La poésie dans les Cahiers de la quinzaine
Pourquoi extraire de leur contexte de parution les
œuvres poétiques de Péguy publiées aux Cahiers, qu’elles forment un
« cahier antérieur » comme la Jeanne d’Arc de Marcel et Pierre Baudouin partiellement écrite en
vers, qu’elles soient publiées sous pseudonyme comme La Chanson du roi
Dagobert, première chansonnée attribuée à
Pierre Baudouin, qu’elles tendent à la prose poétique comme De la situation
faite au parti intellectuel dans le monde moderne devant les accidents de la
gloire temporelle, qu’elles soient de vers libres comme Les Mystères de
Jeanne d’Arc,
qu’elles soient de vers réguliers comme Les Tapisseries et Ève ? Par prudence méthodologique, nous étudierons
l’originalité de la poésie de Péguy dans l’histoire littéraire au prisme des Cahiers
de la quinzaine.
De Jeanne d’Arc aux Cahiers de
Noël : le règne de l’alexandrin (1897-1905)
Quand Péguy se lance
dans l’écriture, il publie sous le pseudonyme de Pierre Baudouin un drame,
trois pièces de théâtre d’un seul coup. En décembre 1897 paraît en effet cette trilogie, la première Jeanne
d’Arc, matrice de toute son œuvre, et qui contient plus de 700 alexandrins,
bien au-delà des « adieux à la Meuse » qui sont justement restés
fameux : « Adieu, Meuse endormeuse et douce à mon enfance… » ou
de ces stances dans la prison, où Jeanne s’achemine vers le supplice
courageusement, mais en redoutant la damnation : « Oh j’irais dans
l’enfer avec les morts damnés… » Ce curieux mélange ou plutôt l’alternance
de prose et de poésie correspond à la vie de l’héroïne : mélange de
prosaïsme quotidien (de « charnel », si l’on veut) et d’élévation
morale (de « spirituel »). Mais la Pucelle n’est pas le seul
personnage à emprunter les ressources du vers : ses opposants les
utilisent, à savoir madame Gervaise, cette amie religieuse si choquée par
l’attitude révoltée de Jeannette, et surtout maître Évrard, son terrible
accusateur. C’est en vers didactiques que Gervaise dépeint la première Passion
du Christ de l’œuvre de Péguy : « Étant le Fils de Dieu, Jésus
connaissait tout / Et le Sauveur savait que ce Judas, qu’il aime, / Il ne le
sauvait pas, se donnant tout entier. » Le passage sera repris et développé
par bon nombre de vers libres dans le Mystère de la charité de Jeanne d’Arc de
1910 : « Sa gorge qui lui faisait mal. / Qui lui cuisait. / Qui lui
brûlait. / Qui lui déchirait… » C’est en vers incisifs que Guillaume
Évrard admoneste l’accusée du procès de Rouen : « Elle ira dans
l’Enfer avec les morts damnés… »[1] Mais ces vers inspirés passèrent inaperçus en
leur temps : nul ne joua la pièce, Péguy ne diffusa commercialement le
livre. Il préféra mettre son énergie dans une grande œuvre collective à vertu
révolutionnaire : les Cahiers de la quinzaine, dont le premier
numéro date du 5 janvier 1900.
La poésie, si elle
prendra une importance croissante, au fil du temps, dans la publication des Cahiers,
reste absente des trois premières séries, qui se consacrent à des
textes-documents, à des fictions, à des dialogues, à des polémiques. Il faut attendre le 23 décembre 1902 pour que les
abonnés des Cahiers soient mis en présence de vers. Ce « cahier de
Noël » contient la « Ballade que Villon feit à la requeste de sa mère
pour prier Nostre-Dame » et « La Tour d’Armor », traduction
d’une gwerz bretonne en octosyllabes[2]. C’est donc par
imitation de la politique éditoriale pratiquée par La Revue socialiste,
ouverte à la poésie comme elle le fut en s’associant à la parution de la Jeanne
d’Arc de 1897, que les Cahiers sont prêts à éditer des vers, comme ceux
de la traduction de Louis Gillet (1876-1943), achevée en 1901. Voici un extrait
de son introduction (datée du 15 décembre 1902), qui intéresse la
versification :
Il ne me reste qu’à m’excuser des libertés que j’ai prises dans mes vers avec la prosodie : elles se réduisent à la négligence de la fameuse règle « que le singulier ne doit pas rimer avec le pluriel ». C’est une règle absurde, surannée, et dont l’énoncé même est faux, puisque matois rime fort bien avec toits qui est pluriel, et non avec toi qui est singulier. Brutus avec vertus mais non avec têtu, etc. Tout cela n’empêche pas que je ne me reproche ces licences, et que sans trouver des vers moins bons pour manquer à cette règle, je ne travaille de tout mon cœur à y conformer les vers que j’écris aujourd’hui.
Et la partie II de la ballade bretonne :
Un jour
d’août arrive une troupe
D’envoyés
du sang de Trévor.
On voit
des housses sur la croupe
Des
chevaux gris harnachés d’or.
Descend
l’homme de l’échauguette :
‒
Sire, ils sont là de manteaux bleus
Une
douzaine, dit la guette ;
Faut-il
ouvrir ? ‒ Ouvre, parbleu !
Fais
dresser dans ma salle haute
Une
table pour eux et moi.
C’est
de Dieu que viennent les hôtes :
Quiconque
est roi reçoive en roi ![3]
Mais la présence de la « Ballade » de
Villon peut étonner, de par son sujet. Mais Péguy veut par là introduire les
cinq premiers contes de la Légende de la Vierge dus aux frères Tharaud
et peut-être même à « La Tour d’Armor », imprégnée de religion.
En 1903, toujours dans la IVe série,
Péguy songe à publier un recueil de poèmes de Fernand Gregh (1873-1960) et des
poèmes de Charles Groz (1881-1965), plus tard publié à la Nouvelle Revue
française[4], mais rien ne paraît finalement aux Cahiers.
