La poésie dans les Cahiers de la quinzaine

 

Pourquoi extraire de leur contexte de parution les œuvres poétiques de Péguy publiées aux Cahiers, qu’elles forment un « cahier antérieur » comme la Jeanne d’Arc de Marcel et Pierre Baudouin partiellement écrite en vers, qu’elles soient publiées sous pseudonyme comme La Chanson du roi Dagobert, première chansonnée attribuée à Pierre Baudouin, qu’elles tendent à la prose poétique comme De la situation faite au parti intellectuel dans le monde moderne devant les accidents de la gloire temporelle, qu’elles soient de vers libres comme Les Mystères de Jeanne d’Arc, qu’elles soient de vers réguliers comme Les Tapisseries et Ève ? Par prudence méthodologique, nous étudierons l’originalité de la poésie de Péguy dans l’histoire littéraire au prisme des Cahiers de la quinzaine.

 

De Jeanne d’Arc aux Cahiers de Noël : le règne de l’alexandrin (1897-1905)

 

Quand Péguy se lance dans l’écriture, il publie sous le pseudonyme de Pierre Baudouin un drame, trois pièces de théâtre d’un seul coup. En décembre 1897 paraît en effet cette trilogie, la première Jeanne d’Arc, matrice de toute son œuvre, et qui contient plus de 700 alexandrins, bien au-delà des « adieux à la Meuse » qui sont justement restés fameux : « Adieu, Meuse endormeuse et douce à mon enfance… » ou de ces stances dans la prison, où Jeanne s’achemine vers le supplice courageusement, mais en redoutant la damnation : « Oh j’irais dans l’enfer avec les morts damnés… » Ce curieux mélange ou plutôt l’alternance de prose et de poésie correspond à la vie de l’héroïne : mélange de prosaïsme quotidien (de « charnel », si l’on veut) et d’élévation morale (de « spirituel »). Mais la Pucelle n’est pas le seul personnage à emprunter les ressources du vers : ses opposants les utilisent, à savoir madame Gervaise, cette amie religieuse si choquée par l’attitude révoltée de Jeannette, et surtout maître Évrard, son terrible accusateur. C’est en vers didactiques que Gervaise dépeint la première Passion du Christ de l’œuvre de Péguy : « Étant le Fils de Dieu, Jésus connaissait tout / Et le Sauveur savait que ce Judas, qu’il aime, / Il ne le sauvait pas, se donnant tout entier. » Le passage sera repris et développé par bon nombre de vers libres dans le Mystère de la charité de Jeanne d’Arc de 1910 : « Sa gorge qui lui faisait mal. / Qui lui cuisait. / Qui lui brûlait. / Qui lui déchirait… » C’est en vers incisifs que Guillaume Évrard admoneste l’accusée du procès de Rouen : « Elle ira dans l’Enfer avec les morts damnés… »[1] Mais ces vers inspirés passèrent inaperçus en leur temps : nul ne joua la pièce, Péguy ne diffusa commercialement le livre. Il préféra mettre son énergie dans une grande œuvre collective à vertu révolutionnaire : les Cahiers de la quinzaine, dont le premier numéro date du 5 janvier 1900.

La poésie, si elle prendra une importance croissante, au fil du temps, dans la publication des Cahiers, reste absente des trois premières séries, qui se consacrent à des textes-documents, à des fictions, à des dialogues, à des polémiques. Il faut attendre le 23 décembre 1902 pour que les abonnés des Cahiers soient mis en présence de vers. Ce « cahier de Noël » contient la « Ballade que Villon feit à la requeste de sa mère pour prier Nostre-Dame » et « La Tour d’Armor », traduction d’une gwerz bretonne en octosyllabes[2]. C’est donc par imitation de la politique éditoriale pratiquée par La Revue socialiste, ouverte à la poésie comme elle le fut en s’associant à la parution de la Jeanne d’Arc de 1897, que les Cahiers sont prêts à éditer des vers, comme ceux de la traduction de Louis Gillet (1876-1943), achevée en 1901. Voici un extrait de son introduction (datée du 15 décembre 1902), qui intéresse la versification :

 

Il ne me reste qu’à m’excuser des libertés que j’ai prises dans mes vers avec la prosodie : elles se réduisent à la négligence de la fameuse règle « que le singulier ne doit pas rimer avec le pluriel ». C’est une règle absurde, surannée, et dont l’énoncé même est faux, puisque matois rime fort bien avec toits qui est pluriel, et non avec toi qui est singulier. Brutus avec vertus mais non avec têtu, etc. Tout cela n’empêche pas que je ne me reproche ces licences, et que sans trouver des vers moins bons pour manquer à cette règle, je ne travaille de tout mon cœur à y conformer les vers que j’écris aujourd’hui. 

 

Et la partie II de la ballade bretonne :

 

Un jour d’août arrive une troupe

D’envoyés du sang de Trévor.

On voit des housses sur la croupe

Des chevaux gris harnachés d’or.

 

Descend l’homme de l’échauguette :

‒ Sire, ils sont là de manteaux bleus

Une douzaine, dit la guette ;

Faut-il ouvrir ? ‒ Ouvre, parbleu !

 

Fais dresser dans ma salle haute

Une table pour eux et moi.

C’est de Dieu que viennent les hôtes :

Quiconque est roi reçoive en roi ![3]

 

Mais la présence de la « Ballade » de Villon peut étonner, de par son sujet. Mais Péguy veut par là introduire les cinq premiers contes de la Légende de la Vierge dus aux frères Tharaud et peut-être même à « La Tour d’Armor », imprégnée de religion.

En 1903, toujours dans la IVe série, Péguy songe à publier un recueil de poèmes de Fernand Gregh (1873-1960) et des poèmes de Charles Groz (1881-1965), plus tard publié à la Nouvelle Revue française[4], mais rien ne paraît finalement aux Cahiers. Péguy n’aurait pas retenu pas un recueil poétique que Jean Schlumberger (1877-1968) lui aurait envoyé cette même année[5]. Le seul cahier poétique de l’année sera La Chanson du roi Dagobert, première chansonnée[6], parue le 29 mars mais « pour le premier avril ». Sous la pochade, une charge antijauressienne ; sous la simple suite d’une chanson enfantine, encore une fois un mélange d’alexandrins et de prose, ainsi que l’annonce Pierre Baudouin : « Ces couplets nouveaux se meuvent entre le rythme des couplets traditionnels et deux bases qui sont la prose et l’alexandrin. » Curieuse prose, consacrée à la description de manœuvres : « C’était en septembre dernier, ‒ septembre 1902, ‒ en Brie, aux manœuvres de la dixième division : nous recommencions, comme je le fais désormais tous les deux ans, cette immortelle campagne de France… » Curieux alexandrins qui, hors du schéma métrique de la chanson, adressent à Jaurès mille piques où bat déjà le cœur des Ballades à venir : « O roi qui vous vantez de libérer les serfs, / Avez-vous libéré le plus serf en effet ; / O roi fou qui chantez que libérez les serfs, / L’éternel serf dansant devant votre buffet, / Avez-vous libéré le grand esclave cœur ? » Péguy eût aimé une musique pour aider à monter la première Jeanne d’Arc ? Il demande de même à Romain Rolland d’écrire la musique de cette chanson. La poésie de Péguy semble fondamentalement entrecroisement de la prose et de la poésie, de l’écrit et de l’oral. Rencontrant l’incompréhension, la « première chansonnée » restera unique.

Il faut attendre le 7 juin 1904 pour que les Cahiers publient un recueil entier de poèmes qui ne soit pas en réalité de Péguy : À chaque jour de François Porché (1877-1944), écrit en vers classiques[7], pour l’essentiel en alexandrins. Frantisek Laichter[8] écrit : « Dans ses vers, pleins de rejets et d’enjambements, Porché fait revivre de multiples souvenirs : ses parents, son amitié avec Paul Alphandéry, pour finir par une évocation du poète vagabond Paul Verlaine. » Gérard Walch apprécie le recueil : « L’auteur l’a conçu dans la franchise de son âme libérée de toute fausse honte. Il y raconte fidèlement, simplement et sans effort vers l’éloquence, ses impressions de la vie, ses joies et ses douleurs, ses amours, ses amitiés, ses admirations, ses luttes et ses défaillances, et s’il n’essaye aucunement de farder la vérité, sa confession est également exempte de cynisme. Ce qui la rend particulièrement touchante, c’est la sincérité du regret que lui font éprouver les fautes commises. Et en cela il rappelle le poète de Sagesse, auquel il a dédié quelques-uns de ces poèmes. »[9] Voici les « Volets tirés »[10] :

 

La chambre de malade est come un temple où règne

Une compassion qui chuchote tout bas. 
Et l’air appesanti d’odeurs fades s’imprègne, 
Et les bruits de la rue on ne les entend pas. 
 
Dehors le grand soleil, ici le crépuscule, 
Un reflet du miroir papillonne au plafond, 
Le mur devant mes veux pleins d’eau trouble recule, 
Et qu’attend donc le lit en son calme profond ? 
 
J’ai roulé ton fauteuil auprès de la fenêtre, 
Ainsi que l’imploraient fixement tes yeux gris. 
Dans un fauteuil on est moins mourante peut-être, 
Et tu voulus broder de tes doigts amaigris. 
 
Mais l’aiguille a tremblé sur la fleur dessinée 
Et la frêle batiste a glissé de ta main. 
Pourquoi vouloir aussi tromper la destinée ? 
 
Endormons-nous tous deux dans l’oubli de demain. 

