à un exemplaire unique – et non daté ; irrégularité du rythme des parutions, dont certaines non datées ; formats différents, etc. IMPOSSIBILITÉ donc de dresser un catalogue COHÉRENT (ni même d’établir avec certitude qu’une série est complète – ou non, tels ouvrages annoncés comme « à paraître » n’ayant en fait jamais paru). » En fait, notre liste entend finir avec le flou des parutions prévues (plus d’une vingtaine de volumes) et de celles rattachées a posteriori par Marcel à ses CQ (les deux numéros de la série XXI bis).

[5] Circulaire dans la Revue des Jeunes, 10 janvier 1920, pp. 109-110.

[6] Cf. « Cahier de la quinzaine », CQ XV-1, p. 9.

[7] Cf. XXV-1 ; Le Journal Vrai, n° 2, p. 4.

[8] Verts, les cahiers littéraires ;  jaunes, ceux d’information.

[9] Circulaire aux abonnés, Journal Vrai n° 7, 15 avril 1933, p. 12 : « Des engagements pris vis-à-vis de mes auteurs, poëtes, romanciers, philosophes, m’empêchent actuellement de rendre aux Cahiers leur caractère primitif de revue d’information. »

[10] Voir en XVI-8. Marcel envisage à court terme soit une grande campagne de publicité soit le lancement d’un tirage de luxe – Marcel en venant peu à peu à choisir la deuxième solution, délaissant son rêve à long terme : créer une librairie-édition.

[11] Cf. XXI-7.

[12] XVI-1, pp. 3-5.

[13] Publicité du XX-1.

[14] Si le nom de Cahiers appliqué à une revue eut une belle fortune, c’est l’effet des CQ, même si la filiation peut être superficielle : limitée au titre.

[15] Compte rendu dans la Revue des Jeunes, 10 novembre 1921, p. 356-357.

[16] Jean-Louis LOUBET DEL BAYLE,  Les Non-conformistes des années 30, Seuil, 1969, p. 52.

[17] Histoire de dix ans (1927-1937), Gallimard, 1939, pp. 148-149.

[18] Texte exemplaire du Marcel de ces années (« Révolution », L’Assaut n° 1, mai 1933, p. 1) :

 « Lorsque voici quelques semaines, le front national-syndicaliste m’a invité à prendre part à ses travaux, je suis tombé d’accord avec mes nouveaux amis sur ce point en particulier qu’il n’y avait pas à hésiter : qu’il fallait, d’abord et avant tout, - franchement, nettement, sans mâcher les mots, nous déclarer révolutionnaires.

Lorsque, huit jours plus tard, nous avons décidé de créer ce journal, j’ai demandé la première colonne du premier numéro pour affirmer que nous n’avions point peur de rompre les ponts. Il ne faut jamais laisser derrière soi des ponts mal rompus. Un pont mal rompu est un pont qui ne peut plus servir à battre en retraite, mais qui peut encore faire penser qu’on pourrait battre en retraite.

Nous pouvions croire encore, voici quelques mois, que les temps étaient passés où l’on agitait le spectre rouge pour affoler les petits rentiers… et capter leurs cotisations. Je viens de voir que je me trompais : les partis dits « de l’ordre » continuent à parler sur leurs affiches de « l’infâme révolution ». – Tant pis. Il vaut mieux avoir dès maintenant à lutter contre les préjugés qui courent le monde, et dès maintenant aussi voir clair à ce que nous voulons faire.

Ces préjugés contre « l’infâme révolution », il faut avouer que les journaux et organismes politiques à la solde de la finance mondiale n’ont pas eu grand mal à les remettre en vogue. Il y a des gens qui leur ont donné un sérieux coup de main pour ce faire. Ce sont les pseudo-révolutionnaires de nos jours, les marxistes, qui, ayant vidé le mot révolution de tout contenu réel, laissent ainsi le champ libre à ceux qui affirment aux petits bourgeois que « la révolution » c’est tout simplement une série d’émeutes graves, d’exécutions sommaires et de confiscations

« La révolution » ou plus exactement « une » révolution – car il peut y avoir une infinité de révolutions –, c’est tout autre chose qu’une série d’émeutes ou de confiscations, bien qu’il puisse y avoir, au cours d’une révolution, émeutes et confiscations. Je laisse à ceux que pourrait léser un mouvement révolutionnaire le droit de s’y opposer de toutes leurs forces. Mais je veux de la franchise. Je veux que l’on sache, d’un côté comme de l’autre, de quoi on parle. Et ceci me ramène à étudier très sommairement la position marxiste.