Péguy n’aurait pas retenu pas un recueil poétique que Jean Schlumberger
(1877-1968) lui aurait envoyé cette même année[5]. Le seul cahier poétique de l’année sera La
Chanson du roi Dagobert, première chansonnée[6], parue le 29 mars mais « pour le premier
avril ». Sous la pochade, une charge antijauressienne ; sous la
simple suite d’une chanson enfantine, encore une fois un mélange d’alexandrins
et de prose, ainsi que l’annonce Pierre Baudouin : « Ces couplets
nouveaux se meuvent entre le rythme des couplets traditionnels et deux bases
qui sont la prose et l’alexandrin. » Curieuse prose, consacrée à la
description de manœuvres : « C’était en septembre dernier, ‒
septembre 1902, ‒ en Brie, aux manœuvres de la dixième division :
nous recommencions, comme je le fais désormais tous les deux ans, cette
immortelle campagne de France… » Curieux alexandrins qui, hors du schéma
métrique de la chanson, adressent à Jaurès mille piques où bat déjà le cœur des
Ballades à venir : « O roi qui vous vantez de libérer les
serfs, / Avez-vous libéré le plus serf en effet ; / O roi fou qui chantez
que libérez les serfs, / L’éternel serf dansant devant votre buffet, /
Avez-vous libéré le grand esclave cœur ? » Péguy eût aimé une musique
pour aider à monter la première Jeanne d’Arc ? Il demande de même à Romain
Rolland d’écrire la musique de cette chanson. La poésie de Péguy semble
fondamentalement entrecroisement de la prose et de la poésie, de l’écrit et de
l’oral. Rencontrant l’incompréhension, la « première chansonnée »
restera unique.
Il faut attendre le 7 juin 1904 pour que les Cahiers
publient un recueil entier de poèmes qui ne soit pas en réalité de Péguy :
À chaque jour de François Porché (1877-1944), écrit en vers classiques[7], pour l’essentiel en alexandrins. Frantisek Laichter[8] écrit : « Dans ses vers, pleins de
rejets et d’enjambements, Porché fait revivre de multiples souvenirs : ses
parents, son amitié avec Paul Alphandéry, pour finir par une évocation du poète
vagabond Paul Verlaine. » Gérard Walch apprécie le recueil :
« L’auteur l’a conçu dans la franchise de son âme libérée de toute fausse
honte. Il y raconte fidèlement, simplement et sans effort vers l’éloquence,
ses impressions de la vie, ses joies et ses douleurs, ses amours, ses amitiés,
ses admirations, ses luttes et ses défaillances, et s’il n’essaye aucunement de
farder la vérité, sa confession est également exempte de cynisme. Ce qui la
rend particulièrement touchante, c’est la sincérité du regret que lui font
éprouver les fautes commises. Et en cela il rappelle le poète de Sagesse,
auquel il a dédié quelques-uns de ces poèmes. »[9] Voici les « Volets tirés »[10] :
La
chambre de malade est come un temple où règne
Une compassion qui chuchote tout bas.
Et l’air appesanti d’odeurs fades s’imprègne,
Et les bruits de la rue on ne les entend pas.
Dehors le grand soleil, ici le crépuscule,
Un reflet du miroir papillonne au plafond,
Le mur devant mes veux pleins d’eau trouble recule,
Et qu’attend donc le lit en son calme profond ?
J’ai roulé ton fauteuil auprès de la fenêtre,
Ainsi que l’imploraient fixement tes yeux gris.
Dans un fauteuil on est moins mourante peut-être,
Et tu voulus broder de tes doigts amaigris.
Mais l’aiguille a tremblé sur la fleur dessinée
Et la frêle batiste a glissé de ta main.
Pourquoi vouloir aussi tromper la destinée ?
Endormons-nous tous deux dans l’oubli de demain.
Ici encore, Péguy publie un ami, ami intime du
frère cadet de Charles Lucas de Pesloüan. Pour Péguy, la poésie sera
indéfectiblement œuvre d’amitié ou ne sera pas. Et Péguy est fier du résultat
obtenu : n’écrit-il pas à son ami Fernand Gregh, qu’il voit volontiers à
la tête des Cahiers comme son successeur, « poète et maître
imprimeur comme je suis écrivain et gérant » : « Vous verrez
dimanche comment, de quel drap, nous habillons les poètes. »[11] François Porché fournira cette même année
l’occasion à Péguy d’offrir à ses abonnés un poème en alexandrins classiques
pour Noël, comme en 1902 : « À
ma grand-mère » ouvre le cahier du 20 décembre 1904, le seul grand format
de toute la collection des 229 cahiers[12], et précède ainsi des Contes
de la Vierge des frères Tharaud. Voici ce poème dans son entier :
Comprends-moi, j’ai rêvé qu’en hiver je frappais,
À l’heure où va finir ta veillée, à ta porte.
J’arrive par un train du soir, de loin, j’apporte
Le trouble en ta maison de prière et de paix.
La servante a des yeux effarés, je la laisse
La lanterne à la main, tremblante sur le seuil,
Et j’entre, et te voici pâle dans ton fauteuil,
Et prise en me voyant d’une immense faiblesse.
Dès le premier regard pourquoi parler ? tu sais.
Qu’est-ce encore ? une faute ou des chagrins sans doute,
Un désespoir de grand enfant tendre à l’excès.
Nous nous taisons. Assis près de l’âtre, j’écoute
Le silence des chambres closes où les lits
Ont amorti chacun l’effort d’une agonie,
Cependant qu’en mon cœur s’apaisent le roulis
Du voyage et, lointaine, tout au fond, honnie
Et chère, la rumeur d’une grande cité...
Les armoires, les chaises luisantes, les glaces,
Tous ces meubles soignés, en ordre, aux mêmes places,
Fixent sur moi des yeux de tranquille clarté,
Et la pendule, loin des passions, abrite
Les longues heures sous son globe...
Comprends-moi,
Dans mon sang, ce sang tien pourtant, je ne sais quoi
D’impatient, d’insatisfait couve et s’irrite.
Je me lève. Pardonne à ton orgueilleux fils,
Lui si faible, il repart déjà, plein de défis.
Vers quels rêves croit-il, le fou, que les trains roulent ?
Ô pleureuse, tu ne dis rien, tes larmes coulent.