 

Ici encore, Péguy publie un ami, ami intime du frère cadet de Charles Lucas de Pesloüan. Pour Péguy, la poésie sera indéfectiblement œuvre d’amitié ou ne sera pas. Et Péguy est fier du résultat obtenu : n’écrit-il pas à son ami Fernand Gregh, qu’il voit volontiers à la tête des Cahiers comme son successeur, « poète et maître imprimeur comme je suis écrivain et gérant » : « Vous verrez dimanche comment, de quel drap, nous habillons les poètes. »[11] François Porché fournira cette même année l’occasion à Péguy d’offrir à ses abonnés un poème en alexandrins classiques pour Noël, comme en 1902 : « À ma grand-mère » ouvre le cahier du 20 décembre 1904, le seul grand format de toute la collection des 229 cahiers[12], et précède ainsi des Contes de la Vierge des frères Tharaud. Voici ce poème dans son entier :

 

Comprends-moi, j’ai rêvé qu’en hiver je frappais, 
À l’heure où va finir ta veillée, à ta porte. 
J’arrive par un train du soir, de loin, j’apporte 
Le trouble en ta maison de prière et de paix. 
La servante a des yeux effarés, je la laisse 
La lanterne à la main, tremblante sur le seuil,
Et j’entre, et te voici pâle dans ton fauteuil, 
Et prise en me voyant d’une immense faiblesse. 
Dès le premier regard pourquoi parler ? tu sais. 
Qu’est-ce encore ? une faute ou des chagrins sans doute, 
Un désespoir de grand enfant tendre à l’excès. 
Nous nous taisons. Assis près de l’âtre, j’écoute 
Le silence des chambres closes où les lits 
Ont amorti chacun l’effort d’une agonie, 
Cependant qu’en mon cœur s’apaisent le roulis 
Du voyage et, lointaine, tout au fond, honnie 
Et chère, la rumeur d’une grande cité... 
Les armoires, les chaises luisantes, les glaces,
Tous ces meubles soignés, en ordre, aux mêmes places, 
Fixent sur moi des yeux de tranquille clarté, 
Et la pendule, loin des passions, abrite 
Les longues heures sous son globe... 
 
                                                              Comprends-moi, 
Dans mon sang, ce sang tien pourtant, je ne sais quoi 
D’impatient, d’insatisfait couve et s’irrite. 
Je me lève. Pardonne à ton orgueilleux fils,
Lui si faible, il repart déjà, plein de défis. 
Vers quels rêves croit-il, le fou, que les trains roulent ? 
Ô pleureuse, tu ne dis rien, tes larmes coulent. 

 

D’ailleurs, « Les Suppliants » de François Porché, poème d’alexandrins classiques écrit sous l’émotion suscitée par le Dimanche rouge, en même temps qu’il inspire à Péguy Les Suppliants parallèles, prolonge cette tradition en s’insérant dans le cahier de Noël du 17 décembre 1905. En voici la fin[13] :

 

Sentez-vous? c’est comme une autre âme : je la vois 
Briller dans tous les yeux ; sa voix dans chaque voix 
Tremble ; comme au midi carillonné des fêtes, 
Elle est la brise en l’oriflamme, elle est encor, 
Émergeant de l’obscur moutonnement des têtes, 
Balancée au soleil, l’icône toute en or ; 
Elle est la vision nocturne reparue. 
Mais grandie et mêlée au jour clair, à la rue, 
Non plus songe qui fuit nos bras quand nous dormons, 
Mais nous, nous-mêmes, respirant à pleins poumons ; 
Haleines des enfants, vapeurs des lèvres douces, 
Glace qui luit et fond dans les moustaches rousses. 
Femmes, troupeau serré de tristes châles noirs, 
Cette âme est tout cela, crédulités, espoirs,
Bontés aux larges dos et l’empreinte que laisse 
Un gros soulier qui vient droit sur la neige épaisse ; 
Elle est aussi, montant de proche en proche, en chœur, 
Le chant du psaume : il veut s’envoler, il s’élance,
Plane un moment, retombe... et, dans le grand silence,
Elle est le sourd marteau précipité du cœur ; 
Aux tempes, aux jarrets elle afflue et bourdonne,
Et dans l’air, devant nous, derrière nous, là-bas,
Sur les quais, sur les ponts, marchant, marquant le pas,
C’est elle, elle toujours, qui supplie et pardonne. 
 
Mais, au loin, une ligne sombre, une barrière 
Vivante se dresse. Un ordre bref la secoue : 
Trois rangs, l’un à genoux, les deux autres derrière 
Debout, tous bien d’aplomb, attentifs, l’arme en joue. 

 

Vers un alexandrin renouvelé : des Cahiers « du jour de l’an » au retour à la foi (1905-1909)

 

La poésie dramatique n’est pas écartée des Cahiers, puisque paraissent en 1905 deux œuvres aux titres parallèles : La Tragédie d’Élektre et d’Oreste d’André Suarès (1868-1948)[14], en trois actes et neuf scènes, et se présentant surtout en alexandrins non rimés ni assonancés ou en des mètres approchants ; La Tragédie de Tristan et Iseult[15], « cahier pour le dimanche des Rameaux de la sixième série et cahier pour le dimanche de Pâques », poème dialogué d’Eddy Marix (1880-1908), en alexandrins classiques. Péguy fait donc bon accueil aux essais de renouvellement de l’alexandrin, et publie enfin celui qui s’était adressé à lui dès 1899 pour faire passer un article dans la Presse socialiste. Suarès fut satisfait de l’édition, mais également étonné[16] : « Il a un peu trop la manie du blanc ; mais c’est une belle manie, rare et pure… Je laisse faire. À vrai dire, j’aimerais mieux que le drame tint en 150 pages. Le texte danse en 210 pages. il faut de l’air, mais pas trop. Tout de même, je laisse faire. Péguy est si féru de belle typographie… » Voici la fin de La Tragédie d’Élektre et d’Oreste :

 

Oreste

 

Aurai-je le repos ? Aurai-je le sommeil, grand Roi ?

 

Jupiter

 

C’est à toi de les conquérir, tu les auras.

Pour vouloir le pardon, le Destin veut le crime.

Penses-y.

Qui élude la loi ? Vois, les astres en sont le texte :

Pour moi-même elle est faite, et non faite sans moi.

Un tribunal divin, qui vient de Jupiter, te dis-je,

Après la longue guerre du mal contre le mal,

Doit te rendre la paix. Il la proclamera

Sur ta tête souffrante lorsque le temps sera venu.

C’est dans ma ville, dans mon Athènes, que ta misère

Aura son terme : là, mon fils, du même trait de foudre

Qui t’a brûlé, ce soir, le cœur, ton cœur sera guéri.

Ne t’absous pas : c’est aux dieux de t’absoudre.

Vis.

 

Quant à Marix, son amitié est plus ancienne, remontant à l’Affaire Dreyfus, et il aborde un thème cher à Péguy, comme le montre l’admiration de ce dernier pour Joseph Bédier, adaptateur du Roman de Tristan et Iseut et contributeur des Cahiers[17]. Voici la fin de La Tragédie de Tristan et Iseult, où Iseut prononce ces paroles, avant de se pencher sur le corps de Tristan et de l’embrasser :

 

Iseut

 

[…]

L’éternel est en nous, le feu qui vivifie !

Et les choses, toujours, auxquelles je me fie,

Se mêleront à nous, ainsi que dans ces nuits,

Pour l’hymen démené sans flambeaux et sans bruits ;

Les choses ont été toujours dans notre joie :

D’abord le grand saphir liquide qui rougeoie ;

Puis le verger fécond, tous les soirs enchanté,

Où s’évanouissait le château redouté ;

Enfin, la forêt vierge, où l’étroite fossure

S’enchantait des chansons que l’été plein susurre ;

Et toujours nous sentions des choses approuvé

Le principe jadis en elles conservé

Et dont le sort, meilleur que les hommes ne croient,

A fait passer en nous les forces qui nous broient.

Mais nous vivrons aussi, chéris et respectés,

Au fond des cœurs mortels qui, pleins et tourmentés,

Vers le bonheur d’aimer vainement s’évertuent,

Pour avoir su le goût des caresses qui tuent…

 

On ne peut que souscrire aux propos de Fr. Laichter : « Son poème dialogué en alexandrins est assez rhétorique. Le charme magique du récit, l’intensité dramatique et la plénitude de vie, si sensibles dans la version de Joseph Bédier, sont étrangers au poème de Marix. »[18]

La même année, Péguy, qui se dit pourtant volontiers « classique », publie un recueil pour moitié de vers libres et pour moitié de vers réguliers : Et vous riez d’André Spire (1868-1966). Spire avait fait la connaissance de Péguy en 1900[19]. Il fournit là un « cahier pour le jour de l’an »[20] qu’introduit Louis de Gonzague de Péguy. En voici un petit poème, dans son entier[21] :

 

Petit crayon de cèdre,

Tu te casses,

Je te taille,

Et tu jettes sur ma page

L’odeur chaude

De ta forêt.

 

Petit crayon de cèdre,

Tu te casses,

Je te taille,

Et tu jettes sur ma page

L’odeur fauve de son corps.