La position marxiste consiste : en premier, à constater le mal dû à la forme actuelle du travail social [;] en second lieu, elle consiste […] à affirmer que ce mal disparaîtra tout seul, un jour ou l’autre, de par une évolution prétendue nécessaire, automatique, du régime de la propriété - seconde opération qui ne demande pas beaucoup plus de travail de la part des chefs marxistes que la première… […]

La position révolutionnaire vraie, la nôtre, s’oppose au marxisme. Elle consiste bien, comme le marxisme, à constater, en premier, le mal actuel, et à en rendre responsable, comme les marxistes, l’organisation actuelle du travail. Mais, ce point posé, nous nous éloignons totalement de la pensée de Karl Marx. En second lieu, en effet, nous concevons un ordre nouveau, totalement différent, totalement opposé à l’ordre (?) actuel, - ordre nouveau qui ne se peut réaliser par aucune évolution de l’état de chose actuel, mais qui ne peut être que la réalisation d’une volonté préétablie. - En troisième lieu nous passons à la réalisation de cet ordre, - immédiatement, et sans attendre que les capitaux aient fini de se concentrer tout seuls… »

[19] Cité par Jean-Louis Loubet DEL BAYLE, op. cit., p. 130.

[20] Op. cit., p. 133.

[21] Membres du Club Charles-Péguy publiés dans les Cahiers bleus : Paul AUBERY, Louis BLANCHARD, René CAPITANT, François GAUCHER, Jean LUCHAIRE de Notre Temps.

[22] Schématiquement : Esprit relève d’un non-conformisme personnaliste catholique « de gauche » ; France et Monde, comme Ordre nouveau, d’un non-conformisme spiritualiste organisateur « du centre » ; et les Cahiers 1928, comme Réaction, de la Jeune droite, il y a peu maurrassienne et restée néotraditionaliste « de droite ». Mais les CQ, par exemple, prennent des collaborateurs aussi bien chez les uns que chez les autres. Seul le non-conformisme planiste et reconstructeur n’y est pas représenté. Par ailleurs, les CQ publie volontiers une génération d’auteurs plus anciens et conformistes (VALÉRY, MAUROIS…)

[23] Journal Vrai, loc. cit. ; (Le) Journal Vrai a même C.C.P. que les CQ.

[24] N° 7, 15 avril, p. 12.

[25] « Contribution à l’histoire du péguysme », n° 3, pp. 24-32.

[26] Le Rouge et le Blanc (1928-1944), La Table ronde, 1977, pp. 73-74 .

[27] L’auteur et ses amis : Robert AUDIC, Jean BRUN, Pierre BRUNET, Guy DANCOURT, Pierre DROUET, Bernard FEUILLY, Jean-Édouard GIRAUD, Laurent GOUJON, Jean HARDY, Alexandre HEINRICH, Jean RELLAC, Raymond SAZERAC, Jacques-François THOMAS.

[28] Op. cit., p. 93.

[29] Nés le 1er janvier 1958, domiciliés à Vendôme. Pas de doute : les abonnements doivent être versés au C.C.P. « Cahiers de la quinzaine », Paris 15.284-14 !

[30] « Avec vous » (éditorial), s. n., CQ, 1re série, n°1, p. 1.

[31] « Rassurez-moi », ibidem, p. 2.

[32] Aidé du secrétaire général François Métayer.

[33] Portrait par MÉTAYER dans « Bonjour » (1re série, n° 1, p. 2).

[34] S. n., « Les Cahiers de la quinzaine », CQ, 3e série, n° 1, 1er novembre 1968, 3e de couv. Cf. Jean-Maurice BUGAT, La colère et la grâce, Temps nouveaux, 1964, pp. 52-53.

[35] Lire de lui « Les Cahiers de Charles Péguy », CQ, 1re série, n° 2, 15 janvier 1958, pp. 6-7. Rééditions presque à l’identique : 2e série, n° 6, 15 avril 1964 ; voire sous le titre « Des Cahiers de Péguy aux Cahiers 1969 » [nom imitant les Cahiers de MAXENCE…], 3e série, n°4 - s’il a paru, car BUGAT vaut Marcel pour la périodicité de ses CQ !

[36] Jean-Claude BOUYNE, « Premières mises au point », CQ, 1re série, n° 1, pp. 3-7. Sept ans après, un chapeau (CQ, 2e série, n° 13, 1er avril 1965, p. 3) introduira encore un texte de Pierre MILLE sur le Congo léopoldien (CQ, VII-6, 26 novembre 1905) en ces termes : « Voilà qui rabaissera le caquet de ceux qui nous reprochent de parler net et, parfois, nerveusement, croyant à une trahison, alors qu’ils exploitent sans vergogne Charles Péguy par des discours de Ministre de l’Information et des homélies de directeurs de conscience bien pensants et si rassurants… […] Mille excuses, bons apôtres ! Mais, plus que jamais, LES Cahiers de la quinzaine continuent ! Nous souhaitons être des hommes de paix, mais nous ne le serons pas sans être, d’abord, des hommes de justice. Et, pour cela, Péguy a écrit lui-même qu’il convenait de gueuler la vérité… »

[37] Philippe CLAVEL, « Qui sommes-nous ? », 2e série, n° 12, 1er février 1965, pp. 3-4. 

[38] À partir du n° 6 de la 3e série, les CQ se fondent dans l’Appel, organe du Mouvement communautaire français.

[39] Préface à Edmond LIPIANSKY et Bernard ROTTENBACH, Ordre et démocratie (deux sociétés de pensée :

de l’Ordre nouveau au Club Jean-Moulin), PUF, 1967, p. V.