D’ailleurs, « Les Suppliants » de
François Porché, poème d’alexandrins classiques écrit sous l’émotion suscitée
par le Dimanche rouge, en même temps qu’il inspire à Péguy Les Suppliants
parallèles,
prolonge cette tradition en s’insérant dans le cahier de Noël du 17 décembre 1905. En voici la fin[13] :
Sentez-vous? c’est comme une autre âme : je la vois
Briller dans tous les yeux ; sa voix dans chaque voix
Tremble ; comme au midi carillonné des fêtes,
Elle est la brise en l’oriflamme, elle est encor,
Émergeant de l’obscur moutonnement des têtes,
Balancée au soleil, l’icône toute en or ;
Elle est la vision nocturne reparue.
Mais grandie et mêlée au jour clair, à la rue,
Non plus songe qui fuit nos bras quand nous dormons,
Mais nous, nous-mêmes, respirant à pleins poumons ;
Haleines des enfants, vapeurs des lèvres douces,
Glace qui luit et fond dans les moustaches rousses.
Femmes, troupeau serré de tristes châles noirs,
Cette âme est tout cela, crédulités, espoirs,
Bontés aux larges dos et l’empreinte que laisse
Un gros soulier qui vient droit sur la neige épaisse ;
Elle est aussi, montant de proche en proche, en chœur,
Le chant du psaume : il veut s’envoler, il s’élance,
Plane un moment, retombe... et, dans le grand silence,
Elle est le sourd marteau précipité du cœur ;
Aux tempes, aux jarrets elle afflue et bourdonne,
Et dans l’air, devant nous, derrière nous, là-bas,
Sur les quais, sur les ponts, marchant, marquant le pas,
C’est elle, elle toujours, qui supplie et pardonne.
Mais, au loin, une ligne sombre, une barrière
Vivante se dresse. Un ordre bref la secoue :
Trois rangs, l’un à genoux, les deux autres derrière
Debout, tous bien d’aplomb, attentifs, l’arme en joue.
Vers un
alexandrin renouvelé : des Cahiers « du jour de l’an »
au retour à la foi (1905-1909)
La poésie dramatique n’est pas écartée des Cahiers, puisque
paraissent en 1905 deux œuvres aux titres parallèles : La Tragédie d’Élektre et d’Oreste d’André Suarès (1868-1948)[14], en trois actes et neuf scènes, et se présentant
surtout en alexandrins non rimés ni assonancés ou en des mètres approchants ;
La Tragédie de Tristan et Iseult[15], « cahier pour le dimanche des Rameaux de la
sixième série et cahier pour le dimanche de Pâques », poème dialogué
d’Eddy Marix (1880-1908), en alexandrins classiques. Péguy fait donc bon
accueil aux essais de renouvellement de l’alexandrin, et publie enfin celui qui
s’était adressé à lui dès 1899 pour faire passer un article dans la Presse
socialiste. Suarès fut satisfait de l’édition, mais également étonné[16] : « Il a un peu trop la manie du
blanc ; mais c’est une belle manie, rare et pure… Je laisse faire. À vrai
dire, j’aimerais mieux que le drame tint en 150 pages. Le texte danse en 210
pages. il faut de l’air, mais pas trop. Tout de même, je laisse faire. Péguy
est si féru de belle typographie… » Voici la fin de La Tragédie
d’Élektre et d’Oreste :
Oreste
Aurai-je
le repos ? Aurai-je le sommeil, grand Roi ?
Jupiter
C’est à
toi de les conquérir, tu les auras.
Pour
vouloir le pardon, le Destin veut le crime.
Penses-y.
Qui
élude la loi ? Vois, les astres en sont le texte :
Pour
moi-même elle est faite, et non faite sans moi.
Un
tribunal divin, qui vient de Jupiter, te dis-je,
Après
la longue guerre du mal contre le mal,
Doit te
rendre la paix. Il la proclamera
Sur ta
tête souffrante lorsque le temps sera venu.
C’est
dans ma ville, dans mon Athènes, que ta misère
Aura
son terme : là, mon fils, du même trait de foudre
Qui t’a
brûlé, ce soir, le cœur, ton cœur sera guéri.
Ne
t’absous pas : c’est aux dieux de t’absoudre.
Vis.
Quant à Marix, son amitié est plus ancienne, remontant
à l’Affaire Dreyfus, et il aborde un thème cher à Péguy, comme le montre
l’admiration de ce dernier pour Joseph Bédier, adaptateur du Roman de
Tristan et Iseut et contributeur des Cahiers[17]. Voici la fin de La Tragédie de Tristan et
Iseult, où Iseut prononce ces paroles, avant de se pencher sur le corps de
Tristan et de l’embrasser :
Iseut
[…]
L’éternel
est en nous, le feu qui vivifie !
Et les
choses, toujours, auxquelles je me fie,
Se
mêleront à nous, ainsi que dans ces nuits,
Pour
l’hymen démené sans flambeaux et sans bruits ;
Les
choses ont été toujours dans notre joie :
D’abord
le grand saphir liquide qui rougeoie ;
Puis le
verger fécond, tous les soirs enchanté,
Où
s’évanouissait le château redouté ;
Enfin,
la forêt vierge, où l’étroite fossure
S’enchantait
des chansons que l’été plein susurre ;
Et
toujours nous sentions des choses approuvé
Le
principe jadis en elles conservé
Et dont
le sort, meilleur que les hommes ne croient,
A fait
passer en nous les forces qui nous broient.
Mais
nous vivrons aussi, chéris et respectés,
Au fond
des cœurs mortels qui, pleins et tourmentés,
Vers le
bonheur d’aimer vainement s’évertuent,
Pour
avoir su le goût des caresses qui tuent…
On ne peut que souscrire aux propos de Fr.
Laichter : « Son poème dialogué en alexandrins est assez rhétorique.
Le charme magique du récit, l’intensité dramatique et la plénitude de vie, si
sensibles dans la version de Joseph Bédier, sont étrangers au poème de
Marix. »[18]
La même année, Péguy, qui se dit pourtant
volontiers « classique », publie un recueil pour moitié de vers
libres et pour moitié de vers réguliers : Et vous riez d’André
Spire (1868-1966). Spire avait fait la connaissance de Péguy en 1900[19]. Il fournit là
un « cahier pour le jour de l’an »[20] qu’introduit Louis de Gonzague de Péguy. En voici un petit poème, dans son entier[21] :
Petit
crayon de cèdre,
Tu te
casses,
Je te
taille,
Et tu
jettes sur ma page
L’odeur
chaude
De ta
forêt.