 

Fr. Laichter produit une excellente analyse de la poésie de Spire, dont nous détachons quelques considérations qui s’accordent particulièrement avec le petit poème que nous avons produit[22] : « La poésie de Spire est puissamment expressive, parce qu’attentive au rythme et à l’intonation de la langue parlée. Il aime les mots concrets, la densité et la concision. […] Il emprunte aux chansons populaires la répétition insistante des mots, parfois anaphorique. »

Parfois, Péguy veut publier des poèmes et le projet ne parvient pas à son terme. En 1906-1907, Péguy avait lu avec enthousiasme les premiers des Poèmes juifs d’André Spire, mais ils ne paraîtront que dans Versets, au Mercure de France, en 1908. D’autres fois en revanche, c’est le gérant qui refuse la copie. En 1907, Louis-Auguste-Georges-Marie Thomas (1885-1962), Perpignanais au début de sa carrière littéraire parisienne, propose en vain aux Cahiers un poème en quatrains d’alexandrins et d’hexasyllabes classiques intitulé Bérenice, écrit l’année précédente et qui paraîtra finalement dans la Revue critique des idées et des livres du 10 octobre… 1920 ! En 1908, le chevalier Jacques-Ernest de Laminne de Bex (1880-1924), Liégeois, propose à Péguy un recueil de ses poèmes en alexandrins, souvent disposés en quatrains : Regrets, qui paraîtra chez Lemerre la même année. Ce n’est certes pas la disposition en « quadrains » qui a pu rebuter Péguy…

Comme cahier de Noël de l’année suivante, Péguy donne à ses abonnés, dans la lignée de « La Tour d’Armor » traduite du breton, l’« essai d’une interprétation en vers français » par Charles-Marie Garnier (1869-1956) des Sonnets de Shakespeare[23]. Le sonnet fait là son entrée aux Cahiers, en des alexandrins d’une facture classique qui plaît tant à Péguy qu’il songe obtenir un prix littéraire pour ces deux cahiers[24]. Voici le sonnet XV :

 

Chaque être sur la terre a sa fixe croissance

Et ne connaît qu’un temps l’ivresse de juillet ;

Le monde est une scène où de vains acteurs dansent

Sous le feu de soleils à l’ascendant secret.

 

De même qu’un arbuste, un homme lève et pousse,

Vert, éclate de sève et, mûr, déjà périt :

Il sent la même brise ou très âpre ou très douce,

Et de son lustre éteint le souvenir se rit.

 

Au vacillant flambeau de l’inconstance humaine,

Je vois ton sang bondir en sa bouillante ardeur,

Et le Temps meurtrier débattre avec la Haine

Quelle nuit éteindra le jour de ta splendeur.

 

Ils frappent ! Mon amour accepte la bataille,

Et j’insère une greffe au creux de ton entaille !

 

Péguy avait rencontré Garnier vers 1900, peut-être par l’intermédiaire de Félicien Challaye, avec lequel il avait obtenu une des cinq bourses mises à la disposition de l’État par la fondation Albert Kahn pour que cinq agrégés fassent, séparément, le tour du monde en deux ans.

Cette année 1906 est faste, qui voit paraître après ce cahier de Noël, un recueil de poèmes originaux, en alexandrins classiques, pour le jour de l’an : Le Livre des livres de Jean Bonnerot (1882-1964). Celui-ci avait fait ses études au Lycée Louis-le-Grand, où son père fut professeur, puis suivi les cours de la Faculté des lettres et de l’École des Hautes-Études. En 1903, il était entré à la Bibliothèque de la Sorbonne comme stagiaire ; c’est par Edmond-Maurice Lévy, « chapelain hébraïque » de Péguy et lui aussi bibliothécaire de la Sorbonne, qu’il entra en relation avec Péguy, comme le montre le fait qu’il lui dédie le poème suivant, « sur une reliure en peau de truie estampée »[25] :

 

Dans le demi-jour pâle et bleu de la vitrine 
Près d’une Bible grecque en veau fauve poli, 
Il est un très vieux livre écaillé par l’oubli 
En peau de truie usée aux douceurs ivoirines. 
 
Sur les plats écrasés dont l’empreinte s’efface, 
Nulle couronne d’or de comte ou de marquis 
Ne greffe, en son blason d’azur enorgueilli, 
La devise d’émail où deux chiffres s’enlacent. 
 
Ni feuillages de lierre enroulés en dentelle, 
Ni filets d’arabesque aux ors capricieux, 
Ni mosaïque à vif en dessins précieux, 
Ne rehaussent l’éclat de ses pâleurs mortelles. 
 
C’est un livre très vieux où l’on a peine à suivre 
Le geste rédempteur et beau d’un Christ en croix…
Et des femmes pleurant de tristesse et d’effroi... 
Un vieux livre scellé de deux fermoirs de cuivre. 
 
Avec son art grossier et naïf de verrière 
Aperçue au fond d’une église à l’infini, 
Il a l’effacement merveilleux et jauni 
D’une miniature à fleurs de bréviaire. 
 
Il semble avoir gardé sous son rude estampage, 
— Comme le diaphane et mystique reflet 
Demeuré dans les yeux des vierges à jamais — 
La patine des mains et la rouille des âges ; 
 
Pour que vos doigts légers qui le frôlent à peine 
D’une caresse émue et lente d’amoureux, 
Se fassent très câlins, très doux et très pieux 
Au souvenir vivant des caresses anciennes. 

 

Bonnerot avait publié sa première poésie en revue en 1905 : un conte en vers, dans la revue Art et Soleil. Son nom figurera parmi les fondateurs des Cahiers du Nivernais en 1908. Deux nouveaux recueils de vers y paraîtront bientôt : Province et Carnet de voyage, et Bonnerot ne cessera de composer des poèmes sa vie durant, mais il gardera toujours un souvenir ému de son premier livre, et fêtera dignement ses noces d’or avec la littérature en 1957. Seul Fr. Laichter y a consacré quelques lignes : « Son recueil d’alexandrins porte le titre Le Livre des livres non par référence à la Bible, mais parce qu’il s’agit d’un livre sur les livres. En connaisseur et en amateur passionné, l’auteur célèbre la beauté des livres et de leurs temples, les bibliothèques. Avec amour, il décrit les vieilles reliures, les détails de leur ornementation, évoque la puissance expressive des vieilles gravures sur bois, la magie colorée des miniatures. Sa prédilection pour une terminologie très spécialisée alourdit parfois son style. »[26]

René Salomé (1870-1946), ami du temps de la Librairie Bellais, contributeur des Cahiers en prose dès leur numéro II-2, tôt confident du retour à la foi de Péguy[27], fut le poète le plus présent dans les Cahiers… après leur gérant ! De lui paraîtront successivement Par le chemin des souvenances, « cahier pour le premier janvier » 1908 de 120 pages, Plus près des choses, « cahier pour le premier janvier » 1909 de 132 pages, Les Chants de l’âme réveillée, « cahier pour le dimanche des Rameaux et pour le dimanche de Pâques » 1913 de 168 pages, puis encore, ultime marque de fidélité de celui qui le 5 janvier 1911 se convertit au catholicisme, un recueil de poèmes de 108 pages titré à la Péguy : Notre pays…

Mais revenons en 1906-1907. Ce sont des années charnières pour Péguy, qui retrouve la foi, comme il le confie à Jacques Maritain le 5 mars 1907. La même année, Péguy goûte à la prose poétique dans son cahier De la situation faite au parti intellectuel dans le monde moderne devant les accidents de la gloire temporelle[28], hymne à Paris et à la Beauce : « Villages resserres, villages repaires, villages abris ; villages carrefours, villages auberges ; villages repères, villages jalons. / Villages cuirassés ; villages simplement protégés ; villages croiseurs ; villages détendus. »[29]

Son ami Salomé occupait alors les loisirs que lui laissait son emploi de bibliothécaire pour Henri de Rothschild « à mettre en vers ses souvenirs »[30], à savoir son premier recueil poétique, écrit en alexandrins assonancés : Par le chemin des souvenances. Péguy accepte le recueil alors qu’il avait voulu dans un premier temps publier du même le roman La Clairvoyance automatique aussi bien qu’un Courrier de Belgique, dont la copie fut ensuite refusée. Le recueil de poèmes lui plut donc, et fut agrémenté d’agréables vignettes et culs-de-lampe. Voici deux extraits du poème « Il enseignait le bon latin… »[31] :

 

Il enseignait le bon latin des purs classiques 
Tous les dialectes de la Grèce et la métrique 
Et l’art de commenter un texte cornélien 
Et les recettes qu’il faut pour mettre les anciens 
En un français correct sans trahir leur pensée, 
En respectant les demi-teintes, les mots nuancés 
Par un habile emploi de justes épithètes, 
Les formes du discours, ses reliefs, ses arêtes, 
Les symétries qui s’y marquent ou s’y dérobent, 
Et le circuit nombreux et certain des périodes. 
 
Il était doux, courtois et ne se fâchait pas 
Du son fêlé d’un barbarisme où geint le glas 
Lugubre et solennel de la culture exquise. 
 
Il était de discrète allure, étant d’Église. 
 
[…]
 
En somme, on le jugeait bon, candide et loyal, 
Très austère et très pieux, très érudit, très docte, 
Bien qu’il semblât un étranger dans notre époque, 
Tel que l’évêque en bois acquis par le Musée. 
 
Seul le curé doyen, petit vieillard rusé, 
En le voyant s’armait d’un front sévère et triste, 
 
Car il le soupçonnait d’être un peu janséniste. 