Petit
crayon de cèdre,
Tu te
casses,
Je te
taille,
Et tu
jettes sur ma page
L’odeur
fauve de son corps.
Fr. Laichter produit une excellente analyse de la
poésie de Spire, dont nous détachons quelques considérations qui s’accordent
particulièrement avec le petit poème que nous avons produit[22] : « La poésie de Spire est puissamment
expressive, parce qu’attentive au rythme et à l’intonation de la langue parlée.
Il aime les mots concrets, la densité et la concision. […] Il emprunte aux
chansons populaires la répétition insistante des mots, parfois
anaphorique. »
Parfois, Péguy veut publier des poèmes et le
projet ne parvient pas à son terme. En 1906-1907, Péguy avait lu avec
enthousiasme les premiers des Poèmes juifs d’André Spire, mais ils ne
paraîtront que dans Versets, au Mercure de France, en 1908. D’autres
fois en revanche, c’est le gérant qui refuse la copie. En 1907, Louis-Auguste-Georges-Marie Thomas (1885-1962), Perpignanais au début de sa carrière
littéraire parisienne, propose
en vain aux Cahiers un poème en
quatrains d’alexandrins et d’hexasyllabes classiques intitulé Bérenice, écrit l’année précédente et qui paraîtra
finalement dans la Revue critique des idées et des livres du 10 octobre…
1920 ! En 1908, le chevalier Jacques-Ernest de Laminne de Bex (1880-1924),
Liégeois, propose à Péguy un recueil de ses poèmes en alexandrins,
souvent disposés en quatrains : Regrets, qui paraîtra chez Lemerre
la même année. Ce n’est certes pas la disposition en « quadrains »
qui a pu rebuter Péguy…
Comme cahier de Noël de l’année suivante, Péguy
donne à ses abonnés, dans la lignée de « La Tour d’Armor » traduite
du breton, l’« essai d’une interprétation en vers français » par Charles-Marie
Garnier (1869-1956) des Sonnets de Shakespeare[23]. Le sonnet fait là son entrée aux Cahiers,
en des alexandrins d’une facture classique qui plaît tant à Péguy qu’il songe
obtenir un prix littéraire pour ces deux cahiers[24]. Voici le sonnet XV :
Chaque
être sur la terre a sa fixe croissance
Et ne connaît qu’un temps l’ivresse de juillet ;
Le monde est une scène où de vains acteurs dansent
Sous le feu de soleils à l’ascendant secret.
De même qu’un arbuste, un homme lève et pousse,
Vert, éclate de sève et, mûr, déjà périt :
Il sent la même brise ou très âpre ou très douce,
Et de son lustre éteint le souvenir se rit.
Au vacillant flambeau de l’inconstance humaine,
Je vois ton sang bondir en sa bouillante ardeur,
Et le Temps meurtrier débattre avec la Haine
Quelle nuit éteindra le jour de ta splendeur.
Ils frappent ! Mon amour accepte la bataille,
Et j’insère une greffe au creux de ton
entaille !
Péguy avait rencontré Garnier vers 1900, peut-être
par l’intermédiaire de Félicien Challaye, avec lequel il avait obtenu une des
cinq bourses mises à la disposition de l’État par la fondation Albert Kahn pour
que cinq agrégés fassent, séparément, le tour du monde en deux ans.
Cette année 1906 est faste, qui voit paraître
après ce cahier de Noël, un recueil de poèmes originaux, en alexandrins
classiques, pour le jour de l’an : Le Livre des livres de Jean
Bonnerot (1882-1964). Celui-ci avait fait ses études
au Lycée Louis-le-Grand, où son père fut professeur, puis suivi les cours de la
Faculté des lettres et de l’École des Hautes-Études. En 1903, il était entré à
la Bibliothèque de la Sorbonne comme stagiaire ; c’est par Edmond-Maurice Lévy, « chapelain
hébraïque » de Péguy et lui aussi bibliothécaire de la Sorbonne, qu’il entra en relation avec Péguy, comme le montre le
fait qu’il lui dédie le poème suivant, « sur une reliure en peau de truie
estampée »[25] :
Dans le demi-jour pâle et bleu de la vitrine
Près d’une Bible grecque en veau fauve poli,
Il est un très vieux livre écaillé par l’oubli
En peau de truie usée aux douceurs ivoirines.
Sur les plats écrasés dont l’empreinte s’efface,
Nulle couronne d’or de comte ou de marquis
Ne greffe, en son blason d’azur enorgueilli,
La devise d’émail où deux chiffres s’enlacent.
Ni feuillages de lierre enroulés en dentelle,
Ni filets d’arabesque aux ors capricieux,
Ni mosaïque à vif en dessins précieux,
Ne rehaussent l’éclat de ses pâleurs mortelles.
C’est un livre très vieux où l’on a peine à suivre
Le geste rédempteur et beau d’un Christ en croix…
Et des femmes pleurant de tristesse et d’effroi...
Un vieux livre scellé de deux fermoirs de cuivre.
Avec son art grossier et naïf de verrière
Aperçue au fond d’une église à l’infini,
Il a l’effacement merveilleux et jauni
D’une miniature à fleurs de bréviaire.
Il semble avoir gardé sous son rude estampage,
— Comme le diaphane et mystique reflet
Demeuré dans les yeux des vierges à jamais —
La patine des mains et la rouille des âges ;
Pour que vos doigts légers qui le frôlent à peine
D’une caresse émue et lente d’amoureux,
Se fassent très câlins, très doux et très pieux
Au souvenir vivant des caresses anciennes.
Bonnerot avait publié sa première poésie en revue en 1905 : un
conte en vers, dans la revue Art et Soleil. Son nom figurera parmi les
fondateurs des Cahiers du Nivernais en 1908. Deux nouveaux recueils de vers y paraîtront
bientôt : Province et Carnet de voyage, et Bonnerot ne
cessera de composer des poèmes sa vie durant, mais il gardera toujours un
souvenir ému de son premier livre, et fêtera dignement ses noces d’or avec la
littérature en 1957. Seul Fr. Laichter y a consacré quelques lignes :
« Son recueil d’alexandrins porte le titre Le Livre des livres non
par référence à la Bible, mais parce qu’il s’agit d’un livre sur les livres. En
connaisseur et en amateur passionné, l’auteur célèbre la beauté des livres et
de leurs temples, les bibliothèques. Avec amour, il décrit les vieilles
reliures, les détails de leur ornementation, évoque la puissance expressive des
vieilles gravures sur bois, la magie colorée des miniatures. Sa prédilection
pour une terminologie très spécialisée alourdit parfois son style. »[26]
René Salomé (1870-1946), ami du temps de la
Librairie Bellais, contributeur des Cahiers en prose dès leur numéro II-2, tôt
confident du retour à la foi de Péguy[27], fut le poète le plus présent dans les Cahiers…
après leur gérant ! De lui paraîtront successivement Par le chemin des
souvenances, « cahier pour le premier janvier » 1908 de 120
pages, Plus près des choses, « cahier pour le premier
janvier » 1909 de 132 pages, Les Chants de l’âme réveillée,
« cahier pour le dimanche des Rameaux et pour le dimanche de Pâques »
1913 de 168 pages, puis encore, ultime marque de fidélité de celui qui le 5
janvier 1911 se convertit au catholicisme, un recueil de poèmes de 108 pages
titré à la Péguy : Notre pays…
Mais revenons en 1906-1907. Ce sont des années
charnières pour Péguy, qui retrouve la foi, comme il le confie à Jacques
Maritain le 5 mars 1907. La même année, Péguy goûte à la prose poétique dans son cahier De la situation faite
au parti intellectuel dans le monde moderne devant les accidents de la gloire
temporelle[28], hymne à Paris et à la Beauce : « Villages
resserres, villages repaires, villages abris ; villages carrefours,
villages auberges ; villages repères, villages jalons. / Villages
cuirassés ; villages simplement protégés ; villages croiseurs ;
villages détendus. »[29]
Son ami Salomé occupait alors les loisirs que lui
laissait son emploi de bibliothécaire pour Henri de Rothschild « à mettre
en vers ses souvenirs »[30], à savoir son premier recueil poétique, écrit en
alexandrins assonancés : Par le chemin des souvenances. Péguy
accepte le recueil alors qu’il avait voulu dans un premier temps publier du
même le roman La Clairvoyance automatique aussi bien qu’un Courrier
de Belgique, dont la copie fut ensuite refusée. Le recueil de poèmes lui
plut donc, et fut agrémenté d’agréables vignettes et culs-de-lampe. Voici deux
extraits du poème « Il enseignait le bon latin… »[31] :
Il enseignait le bon latin des purs classiques
Tous les dialectes de la Grèce et la métrique
Et l’art de commenter un texte cornélien
Et les recettes qu’il faut pour mettre les anciens
En un français correct sans trahir leur pensée,
En respectant les demi-teintes, les mots nuancés
Par un habile emploi de justes épithètes,
Les formes du discours, ses reliefs, ses arêtes,
Les symétries qui s’y marquent ou s’y dérobent,
Et le circuit nombreux et certain des périodes.
Il était doux, courtois et ne se fâchait pas
Du son fêlé d’un barbarisme où geint le glas
Lugubre et solennel de la culture exquise.
Il était de discrète allure, étant d’Église.
[…]
En somme, on le jugeait bon, candide et loyal,
Très austère et très pieux, très érudit, très docte,
Bien qu’il semblât un étranger dans notre époque,
Tel que l’évêque en bois acquis par le Musée.
Seul le curé doyen, petit vieillard rusé,
En le voyant s’armait d’un front sévère et triste,
Car il le soupçonnait d’être un peu janséniste.
Plus près des choses, recueil dédié « à la mémoire de notre ami
Eddy Marix » par un hommage parallèle en quelque sorte au Porche de
Péguy, est typographiquement tout aussi soigné que le précédent, quoique
entouré de moins de feuillets blancs. Il est aussi tiré à davantage
d’exemplaires : 1300 (et 16 sur whatman) contre 1200 (et 12 sur whatman)
précédemment. Les poèmes en sont écrits en alexandrins rimés ou assonancés,
comme en cette fin de « L’outillage menu »[32] :
L’outillage menu tout flambant neuf évince
L’outillage vieillot d’hier et d’autrefois
Et le relègue dans un mystère où les doigts
Fureteurs des petits ne jouent ni ne se posent ―――
Et ces choses, dans l’inconnu brumeux encloses,
Ne sont plus là pour te raconter les vieux ans,
Les fileuses, les brodeuses, les artisans
Minutieux qui des ciseaux et de la lime
Taillaient les membres fins de l’outillage infime
Dont le maniement s’accompagne de légendes,
De chansons, de récits d’un autre âge, et se scande
Au murmure lointain des âmes étouffées.
L’outillage menu des elfes et des fées
S’est dissout dans l’éther où tant de passé vogue,
Pour n’être point classé par les archéologues.
On le voit, « c’est l’évocation heureuse et
tendre des objets familiers, des arbres aimés, des menus événements de la
jeunesse »[33]. Certains vers de l’un de ces deux premiers
recueils, on ne sait quels vers précisément, firent dire à Péguy :
« Quand on écrit ces vers-là, mon petit, on est chrétien. Je n’en dis pas
plus. Mais réfléchis, et tu verras… » Son ami, alors, n’était pas encore
revenu à la foi…
Les Chants de l’âme réveillée, tirés à 1500 exemplaires (et 16 sur whatman),
sont plus novateurs de par leur thème. Fr. Laichter l’a bien perçu :
« Abandonnant, cette fois-ci, un style poétique quelque peu désuet,
l’auteur professe son catholicisme, hostile à la libre-pensée anticléricale, et
exalte l’ancien héroïsme militaire de la race française. […] La deuxième partie
de cet ensemble de poèmes est la confession d’un converti qui invite à la
conversion. Il bénit ceux qui travaillent pieusement, prie pour les infidèles,
s’afflige, dans un style barrésien, devant le spectacle des églises désertes et
délabrées, se désole à la pensée du vide spirituel de ceux qui ont renié leur
foi. Ces pieuses invectives n’évitent pas toujours la banalité. »[34] Mais cette banalité même peut rappeler Péguy,
comme dans « Les prophètes, les saints… »[35] :
[…]
Ils ont connu la coiffe blanche à longues ailes
Des mères apportant les enfants sortis d’elles
Au baptême qui clarifie ces âmes frêles,
Les époux se jurant une foi mutuelle
Et la gardant jusqu’à la fin sous la tutelle
Du Seigneur qui bénit la maison des fidèles,
Les filles et les fils nourris à la mamelle
Puis croissant à l’abri des délices charnelles,
Les familles unies devisant aux chandelles
Et les aînés prenant des mines solennelles ;
Ils connaissent les nouveaux foyers en bamboche,
Les âmes des enfants durcies comme la roche,
Les grand pères sommés de retourner leurs poches,
Les pères confidents de louches anicroches,
Les fils aînés mordant à toutes les brioches.