 

Plus près des choses, recueil dédié « à la mémoire de notre ami Eddy Marix » par un hommage parallèle en quelque sorte au Porche de Péguy, est typographiquement tout aussi soigné que le précédent, quoique entouré de moins de feuillets blancs. Il est aussi tiré à davantage d’exemplaires : 1300 (et 16 sur whatman) contre 1200 (et 12 sur whatman) précédemment. Les poèmes en sont écrits en alexandrins rimés ou assonancés, comme en cette fin de « L’outillage menu »[32] :

 

L’outillage menu tout flambant neuf évince 
L’outillage vieillot d’hier et d’autrefois 
Et le relègue dans un mystère où les doigts 
Fureteurs des petits ne jouent ni ne se posent ―――
Et ces choses, dans l’inconnu brumeux encloses,
Ne sont plus là pour te raconter les vieux ans, 
Les fileuses, les brodeuses, les artisans 
Minutieux qui des ciseaux et de la lime 
Taillaient les membres fins de l’outillage infime 
Dont le maniement s’accompagne de légendes, 
De chansons, de récits d’un autre âge, et se scande 
Au murmure lointain des âmes étouffées. 
 
L’outillage menu des elfes et des fées 
S’est dissout dans l’éther où tant de passé vogue, 
Pour n’être point classé par les archéologues. 

 

On le voit, « c’est l’évocation heureuse et tendre des objets familiers, des arbres aimés, des menus événements de la jeunesse »[33]. Certains vers de l’un de ces deux premiers recueils, on ne sait quels vers précisément, firent dire à Péguy : « Quand on écrit ces vers-là, mon petit, on est chrétien. Je n’en dis pas plus. Mais réfléchis, et tu verras… » Son ami, alors, n’était pas encore revenu à la foi…

Les Chants de l’âme réveillée, tirés à 1500 exemplaires (et 16 sur whatman), sont plus novateurs de par leur thème. Fr. Laichter l’a bien perçu : « Abandonnant, cette fois-ci, un style poétique quelque peu désuet, l’auteur professe son catholicisme, hostile à la libre-pensée anticléricale, et exalte l’ancien héroïsme militaire de la race française. […] La deuxième partie de cet ensemble de poèmes est la confession d’un converti qui invite à la conversion. Il bénit ceux qui travaillent pieusement, prie pour les infidèles, s’afflige, dans un style barrésien, devant le spectacle des églises désertes et délabrées, se désole à la pensée du vide spirituel de ceux qui ont renié leur foi. Ces pieuses invectives n’évitent pas toujours la banalité. »[34] Mais cette banalité même peut rappeler Péguy, comme dans « Les prophètes, les saints… »[35] :

 

[…]

 

Ils ont connu la coiffe blanche à longues ailes 
Des mères apportant les enfants sortis d’elles 
Au baptême qui clarifie ces âmes frêles, 
Les époux se jurant une foi mutuelle 
Et la gardant jusqu’à la fin sous la tutelle 
Du Seigneur qui bénit la maison des fidèles, 
Les filles et les fils nourris à la mamelle 
Puis croissant à l’abri des délices charnelles, 
Les familles unies devisant aux chandelles 
Et les aînés prenant des mines solennelles ; 
 
Ils connaissent les nouveaux foyers en bamboche, 
Les âmes des enfants durcies comme la roche, 
Les grand pères sommés de retourner leurs poches, 
Les pères confidents de louches anicroches, 
Les fils aînés mordant à toutes les brioches. 
Les filles installant le diable en leurs caboches. 
Les mères déplorant leur vie qui s’effiloche, 
L’impiété soufferte en la bouche des mioches, 
Nul regard pour les derniers murs où Dieu s’accroche, 
Les saints et les aïeux traités de vieux fantoches. 

 

[…]

 

L’alexandrin classique subit là des coups profonds, mais résiste aux audaces de rythme et de rime. Et voici enfin la fin du premier poème de Notre pays…, recueil d’apologues poétiques en décasyllabes (rimés avec quelques irrégularité), dédié « à notre ami Lotte »[36] et également empreint du propre style de Péguy[37] :

 

Notre pays est comme un doux berceau, 
Moussu, ouaté, parfumé, chaste et coi, 
Bien étendu sous l’azur en arceaux, 
 
Comme un berceau qui reçut autrefois, 
Saintes et saints, vos tranquilles enfances, 
Quand vous cherchiez des gestes et des voix 
 
Et que sur vous, en quête et vigilance, 
Se sont penchés les bonnets des aïeules, 
Le nez pointu de la longue prudence, 
 
Les nez, les becs, les naseaux et les gueules, 
Les chiens, les bœufs, les moutons et les poules, 
Les fins pommiers, les cyprès, les tilleuls, 
 
Les vagabonds, les routiers et la foule 
Des bonnes gens qui sortent de l’église 
Quand la chanson du clocher se déroule, 
 
Les vignerons soucieux de la bise 
Et de la grêle et des givres soudains 
Et de l’usure aux sournoises mainmises, 
 
Les cerfs branchus, les lièvres et les daims, 
Les bouleaux blancs, les ormes et les hêtres, 
Et les grands lys aux airs de paladins, 
 
Les apprentis, les compagnons, les maîtres 
Portant l’étain, le bois, le fer, la pierre 
Et le rouleau des règles à connaître, 
 
Les chaperons, les heaumes, les visières, 
Les saladiers, les panaches, les casques, 
Les chevaliers luisant sur les verrières, 
 
Le léopard, le griffon, la tarasque 
Et la licorne et tout ce vieux blason 
Et des soldats bretons, lorrains ou basques, 
 
Le toit fumeux des solides maisons 
Et les enfants, les mères, les servantes, 
L’homme de cœur et l’homme de raison, 
 
La nuit d’hiver qui se voile et qui vente, 
La nuit d’été sous un vaste rosaire, 
Les blanches nuits de prières ferventes, 
 
L’antique gloire et l’antique misère, 
Les longs travaux à la face creusée, 
Les durs travaux à la face de terre, 
 
Les doux travaux qui jasent en fusées, 
Les yeux baissés de celle qui ravaude 
Et la fileuse aux. modestes visées, 
 
Celles qui vont, dans les eaux d’émeraude 
Laver les draps, les voiles et les nappes, 
Aux flots d’argent mêlant des mains noiraudes, 
 
Celles qui ont pour de saintes agapes 
Versé de l’huile en des lampes d’argile, 
Blanchi leur coiffe et repassé leur cape, 
 
Les arbres lourds et les plantes graciles, 
Prés et moissons, jardins, vergers et bois, 
Bourgs et hameaux, hérissement des villes, 
 
Les hauts clochers, les calvaires, les croix, 
Les cheveux blonds des anges et des cierges, 
Les vœux des jours et les fêtes des mois... 
 
Et les regards de la Très Sainte Vierge. 

 

Fr. Laichter propose du recueil un long commentaire du recueil, à charge d’ailleurs : « Appelées, à l’origine Heures du matin, ces poésies inspirées possèdent une dimension religieuse qui les distingue du simple recueil poétique. La France est vue par un croyant, par un catholique qui célèbre la création, ou bien compare son pays à une cathédrale où, dessus l’huis de la sainte Cité, le Christ en gloire sépare l’ordre du bien de celui du mal, avec, à ses côtés, l’Ange qui tient la balance du jugement. Tout le recueil fait ainsi alterner comparaisons et méditations inspirées de l’évangile. Contrastant avec ces pieuses évocations, une violente attaque contre les pacifistes se développe soudain, où Salomé jette l’anathème sur les carriéristes, sur les Parisiens phraseurs, prêts à vendre ce que la France possède de meilleur et de plus sacré. Ces propos méprisants, à la limite de la caricature, font tort aux pacifistes sincères comme Jaurès ou Rolland. Par sa facture autant que par son inspiration, la poésie de Salomé trahit une influence profonde et constante de Péguy. L’admirant sans réserves, en étroite communion de pensée avec lui, Salomé va jusqu’à faire siennes les condamnations de son maître contre la Sorbonne et la sociologie. »[38] À la mi-juin 1914, Péguy conjure son ami Salomé de hâter la rédaction d’un recueil de vers qu’il compte faire paraître en un cahier de Noël, qui ne verra jamais le jour[39].

Mais reprenons le fil de la chronologie : en 1908, rien ne paraît de poétique aux Cahiers si ce n’est Plus près des choses. Pourtant, Péguy annonce avec quelque pompe la parution d’un Polyeucte, Martyr de luxe, destiné à fêter la décennale de la revue et à en renflouer les caisses[40]. Mais le projet fait long feu, et le 30 avril 1910 Péguy doit considérer comme ajournée l’édition de Polyeucte. On n’en reparlera plus.

 

La poésie tous azimuts : contrainte formelle et vers libres (1909-1914)

 

Une autre période s’ouvre en 1909 : la poésie gagne de l’importance dans l’économie générale des Cahiers ; Péguy publie dès lors des poésies d’amis aussi bien que les siennes propres, qu’elles soient en vers libres ou réguliers. Voici en effet la quantité de pages de poésie publiées dans chaque série des Cahiers, avec mention séparée des propres vers de Péguy[41] :

 

Série

I-III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

Total

Péguy

Cahier de

poésie

0

1

0

0

0

0

0

0

1

0

2

2

1

7

Nombre de

pages

0

58

0

0

0

0

0

0

246

0

453

210

391

1358

Alii

Cahier de

poésie

0

1

1

3

2

3

1

1

2

0

1

1

1

17

Nombre de

pages

0

17

127

392

101

253

100

116

165

0

102

162

380

1915

Total des pages

0

75

127

392

101

253

100

116

411

0

555

372

771

3273

sur…

5176

2252

3228

4102

2624

1696

2332

1696

2020

1460

1868

1468

1944

31866

Soit…

0 %

3,5 %

3,9 %

9,6 %

3,8 %

14,9 %

4,3 %

6,8 %

20,3 %

0 %

29,7 %

25,3 %

39,7 %

10,3 %

 

On y constate la place toujours plus affirmée que prend la poésie au fil du temps, même s’il n’y eut jamais plus de trois cahiers poétiques dans une même série. Seules quatre séries sont entièrement dépourvues de poèmes. 24 cahiers sur 229 contiennent des poèmes, et la proportion du nombre de pages de poésie par rapport au total des pages imprimées est à peu près identique.