Les filles installant le diable en leurs caboches.
Les mères déplorant leur vie qui s’effiloche,
L’impiété soufferte en la bouche des mioches,
Nul regard pour les derniers murs où Dieu s’accroche,
Les saints et les aïeux traités de vieux fantoches.
[…]
L’alexandrin classique subit là des coups
profonds, mais résiste aux audaces de rythme et de rime. Et voici enfin la fin
du premier poème de Notre pays…, recueil d’apologues poétiques en
décasyllabes (rimés avec quelques irrégularité), dédié « à notre ami
Lotte »[36] et également empreint du propre style de Péguy[37] :
Notre pays est comme un doux berceau,
Moussu, ouaté, parfumé, chaste et coi,
Bien étendu sous l’azur en arceaux,
Comme un berceau qui reçut autrefois,
Saintes et saints, vos tranquilles enfances,
Quand vous cherchiez des gestes et des voix
Et que sur vous, en quête et vigilance,
Se sont penchés les bonnets des aïeules,
Le nez pointu de la longue prudence,
Les nez, les becs, les naseaux et les gueules,
Les chiens, les bœufs, les moutons et les poules,
Les fins pommiers, les cyprès, les tilleuls,
Les vagabonds, les routiers et la foule
Des bonnes gens qui sortent de l’église
Quand la chanson du clocher se déroule,
Les vignerons soucieux de la bise
Et de la grêle et des givres soudains
Et de l’usure aux sournoises mainmises,
Les cerfs branchus, les lièvres et les daims,
Les bouleaux blancs, les ormes et les hêtres,
Et les grands lys aux airs de paladins,
Les apprentis, les compagnons, les maîtres
Portant l’étain, le bois, le fer, la pierre
Et le rouleau des règles à connaître,
Les chaperons, les heaumes, les visières,
Les saladiers, les panaches, les casques,
Les chevaliers luisant sur les verrières,
Le léopard, le griffon, la tarasque
Et la licorne et tout ce vieux blason
Et des soldats bretons, lorrains ou basques,
Le toit fumeux des solides maisons
Et les enfants, les mères, les servantes,
L’homme de cœur et l’homme de raison,
La nuit d’hiver qui se voile et qui vente,
La nuit d’été sous un vaste rosaire,
Les blanches nuits de prières ferventes,
L’antique gloire et l’antique misère,
Les longs travaux à la face creusée,
Les durs travaux à la face de terre,
Les doux travaux qui jasent en fusées,
Les yeux baissés de celle qui ravaude
Et la fileuse aux. modestes visées,
Celles qui vont, dans les eaux d’émeraude
Laver les draps, les voiles et les nappes,
Aux flots d’argent mêlant des mains noiraudes,
Celles qui ont pour de saintes agapes
Versé de l’huile en des lampes d’argile,
Blanchi leur coiffe et repassé leur cape,
Les arbres lourds et les plantes graciles,
Prés et moissons, jardins, vergers et bois,
Bourgs et hameaux, hérissement des villes,
Les hauts clochers, les calvaires, les croix,
Les cheveux blonds des anges et des cierges,
Les vœux des jours et les fêtes des mois...
Et les regards de la Très Sainte Vierge.
Fr. Laichter propose du recueil un long
commentaire du recueil, à charge d’ailleurs : « Appelées, à l’origine
Heures du matin, ces poésies inspirées possèdent une dimension
religieuse qui les distingue du simple recueil poétique. La France est vue par
un croyant, par un catholique qui célèbre la création, ou bien compare son pays
à une cathédrale où, dessus l’huis de la sainte Cité, le Christ en gloire
sépare l’ordre du bien de celui du mal, avec, à ses côtés, l’Ange qui tient la
balance du jugement. Tout le recueil fait ainsi alterner comparaisons et
méditations inspirées de l’évangile. Contrastant avec ces pieuses évocations,
une violente attaque contre les pacifistes se développe soudain, où Salomé
jette l’anathème sur les carriéristes, sur les Parisiens phraseurs, prêts à
vendre ce que la France possède de meilleur et de plus sacré. Ces propos
méprisants, à la limite de la caricature, font tort aux pacifistes sincères
comme Jaurès ou Rolland. Par sa facture autant que par son inspiration, la
poésie de Salomé trahit une influence profonde et constante de Péguy.
L’admirant sans réserves, en étroite communion de pensée avec lui, Salomé va
jusqu’à faire siennes les condamnations de son maître contre la Sorbonne et la
sociologie. »[38] À la mi-juin 1914, Péguy conjure son ami Salomé
de hâter la rédaction d’un recueil de vers qu’il compte faire paraître en un
cahier de Noël, qui ne verra jamais le jour[39].
Mais reprenons le fil de la chronologie : en
1908, rien ne paraît de poétique aux Cahiers si ce n’est Plus près
des choses. Pourtant, Péguy annonce avec quelque pompe la
parution d’un Polyeucte, Martyr de luxe, destiné à fêter la décennale de
la revue et à en renflouer les caisses[40]. Mais le projet fait long feu, et le 30 avril
1910 Péguy doit
considérer comme ajournée l’édition
de Polyeucte. On n’en reparlera plus.
La poésie tous azimuts : contrainte formelle
et vers libres (1909-1914)
Une autre période s’ouvre en 1909 : la poésie
gagne de l’importance dans l’économie générale des Cahiers ; Péguy
publie dès lors des poésies d’amis aussi bien que les siennes propres, qu’elles
soient en vers libres ou réguliers. Voici en effet la quantité de pages de
poésie publiées dans chaque série des Cahiers, avec mention séparée des
propres vers de Péguy[41] :
Série |
I-III |
IV |
V |
VI |
VII |
VIII |
IX |
X |
XI |
XII |
XIII |
XIV |
XV |
Total |
|
Péguy |
Cahier
de poésie |
0 |
1 |
0 |
0 |
0 |
0 |
0 |
0 |
1 |
0 |
2 |
2 |
1 |
7 |
Nombre
de pages |
0 |
58 |
0 |
0 |
0 |
0 |
0 |
0 |
246 |
0 |
453 |
210 |
391 |
1358 |
|
Alii |
Cahier
de poésie |
0 |
1 |
1 |
3 |
2 |
3 |
1 |
1 |
2 |
0 |
1 |
1 |
1 |
17 |
Nombre
de pages |
0 |
17 |
127 |
392 |
101 |
253 |
100 |
116 |
165 |
0 |
102 |
162 |
380 |
1915 |
|
Total
des pages |
0 |
75 |
127 |
392 |
101 |
253 |
100 |
116 |
411 |
0 |
555 |
372 |
771 |
3273 |
|
sur… |
5176 |
2252 |
3228 |
4102 |
2624 |
1696 |
2332 |
1696 |
2020 |
1460 |
1868 |
1468 |
1944 |
31866 |
|
Soit… |
0 % |
3,5 % |
3,9 % |
9,6 % |
3,8 % |
14,9 % |
4,3 % |
6,8 % |
20,3 % |
0 % |
29,7 % |
25,3 % |
39,7 % |
10,3 % |
On y constate la place toujours plus affirmée que
prend la poésie au fil du temps, même s’il n’y eut jamais plus de trois cahiers
poétiques dans une même série. Seules quatre séries sont entièrement dépourvues
de poèmes. 24 cahiers sur 229 contiennent des poèmes, et la proportion du
nombre de pages de poésie par rapport au total des pages imprimées est à peu
près identique.
En 1909, les Cahiers publient de Gabriel
Trarieux d’Egmont (1870-1940) Le Portique, un recueil qui ne compte pas
moins de 85 sonnets en alexandrins classiques. Celui qui signe seulement
« Gabriel Trarieux », poète déjà dans La Chanson du prodigue
et La Coupe de Thulé, était un collaborateur ancien des Cahiers,
auteur de la quatrième série pour Joseph d’Arimathée et déjà
contributeur du cahier Émile Zola de décembre 1902[42] ; Péguy était en relations épistolaires avec
lui depuis 1901. Voici le sonnet en l’honneur de l’officier patriote
Louis-Nathaniel Rossel (1844-1871), martyr de la répression versaillaise[43] :
Héros pensif, debout avec ta claire épée,
Tes yeux fixes, ton menton net, ton front puissant,
Solitaire dans la foule obscure, trempée
De pleurs de deuil, de pleurs de colère et de sang,
Foule française, ardente, indécise, trompée
Par ses chefs, affamée et sublime, unissant
La tendresse et la haine en geste d’épopée
Et souillant de forfaits son grand rêve innocent,
Tu dominais tous ces pauvres gens de la tête,
Comme Cassandre, hélas ! inutile prophète,
Dans la tourmente, dans l’émeute, dans les cris,
Hanté d’un songe intérieur : sauver la France...
Mais les politiciens n’avaient plus d’espérance...
Ils t’ont fusillé, soit ! Ils ne t’ont pas compris !
1910, c’est la grande
année de Péguy, avec une œuvre qui fait enfin parler d’elle : le premier
volet des Mystères de Jeanne d’Arc[44], c’est-à-dire le Mystère
de la charité de Jeanne d’Arc. Péguy voulait d’abord écrire du drame de
1897 une version pour la scène ; son inspiration le porta à développer
considérablement les éléments fournis par le début du drame, à écrire une œuvre
nouvelle de fond et de forme. Car le vers libre péguien est né[45] dans ce moment de
vision et de communion tout ensemble : « Il est là. / Il est là comme
au premier jour. / Il est là parmi nous comme au jour de sa mort. »[46] Le théâtre de Péguy se
dit tantôt en alexandrins tantôt en prose tantôt en vers libres. Certes, le
vers libre triomphera en 1911 dans le Porche du mystère de la deuxième vertu,
où quelques alexandrins blancs se cachent : « Toi
qui couchais l’enfant Jésus tous les soirs / Au bras de la Très Sainte et de
l’Immaculée. / Toi qui es la sœur tourière de l’espérance. / Ô ma fille entre
toutes première. Toi qui réussis même, / Toi qui réussis quelquefois / Toi qui
couches l’homme au bras de ma Providence / Maternelle… »[47]
Le vers libre triomphera
encore en 1912 à travers le Mystère des saints Innocent, farci néanmoins
de versets bibliques et de références liturgiques : « Ô nuit j’avais
tant dit que je ne te verrais plus. / Ô nuit je te verrai dans mon éternité. /
Que ma volonté soit faite. Ô ce fut cette fois-là que ma volonté fut faite. /
Nuit je te vois encore. Trois grands gibets montaient. Et mon fils au
milieu. »[48]
Revenons en 1910. Trois mois après avoir introduit
le vers libre aux Cahiers, Péguy publie de Joseph-Jean-Victor
Mélon (1868-1941), La Maison vers le lac, recueil de poèmes ‒ une
vingtaine de sonnets notamment ‒ écrits en alexandrins classiques.
Fr. Laichter n’a pas de scrupule à les décrire comme des « vers
faciles à prétention philosophique, sortis d’une imagination bien pauvre »[49], avec un recul que n’avait pas Henry-Durand
Davray[50] lorsqu’il saluait, en 1911, « de beaux vers
très purs et classiques ». Voici comme exemple « Il faut d’abord
grandir… »[51], pour juger peut-être moins sévèrement ce poète
symboliste « au meilleur sens du mot »[52], et en tous les cas pour connaître sa critique de
la religion :
Il faut d’abord grandir ; c’est un long temps qui passe
À se bâtir un corps, à se créer des sens
Dont nous nous servirons pour brûler des encens
À certain dieu niais, maladroit et salace.