En 1909, les Cahiers publient de Gabriel Trarieux d’Egmont (1870-1940) Le Portique, un recueil qui ne compte pas moins de 85 sonnets en alexandrins classiques. Celui qui signe seulement « Gabriel Trarieux », poète déjà dans La Chanson du prodigue et La Coupe de Thulé, était un collaborateur ancien des Cahiers, auteur de la quatrième série pour Joseph d’Arimathée et déjà contributeur du cahier Émile Zola de décembre 1902[42] ; Péguy était en relations épistolaires avec lui depuis 1901. Voici le sonnet en l’honneur de l’officier patriote Louis-Nathaniel Rossel (1844-1871), martyr de la répression versaillaise[43] :

 

Héros pensif, debout avec ta claire épée, 
Tes yeux fixes, ton menton net, ton front puissant, 
Solitaire dans la foule obscure, trempée 
De pleurs de deuil, de pleurs de colère et de sang, 
 
Foule française, ardente, indécise, trompée 
Par ses chefs, affamée et sublime, unissant 
La tendresse et la haine en geste d’épopée 
Et souillant de forfaits son grand rêve innocent, 
 
Tu dominais tous ces pauvres gens de la tête, 
Comme Cassandre, hélas ! inutile prophète, 
Dans la tourmente, dans l’émeute, dans les cris, 
 
Hanté d’un songe intérieur : sauver la France... 
Mais les politiciens n’avaient plus d’espérance... 
Ils t’ont fusillé, soit ! Ils ne t’ont pas compris ! 

 

1910, c’est la grande année de Péguy, avec une œuvre qui fait enfin parler d’elle : le premier volet des Mystères de Jeanne d’Arc[44], c’est-à-dire le Mystère de la charité de Jeanne d’Arc. Péguy voulait d’abord écrire du drame de 1897 une version pour la scène ; son inspiration le porta à développer considérablement les éléments fournis par le début du drame, à écrire une œuvre nouvelle de fond et de forme. Car le vers libre péguien est né[45] dans ce moment de vision et de communion tout ensemble : « Il est là. / Il est là comme au premier jour. / Il est là parmi nous comme au jour de sa mort. »[46] Le théâtre de Péguy se dit tantôt en alexandrins tantôt en prose tantôt en vers libres. Certes, le vers libre triomphera en 1911 dans le Porche du mystère de la deuxième vertu, où quelques alexandrins blancs se cachent : « Toi qui couchais l’enfant Jésus tous les soirs / Au bras de la Très Sainte et de l’Immaculée. / Toi qui es la sœur tourière de l’espérance. / Ô ma fille entre toutes première. Toi qui réussis même, / Toi qui réussis quelquefois / Toi qui couches l’homme au bras de ma Providence / Maternelle… »[47]

Le vers libre triomphera encore en 1912 à travers le Mystère des saints Innocent, farci néanmoins de versets bibliques et de références liturgiques : « Ô nuit j’avais tant dit que je ne te verrais plus. / Ô nuit je te verrai dans mon éternité. / Que ma volonté soit faite. Ô ce fut cette fois-là que ma volonté fut faite. / Nuit je te vois encore. Trois grands gibets montaient. Et mon fils au milieu. »[48]

Revenons en 1910. Trois mois après avoir introduit le vers libre aux Cahiers, Péguy publie de Joseph-Jean-Victor Mélon (1868-1941), La Maison vers le lac, recueil de poèmes ‒ une vingtaine de sonnets notamment ‒ écrits en alexandrins classiques. Fr. Laichter n’a pas de scrupule à les décrire comme des « vers faciles à prétention philosophique, sortis d’une imagination bien pauvre »[49], avec un recul que n’avait pas Henry-Durand Davray[50] lorsqu’il saluait, en 1911, « de beaux vers très purs et classiques ». Voici comme exemple « Il faut d’abord grandir… »[51], pour juger peut-être moins sévèrement ce poète symboliste « au meilleur sens du mot »[52], et en tous les cas pour connaître sa critique de la religion :

 
Il faut d’abord grandir ; c’est un long temps qui passe 
À se bâtir un corps, à se créer des sens 
Dont nous nous servirons pour brûler des encens 
À certain dieu niais, maladroit et salace. 
 
On perd ses meilleurs ans à songer à la race, 
À la Patrie ! on vit dans un fou contre-sens, 
On bâtit des futurs sans gîter aux présents, 
Le lendemain plus vide à la veille s’enlace. 
 
Que la vie est donc brève et falot le destin, 
Et que le soir d’un jour est près de son matin ; 
Comme insensiblement le sablier s’écoule ! 
 
Avant Sagesse, Mort entre malgré le bruit ; 
Le palais supputé m’apparaît un réduit,
Plus rien entre les murs, tout glisse, tout s’écroule !

 

En 1910, Émile Aubriot, dit Jean Hugues (1879-1915)[53], collaborateur des Cahiers depuis La Grève[54] et ami de Péguy depuis la fréquentation d’Anatole France ou le développement des Universités populaires[55], propose également d’éditer Bucolique dont il envoie les poèmes à Péguy ; mais Péguy ne donne pas suite. Ce dernier, à partir de cette année, envisage d’écrire une nouvelle traduction des plus beaux passages de l’Iliade, dont les « Adieux d’Hector et d’Andromaque » au chant VI ; mais même cette traduction ne verra pas le jour.

C’est pour Mélon que Péguy reprendra la tradition du « cahier du jour de l’an », le 31 décembre 1911, en publiant son recueil suivant, L’Ami désabusé, dont les poèmes sont de même écrits en vers classiques et notamment en alexandrins. Ils sont de stricte métrique mais point d’un académisme attardé[56]. Abel Léger dans la « revue libre » Pan n’y voit que poésie « grise » et « uniforme »[57] et Henri Martineau dans Le Divan estime ces vers « un peu guindés, un peu froids volontairement »[58]. Dans L’Aurore, V.-Paul Duprey loue en revanche Mélon, « dont le premier livre n’avait point passé inaperçu » et qui « dans L’Ami désabusé, nous a paru tout à fait maître de sa forme et de son procédé »[59]. L’ouvrage fut couronné par l’Académie française d’un prix de 400 francs l’année suivante, à l’occasion d’un partage du prix Archon-Despérouses. De fait, comme l’explique André Thérive, « il semble que Joseph Mélon (entendons sa manière) ait évolué plutôt de Vigny vers Baudelaire : un peu de rudesse et de froideur déparait encore ses premiers vers, un peu de didactisme aussi, que le prosaïsme accompagne. »[60] Voici un extrait de « L’astronome », poème de ce recueil[61] :
 
L’homme est le dur miroir scientifique et précis
Qui reflète les faits exacts, mais rétrécis, 
L’homme est un appareil et l’homme est une lyre, 
Et de la connaissance il fera du délire ; 
Il a pesé l’étoile et saura l’adorer, 
Et mesurant le vide, il voudra l’implorer. 
Pour ne point défaillir la nuit à sa fenêtre, 
Il lui faudra chérir ce qu’il vient de connaître, 
Donner des noms d’amour, de triomphe et d’espoir, 
À ces amas de gaz qui flottent dans le noir !
Sous le dôme muet que la nuit illumine, 
Il chante l’univers que son esprit domine, 
Et sous l’énormité de ses mornes arceaux. 
Il chante son cantique et suspend ses berceaux !
Il brise comme noix les effets et les causes, 
Mais pour pouvoir aimer prête son âme aux choses ;
Il met des vitraux bleus aux jours de sa prison 
Et de son vaste cœur inonde l’horizon. 
Il lui rend en amour les extases qu’il donne 
Et pour bénir les rocs y dresse la madone !
L’homme est le merveilleux buisson dans le désert, 
Il faut la main d’un dieu sur ce front noir et vert. 
Or, nul n’est descendu sur l’austère retraite 
Couronner l’astronome et parler au poète. 
 

Le « poète de la vie intérieure », à notre avis plutôt romantique, de par ses thèmes, et la facture de ses alexandrins, écrira en 1915 un bel hommage « À Charles Péguy, mort au champ d’honneur »[62] :

 

Cher Péguy, ton cerveau qu’une balle traverse

Sur ce sol dont il fut la charrue et la herse,

                        Sur le fertile sol gaulois,

Un soir s’est répandu tandis que la vendange

Rêveuse préparait une force qui venge

                        Et regardait jaunir les bois.

 

On était dans ces jours où la bête allemande

Heurtait, d’un mufle noir que le charnier demande,

                        Le seuil sacré de nos enclos

Et donnait du bélier contre les vieilles portes

Où les siècles sculptaient la France et ses cohortes

                        De rois et de saints au repos.

 

Or, maintenant, Péguy, tout vibre, siffle ou tonne,

L’hiver reprend le glaive aux doigts sanglants d’automne,

                        Et le vent froid dans les clairons

Sonne aux morituri tout le long des frontières,

Pendant que les cités éteignent leurs lumières

                        Et dans la nuit plongent leurs fronts !

 

Ton exemple fut droit ainsi qu’une colonne

Et ta mort de soldat d’un saint laurier couronne

                        Ton parcours français et chrétien.

Nous ne verrons jamais dans le soir de la rue,

L’image au dos courbé qui t’était apparue

                        D’un Péguy vieux au vieux maintien.

 

Tu restes éternel sans perdre la jeunesse,

Et la gloire avec toi qu’aucun labeur ne presse,

                        Devisera le long des temps

Et la postérité, de décade en décade,

Redira sur quels champs et quelle barricade

                        Tu fus des plus purs militants.

 

Où donc sont la boutique et le poêle de fonte,

Les propos où l’ardeur, ainsi qu’un soleil, monte

                        De l’horizon jusqu’au zénith,

Où donc les travailleurs sur les mots à l’enclume,

Où le papier vivant qui frémit en volume ?

                        Je ne vois qu’airain et granit !

 

Où, ton style poli qu’eût admiré Racine

Et ton style difforme ainsi qu’une racine

                        Que tord et tourmente le suc ?

Où donc l’encrier noir des jours de polémique ?

Mais où la plume d’aigle et le feuillet biblique

                        Prix aux doigts de Jean et de Luc !

 

Nous vivrons ton été mystique où naquit « Ève »

Qui devint Jeanne d’Arc et sainte Geneviève,

                        Ô pur éternel féminin !

Nous nous promènerons avec nos robes d’âmes

Dans les vergers où sont tes saintes et tes dames

                        Sous la couronne et le hennin.

 

Nous revivrons ton œuvre après notre victoire,

Et ton jeune idéal fait dans un vieil ivoire

                        Réunira ses zélateurs.

Nous verrons accourir après les jours épiques

De nouveaux ouvriers pour d’autres basiliques

                        Et des héros législateurs.

 

Pour la communion de « Petite Espérance »

Je vois un beau printemps dans les jardins de France,

                        Un bouquet neuf sur chaque toit !

Car déjà dans l’essor guerrier qui nous convie

Nous entendons frémir au dos de la Patrie

                        Les grandes ailes de la Foi !

 

On voir dans ce poème, comme écrivait André Thérive, « osciller entre les poèmes familiers et le lyrisme à grandes ailes. Pour dire le vrai, c’est le mélange des deux espèces qui trouble un peu dans ses volumes ; on pourrait ajouter le mélange de deux ordres d’images, les unes à dessein familières et terrestres, les autres magnifiques et grandioses. Mais le poète a voulu cette disparate ; et je crois qu’au fond le goût de l’antithèse n’est pas étranger à quelqu’un qui admire et pratique Hugo autant que lui. »[63] Peut-être est-ce entre autres pour cette commune admiration que, dès 1914, Péguy avait retenu, semble-t-il, le recueil suivant de Mélon, à savoir Le Roi triste, qui devait n’être édité chez Crès qu’en 1919, à cause de la guerre[64]

En 1911, Péguy avait refusé les Petits poèmes et sonnets nouveaux de Diogène Maillart (1840-1926)[65], manuscrit de 54 pages dont un poème, « Mon protégé », est pourtant dédié « à M. Péguy ». En voici le début :

 

Il sondait chaque jour l’horizon littéraire.

Et son cœur résonnait comme un timbre d’argent.

Pour entrer dans la gloire il consultait l’horaire.

Et son âme y trouvait un secours temporaire

Qui se changeait bientôt en vœu désobligeant.

 

Les concours l’attiraient ‒ ainsi que la lumière

Attire la phalène ou l’insecte éveillé ‒

Mais jamais sa romance exaltant la chaumière,

La plaine et les moissons, ne sortait la première

Du cercle, par l’esprit de parti surveillé.

 

Il faut être d’un bloc ou d’une coterie,

Lui disait-on ‒ après l’avoir mal écouté ‒ ;

Se déclarer bien haut contre ou pour la patrie ;

Ne jamais s’attaquer à nulle âme flétrie ;

Et ne parler du mal qu’en style velouté,

 

Si l’on veut voir enfin aboutir ses démarches.

Il ne s’agit pas d’être un homme de valeur ;

D’aspirer à s’asseoir un beau jour sur les marches

D’un trône soutenant d’harmonieuses arches ?

Mais de tout endurer sans trahir sa douleur.

 

En 1912, seul Péguy publie des vers aux Cahiers. La place faisant défaut dans les séries qui s’enchaînent, Péguy reporte le 15 mars 1912 à « deux ou trois ans » la possibilité de parution dans les Cahiers de la version française rythmique, en vers, de L’Étoile de Séville par Camille Le Senne (1851-1931) et Léon Guillot de Saix (1885-1964)[66]. La pièce est créée à l’Odéon le 11 avril 1912 : Le Senne ne peut en différer la publication, comme le lui propose Péguy. L’ouvrage refusé par Péguy paraît dès 1912 chez Sansot, assorti d’une préface d’Henry Roujon (1853-1914).

Le 29 octobre 1912, Péguy refuse d’éditer aux Cahiers le recueil poétique aux nombreux sonnets de son ami Charles Lucas de Peslouän (1878-1952), Amicitiæ in hortis[67], à la fois cause et conséquence de la rupture des deux amis. Le gérant des Cahiers lui-même s’était remis aux vers réguliers et, renouant avec l’alexandrin et le quatrain[68] du « cahier antérieur » de 1897, il écrivait d’étranges sonnets contribuant à des œuvres nouvelles baptisées Tapisseries[69] : les sonnets débordants de la Tapisserie de sainte Geneviève et de Jeanne d’Arc ; les sonnets débordés de la Tapisserie de Notre Dame.

Les neuf pièces de la première « tapisserie » commencent par deux quatrains et tendent à finir en tercet : elles finissent au minimum par un ou deux tercets, assortis d’un vers singleton (jours III et VI) ou pas (autres jours). Surtout, la rime s’y fait prégnante : « Les armes de Satan c’est toute conjecture / Maraudant sur le texte et c’est tout imposture, / Toute note au crayon, toute maculature… » Elle se multiplie, sature la strophe, court de strophe en strophe et tient en haleine le lecteur pendant plusieurs dizaines de vers. Moyennant quoi les sonnets de 14 vers (jours I, II, V et VII) y sont finalement minoritaires ; dans un désordre croissant, Péguy écrit des sonnets de 15 (jour III), 17 (jour IV), 20 (jour VI), 122 (jour IX) et même 969 vers (jour VIII) ! Les tourments amoureux de Péguy trouvent à s’épancher en poésie, et l’emportent loin de la régularité formelle.

Dans la deuxième « tapisserie », les trois sonnets sont plus sages, et les quatrains de deux « présentations » les encadrent : la « Présentation de Paris à Notre Dame » et la « Présentation de la Beauce à Notre Dame de Chartres ». L’œuvre progresse thématiquement de Paris à Chartres, finissant par « les quatre prières dans la cathédrale de Chartres » : « Ô reine voici donc après la longue route / Avant de repartir par ce même chemin, / Le seul asile ouvert au creux de votre main, / Et le jardin secret où l’âme s’ouvre toute. »[70]

En 1913, les Cahiers, fidèles à René Salomé, s’ouvrent à un nouveau poète : Edmond Fleg (1874-1963). Le « livre premier » d’Écoute, Israël, recueil de beaux poèmes bibliques en vers libres, laisse attendre une suite qui ne viendra pas, à cause de la mort précoce de Péguy. Voici « Le choix d’Amitsi », poème de la partie intitulée « La maison d’esclavage », d’un thème cher à Péguy[71] :

 

J’ai des onguents, des aromates, 
J’ai du baume et du nard ; 
J’ai des émaux, j’ai des coraux, j’ai des agates,
Des tissus d’hyacinthe et d’écarlate, 
Des bracelets d’ambre, des colliers de lapis 
Et des robes à frange et des calasiris 
Et des manteaux de Sinéar. 
 
« Iosseph, ouvre les coffres ! — que la maîtresse 
Voie les perruques aux longues tresses, 
Les sandales de bronze à pointes recourbées
Et les voiles d’Assour où des fleurs sont brodées. 
 
« Ou bien lui plaira-t-il de goûter mes olives, 
Mes figues tardives ? 
Ou ce miel des îles lointaines ? 
Ou ce vin de Kâti, sombre comme l’ébène,
Que je vends six tabnous l’outre pleine ? » 
 
Ainsi parle Zimrann, 
Marchand de Midiann, 
Venu dans Mitsraïm avec sa caravane, 
Tandis que, torse nu, Iosseph, l’esclave hébreu 
Au front d’enfant, au sourcil bleu, 
Apporte les fruits et les vins, 
Les toiles de laine et de lin, 
Les anneaux d’onyx et les gorgerins,
Sur la natte de jonc où des chacals sont peints. 
 
Cependant Amitsi, femme de Potiphar, 
Entre deux bouquets de lotus roses 
Accoudée à son lit fait d’un sphinx qui repose,
De son œil grandi par le fard, 
A jeté sur Iosseph un étrange regard. 
Et la paupière moitié close,
Repoussant les myrrhes suaves 
Et les perles d’Ophir que Zimrann lui propose,
Elle dit au marchand : « Combien, ton esclave ? »

 

L’abonné vit arriver à la fin de l’année un cahier bien particulier : une Ève[72] gigantesque, 396 pages de quatrains démontrant un usage forcené du dictionnaire des rimes : « Et ce ne sera pas dans leurs Aphrodisies / Que nous irons veiller un misérable feu. / Et ce ne sera pas dans leurs Dionysies / Que nous demanderons ce que c’est que d’un Dieu. // Et ce ne sera pas dans leur Papouasie / Que nous rechercherons ce que c'est qu'un haut lieu. / Mais c'est sur un haut lieu de l'éternelle Asie / Que nous avons connu ce que c'est que d'un Dieu… »

Début 1914, faisant un bel écho au cahier du 23 décembre 1902, André Suarès glisse dans son étude sur François Villon[73] un hommage poétique au « povre Villon », daté de 1912 : « Princes de l’or et du sang, / Ici, au commun sillon, / Vos Louvres n’ont plus de pierres ; / Le moindre est le plus puissant : / Plus que vous, il dure en terre ! / Dors bien, ô pauvre Villon : / C’est toi le plus innocent. »

N’est-il pas enfin symptomatique d’une évolution générale des Cahiers de la quinzaine, progressivement passés du document à la littérature, que le dernier volume soit un cahier de poésie ? Nous, de François Porché, est un recueil de poèmes en vers classiques de mètres variés et en vers libres, dont Péguy « imposa le titre simple et expressif »[74]. Depuis les « Suppliants », Porché avait publié Au loin, peut-être… (Mercure de France, 1909), Humus et poussière (Mercure de France, 1911), Prisme étrange de la maladie (Champion, 1912), Le Dessous du masque (Éditions de la Nouvelle de revue française, 1914). Il revient ici in extremis aux Cahiers. « Composé par Péguy lui-même à partir de poésies publiées dans le Mercure de France et dans la Nouvelle revue française, le recueil en dit long sur l’atmosphère dans laquelle vécurent alors les deux amis, et sur leur état d’esprit face à la terrible menace qui pesait sur eux. »[75] La fin de la deuxième « Rêverie derrière les faisceaux »[76], bien composée en retrait à gauche comme nous la reproduisons, nous paraît à cet égard aussi saisissante de prophétie que les fameuses strophes d’Ève en « Heureux ceux qui sont morts… » :

 

Quelle répercussion aurait-il par le monde, quel retentissement dans l’avenir, le premier coup de canon qui commencerait la guerre !
 
Le sort jeté, la partie engagée, la face de la vie brutalement retournée !
 
Qu’un jour — un jour qui n’est pas loin, peut-être — cette rude voix pathétique puisse faire refluer depuis la frontière les nappes d’azur paisible étalées sur la France, comprenez donc que c’est cela, c’est le sentiment de cette menace qui donne à l’entour des soldats une expression sévère, concentrée, fatale, au plus riant tableau. 
 
Je vois, du tertre où je suis assis, l’horizon tendu comme une chaîne entre les faisceaux alignés : ne dirait-on pas qu’il s’appuie sur les trépieds des fusils, comme si, à l’approche d’un danger, le profil de ces plaines cherchait là sa défense ? 
 
Le mur de pierres sèches en avant du village prend tout à coup un air renfrogné, défiant !
 
La nature entière se tient sur ses gardes : tout en elle, par avance, devient cible ou abri, car il n’est champ qui ne puisse être un champ de bataille demain. 
 
Tenez, là-bas, cette prairie... Il se pourrait que demain, lancés au pas de charge dans un pré comme celui là... 
 
Mais enfin, s’il le fallait, saurions-nous du moins pourquoi ?

 

Fr. Laichter nous présente l’architecture du recueil[77] : « L’auteur dit sa foi en Dieu, bénit ses ancêtres juifs qui ont cru au seigneur, le Dieu unique et souverain, lui soumettant leurs pensées et leurs actions. Il exalte la fidélité des chefs du peuple élu et réfléchit sur le sens de la souffrance. Le recueil se compose de trois parties : Les Pères du monde, La Maison d’esclavage et La Terre de promesse. Il s’achève sur la vision des derniers instants de Moïse. Elohim lui donne le signe : il est temps de mourir. »

 

Avant de mourir, Péguy n’avait pas seulement livré au lecteur des Cahiers de la quinzaine une œuvre poétique polymorphe, il y avait associé des amis poètes. Tous jouèrent tour à tour de la poésie régulière, de la prose musicale, des vers libres, sans exclusive ni progression à sens unique. Certes, l’œuvre de Péguy obéit à un rythme précis : deux essais poétiques en vers réguliers (1897-1903), un mûrissement silencieux au cœur de la prose (1903-1909), une éclosion finale époustouflante de variété (1910-1914). Mais, pour le lecteur des Cahiers, l’évolution n’était pas si nette. Péguy dans son drame de 1897 est plus novateur que le recueil de Mélon publié en 1911, et si Péguy cesse de publier de ses vers libres en 1912, il leur ajoute les vers libres de son ami Porché en 1914.

 

Romain Vaissermann

 



[1] Respectivement : P 80, 306, 39, 440 et 301.

[2] CQ IV-7, pp. 5-8 et 75-87.

[3] Ibidem, pp. 77 et 79-80.

[4] Deux poèmes paraissent dans le numéro 43 de juillet 1912, sous le titre « Tu es… mon âme ». Schlumberger était pour le refus de sa copie, Copeau très favorable à la publication.

[5] Frantisek Laichter, Péguy et ses « Cahiers de la quinzaine », Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 1985, p. 128. Il reste à vérifier qu’il ne s’agisse pas là d’une méprise, Schlumberger ayant par ailleurs envoyé à Péguy, en 1903, Le Caducée, « tragédie moderne » qui ne sera jamais jouée, ni éditée.

[6] CQ IV-15 (26 mars 1903).

[7] J’appelle ici « classiques » les vers rimant, alternant rimes féminines et masculines, sans faire rimer un pluriel avec un singulier.

[8] Fr. Laichter, op. cit., p. 89.

[9] Gérard Walch (1865-1931), Poètes d’hier et d’aujourd’hui, Delagrave, 1916, pp. 449-450.

[10] CQ V-17, pp. 41-42. Le recueil sera réédité, augmenté, au Mercure de France en 1907.

[11] Lettre du 8 juin 1904 (CL-I-425).

[12] CQ VI-7, pp. 6-8.

[13] Pages 113-114 du CQ VII-7, pp. 105-114.

[14] CQ VI-11 (26 février 1905).

[15] CQ VI-15 (18 avril 1905).

[16] Lettre à R. Rolland, 14 février 1905.

[17] CQ V-14.

[18] Fr. Laichter, op. cit., p. 102.

[19] FACP 40, p. 3.

[20] CQ VII-8, ibidem, 1re de couv. et p. VII. Les cahiers de vers se décalent donc légèrement vers la fin de l’année.

[21] CQ VII-8 (31 décembre 1905), p. 41. ‒ Le premier recueil de Spire, La Cité présente, que Péguy avait refusé « y voyant peut-être des jeux amoureux futiles et frivoles » (Fr. Laichter, op. cit., p. 128), avait paru chez Ollendorff en 1903.

[22] Fr. Laichter, op. cit., pp. 127-128.

[23] CQ VIII-7 (23 décembre 1906) ; CQ VIII-15 (31 mars 1907). Traduction rééditée : Dent, 1922 ; Les Belles Lettres, 1926 (retirages : 1947, 1990).

[24] B XIII. Néanmoins, quand Raymond Darsiles (pseudonyme d’Henri Buriot) lui enverra sa traduction de Lord Byron, Ciel et terre (Heaven and Earth. A mystery : les péguistes relèveront l’étonnante résonnance d’un tel sous-titre), Péguy réservera sa copie.

[25] CQ VIII-8 (30 décembre 1906), pp. 17-18. ‒ Le recueil fut considérablement enrichi lors de la deuxième édition, chez Grasset, en 1910.

[26] Fr. Laichter, op. cit., p. 142.

[27] René Salomé, « Du dilettantisme à l’Action catholique » [1916], BACP 25, p. 15.

[28] CQ IX-1 (6 octobre 1907).

[29] B 741. Annonce de l’hymne aux villes du début du Mystère de la charité.

[30] Alfred Saffrey, « René Salomé et Péguy », BACP 25, p. 23.

[31] CQ IX-7 (29 décembre 1907). Dans ce recueil, « Elle était toujours là… » est une tendre évocation de la grand-mère du poète (pp. 47-51), qui peut rappeler les hommages de Porché ou de Péguy. ‒ Cette même année, Jean Raoul Brebinaud (1870-1914) envoie à Péguy, avec quelques autres textes de prose (un conte, des nouvelles), un poème déjà paru dans L’Écho du 20 mars 1903 : « Vieille histoire ». Mais ces Essais, contrairement au désir de leur auteur, ne paraîtront pas aux Cahiers. Brebinaud appartint au 76e R.I., dont Péguy était officier de réserve, de 1901 à 1909 ; en 1907 il y était lieutenant.

[32] CQ X-6 (27 décembre 1908), pp. 52-53. La ponctuation de l’original a été respectée.

[33] Fr. Laichter, op. cit., p. 164 ; le critique ajoute « dans un style qui s’exerce à imiter les Géorgiques de Virgile », mais ces derniers mots ne concernent que la dernière partie du cahier, d’ailleurs intitulée « En marge des Géorgiques ».

[34] Fr. Laichter, op. cit., p. 255.

[35] CQ XIV-8 (16 mars 1913), p. 136.

[36] Salomé était devenu en 1912 l’ami de Lotte, qui admirait en lui « le fin ouvrier des lettres » (sous le pseudonyme de Jules Bihel, dans le Bulletin des professeurs catholiques de l’Université du 10 juillet 1913). Une partie des poèmes de Notre pays parut dans le Bulletin de Lotte (numéros du 20 octobre 1913 et du 20 mai 1914).

[37] CQ XV-7 (29 mars 1914), pp. 14-17. ‒ « C’est Péguy qui a trouvé le titre de ce recueil de poèmes d’inspiration catholique, violemment hostiles au pacifisme. » (R. Burac, C 1769 ; cf. Fr. Laichter, Péguy et ses « Cahiers de la quinzaine », op. cit., pp. 261, 287). Le cahier est d’ailleurs dédié « à notre ami Lotte ». ‒ Il y aurait d’ailleurs une belle étude à faire de la place faite à la poésie dans le Bulletin des professeurs catholiques de l’université.

[38] Fr. Laichter, op. cit., pp. 262-263.

[39] R. Salomé, « Quelques souvenirs sur Charles Péguy » [1941], BACP 25, p. 2. ‒ Dans ce recueil devait figurer « Le chant des ténèbres », long poème « d’un mysticisme sans doute plus marqué » (A. Saffrey), publié par Lotte dans son Bulletin le 20 juin 1914. ‒ En 1921, la Revue des jeunes publia de Salomé Vers la maison du Père, volume composé de poèmes extraits de Par le chemin des souvenances, de Plus près des choses et des Chants de l’âme réveillée ; dans sa préface, l’auteur explique pourquoi Péguy les publia : « Quand il examinait une œuvre, Péguy savait maîtriser ses préférences, ses goûts, ses convictions les plus légitimes ; il prenait non ce qui le flattait, mais ce qui lui figurait une force et une probité. »

[40] CQ X-1 (18 octobre 1908).

[41] Nous avons mentionné là le nombre de Cahiers contenant ne serait-ce que quelques dizaines de vers ; le nombre de Cahiers proprement de poésie lui est inférieur. ‒ La comparaison des tirages n’apporte pas beaucoup : tout au plus suggère-t-elle que les cahiers de poésie se vendaient moins que les autres (la moyenne des tirages des cahiers poétiques, lors des 9e, 11e et 15e série, est inférieure à la moyenne générale de la série correspondante).

[42] Respectivement CQ IV-16 et IV-5. Péguy lui demanda des poésies inédites dès 1907, mais est fort déçu : « Je vais chez votre concierge qui est bien loin, et quand sous la pluie j’ouvre le paquet que j’emporte, je retrouve La Coupe de Thulé, que j’ai moi-même annoncée combien de fois dans les cahiers » (Trarieux réside au 8, boulevard Flandrin, dans le XVIe arrondissement ; cf. CQ IV-16, p. 2 ; V-13, p. 4 ; VII-14, p. X). Et de se lancer dans une longue réprimande : « Vous vous rendez bien compte que si un autre que vous m’avait ainsi manqué […], je me fusse interdit de le considérer désormais comme un collaborateur. Il est très dangereux, dans une institution qui livre un combat perpétuel , qu’il y ait quelqu’un pour qui l’on fasse des exceptions parce que le gérant a pour lui une vieille amitié et beaucoup de reconnaissance personnelle. […] Pardonnez à ce que le papier écrit a naturellement de dur. Je comptais vous voir à la rentrée ; vous n’êtes pas là. Je comptais trouver de la copie de vous : ce que j’ai n’est pas de la copie. Alors ? »(copie d’une lettre du 19 octobre 1907).

[43] CQ XI-2 (24 octobre 1909), p. 88.

[44] CQ XI-6 (16 janvier 1910) ; CQ XIII-4 (22 octobre 1911) ; CQ XIII-12 (24 mars 1912).

[45] La Jeanne d’Arc de 1897 y tendait déjà (P 35-36, 65-66, 206…).

[46] P 412.

[47] P 667.

[48] P 682.

[49] Fr. Laichter, op. cit., p. 228. ‒ Allusion est faite à la réputation de « poète philosophe » de Joseph Mélon. Magistrat et directeur de banque (C 1654) né à Lyon, Mélon publia divers recueils (chez Crès, chez Perrin et dans diverses revues) ; André Thérive préfaça un recueil posthume paru en 1942 : Les Grappes de la nuit. Il fut membre de la Société des gens de lettres et de la Société des poètes français. Lui et sa femme, Marguerite, tenaient salon au 3, rue Davioud dans le XVIe arrondissement ; ils possédaient une résidence secondaire à Vouvray.

[50] Henry-Durand Davray (pseudonyme d’Henry Durand, 1872-1944), « Chronique des livres », XIXe siècle, n° 15013, 19 avril 1911, p. 2.

[51] CQ XI-11 (24 avril 1910), p. 14. ‒ Mélon admirait Édouard Schuré, qui lui rendait son estime en le nommant « le chef aimé de nos poètes ésotériques ».

[52] Page 395 dans André Thérive (pseudonyme de Roger Puthoste, 1891-1967), « Joseph Mélon », La Revue bleue, 3 juillet 1926, « Portraits de poètes », pp. 394-397.

[53] Le premier texte édité qu’on lui connaît est un poème de 72 alexandrins : « Vers l’émancipation », daté du 10 décembre 1899 et publié par l’imprimerie Jean Allemane (à qui est dédiée La Grève).

[54] CQ III-6 (28 décembre 1901). ‒ La pièce avait été créée le 3 novembre 1900.

[55] BACP 6, p. 124.

[56] Il est même « à redécouvrir », pour Alain Mercier (Édouard Schuré et le renouveau idéaliste en Europe, thèse de doctorat, Université de Lille III, p. 649).

[57] Abel Léger (1882 ‒ après 1940), Pan, 5e an., nos 6-8, juillet-septembre 1912, « Poèmes », p. 543.

[58] Henri Martineau (1882-1958), « Les Poèmes », Le Divan, 2e an., n° 12, juin 1910, p. 210.

[59] Numéro du 19 février 1912, p. 2. ‒ « V.-Paul Duprey » est le pseudonyme du haut-fonctionnaire Gustave-Joseph-Victor Dupré (1858-1921), directeur de l’Imprimerie nationale de 1906 à 1911, critique littéraire.

[60] Page 396 dans A. Thérive, « Joseph Mélon », art. cité.

[61] CQ XIII-10, p. 28. ‒ Les Éditions de Belles-Lettres rééditèrent en 1923 les deux recueils en un volume unique de 126 pages (sous le titre double : La Maison vers le lac. L’Ami désabusé).

[62] La Nouvelle Revue, 36e an., 4e série, t. XVIII, 15 juillet 1915, pp. 127-128. ‒ L’expression est d’Ernest Florian-Parmentier dans La Littérature et l'époque. Histoire de la littérature française de 1885 à nos jours (Figuière, 1914, p. 485).

[63] Page 395 dans A. Thérive, « Joseph Mélon », art. cité.

[64] Page 394 dans A. Thérive, « Joseph Mélon », art. cité.

[65] Originaire de l’Oise, élève de Léon Cogniet, enseignant aux Gobelins et fidèle exposant au Salon pendant plus de cinquante ans, Grand-Prix de Rome en 1864, auteur d’importants ouvrages d’Histoire de l’Art, Diogène Maillart a beaucoup produit, perpétuant par l’académisme la tradition classique et se spécialisant dans les sujets historiques et mythologiques.

[66] Camille Le Senne, auteur dramatique et historien du théâtre est spécialiste du théâtre espagnol. Il avait versifié dès son adolescence ; on lui connaît deux pièces de vers lues pour la Saint-Charlemagne au lycée Saint-Louis le 30 janvier 1869 et le 29 janvier 1870, et diverses chansons dans les années 1870-1880. Il venait de célébrer par un banquet, le 22 novembre 1911, « trente ans de critique ». Il prononcera une conférence à la Ligue de l’enseignement, le 28 février 1921, sur « Le Roi triste et l’œuvre de Joseph Mélon » (Éditions de Belles-lettres, 1923). ‒ Léon Guillot de Saix, traducteur de l’anglais et de l’espagnol, critique et auteur dramatique, ne fut apparemment pas en relation directe avec Péguy.

[67] Le livre parut à la Société littéraire de France en 1920.

[68] Le lecteur des Cahiers ignorait alors l’existence de ces quatrains de confidence plus tard édités sous le titre de Ballade du cœur qui a tant battu.

[69] Respectivement : CQ XIV-5 (1er décembre 1912) ; CQ XIV-10 (11 mai 1913).

[70] P 908.

[71] CQ XV-1 (26 octobre 1913), pp. 49-50. ‒ Le thème vient bien entendu de Genèse XXXIX, où la femme de Putiphar n’a pas de nom ; comme Byron, Judith Gautier l’appelle Zuleïka dans les Fleurs d’Orient de 1893 ; c’est le nom du Coran (sourate XII, verset 23), le nom de la tradition juive médiévale (Sefer ha Yashar, première édition connue en 1625) et le nom poétique persan (cf. Yoūsouf et Zouleïkha de Djami) de cette femme.

[72] CQ XV-4 (28 décembre 1913).

[73] CQ XV-5 (25 janvier 1914), pp. 83-84. Cf. la « prose de l’évasion » très musicale de son Tolstoï vivant (CQ XII-7).

[74] Fr. Laichter, op. cit., p. 287.

[75] Fr. Laichter, op. cit., p. 263.

[76] CQ XV-10 (12 juillet 1914), pp. 121-122.

[77] Fr. Laichter, op. cit., p. 262.