On perd ses meilleurs ans à songer à la race,
À la Patrie ! on vit dans un fou contre-sens,
On bâtit des futurs sans gîter aux présents,
Le lendemain plus vide à la veille s’enlace.
Que la vie est donc brève et falot le destin,
Et que le soir d’un jour est près de son matin ;
Comme insensiblement le sablier s’écoule !
Avant Sagesse, Mort entre malgré le bruit ;
Le palais supputé m’apparaît un réduit,
Plus rien entre les murs, tout glisse, tout s’écroule !
En 1910, Émile Aubriot, dit Jean Hugues (1879-1915)[53], collaborateur des Cahiers depuis La
Grève[54] et ami de Péguy depuis la fréquentation d’Anatole
France ou le développement des Universités populaires[55], propose également d’éditer Bucolique dont
il envoie les poèmes à Péguy ; mais Péguy ne donne pas suite. Ce
dernier, à partir de cette année, envisage d’écrire une nouvelle traduction des
plus beaux passages de l’Iliade, dont les « Adieux d’Hector et
d’Andromaque » au chant VI ; mais même cette traduction ne verra pas
le jour.
C’est pour Mélon que Péguy reprendra la tradition du « cahier du jour de l’an », le 31 décembre 1911, en publiant son recueil suivant, L’Ami désabusé, dont les poèmes sont de même écrits en vers classiques et notamment en alexandrins. Ils sont de stricte métrique mais point d’un académisme attardé[56]. Abel Léger dans la « revue libre » Pan n’y voit que poésie « grise » et « uniforme »[57] et Henri Martineau dans Le Divan estime ces vers « un peu guindés, un peu froids volontairement »[58]. Dans L’Aurore, V.-Paul Duprey loue en revanche Mélon, « dont le premier livre n’avait point passé inaperçu » et qui « dans L’Ami désabusé, nous a paru tout à fait maître de sa forme et de son procédé »[59]. L’ouvrage fut couronné par l’Académie française d’un prix de 400 francs l’année suivante, à l’occasion d’un partage du prix Archon-Despérouses. De fait, comme l’explique André Thérive, « il semble que Joseph Mélon (entendons sa manière) ait évolué plutôt de Vigny vers Baudelaire : un peu de rudesse et de froideur déparait encore ses premiers vers, un peu de didactisme aussi, que le prosaïsme accompagne. »[60] Voici un extrait de « L’astronome », poème de ce recueil[61] :
L’homme est le dur miroir scientifique et précis
Qui reflète les faits exacts, mais rétrécis,
L’homme est un appareil et l’homme est une lyre,
Et de la connaissance il fera du délire ;
Il a pesé l’étoile et saura l’adorer,
Et mesurant le vide, il voudra l’implorer.
Pour ne point défaillir la nuit à sa fenêtre,
Il lui faudra chérir ce qu’il vient de connaître,
Donner des noms d’amour, de triomphe et d’espoir,
À ces amas de gaz qui flottent dans le noir !
Sous le dôme muet que la nuit illumine,
Il chante l’univers que son esprit domine,
Et sous l’énormité de ses mornes arceaux.
Il chante son cantique et suspend ses berceaux !
Il brise comme noix les effets et les causes,
Mais pour pouvoir aimer prête son âme aux choses ;
Il met des vitraux bleus aux jours de sa prison
Et de son vaste cœur inonde l’horizon.
Il lui rend en amour les extases qu’il donne
Et pour bénir les rocs y dresse la madone !
L’homme est le merveilleux buisson dans le désert,
Il faut la main d’un dieu sur ce front noir et vert.
Or, nul n’est descendu sur l’austère retraite
Couronner l’astronome et parler au poète.
Le « poète de la vie intérieure », à
notre avis plutôt romantique, de par ses thèmes, et la facture de ses
alexandrins, écrira en 1915 un bel
hommage « À Charles Péguy, mort au champ d’honneur »[62] :
Cher
Péguy, ton cerveau qu’une balle traverse
Sur ce
sol dont il fut la charrue et la herse,
Sur le fertile sol
gaulois,
Un soir s’est répandu tandis que
la vendange
Rêveuse préparait une force qui
venge
Et regardait jaunir les
bois.
On
était dans ces jours où la bête allemande
Heurtait, d’un mufle noir que le
charnier demande,
Le
seuil sacré de nos enclos
Et donnait du bélier contre les
vieilles portes
Où les siècles sculptaient la
France et ses cohortes
De
rois et de saints au repos.
Or, maintenant, Péguy, tout vibre,
siffle ou tonne,
L’hiver reprend le glaive aux
doigts sanglants d’automne,
Et
le vent froid dans les clairons
Sonne aux morituri tout le
long des frontières,
Pendant que les cités éteignent
leurs lumières
Et
dans la nuit plongent leurs fronts !
Ton exemple fut droit ainsi qu’une
colonne
Et ta mort de soldat d’un saint
laurier couronne
Ton
parcours français et chrétien.
Nous ne verrons jamais dans le
soir de la rue,
L’image au dos courbé qui t’était
apparue
D’un
Péguy vieux au vieux maintien.
Tu restes éternel sans perdre la
jeunesse,
Et la gloire avec toi qu’aucun
labeur ne presse,
Devisera
le long des temps
Et la
postérité, de décade en décade,
Redira
sur quels champs et quelle barricade
Tu fus des plus purs
militants.
Où donc
sont la boutique et le poêle de fonte,
Les
propos où l’ardeur, ainsi qu’un soleil, monte
De
l’horizon jusqu’au zénith,
Où donc les travailleurs sur les
mots à l’enclume,
Où le papier vivant qui frémit en
volume ?
Je ne vois qu’airain et
granit !
Où, ton
style poli qu’eût admiré Racine
Et ton
style difforme ainsi qu’une racine
Que tord et tourmente le
suc ?
Où donc
l’encrier noir des jours de polémique ?
Mais où
la plume d’aigle et le feuillet biblique
Prix aux doigts de Jean
et de Luc !
Nous vivrons ton été mystique où
naquit « Ève »
Qui devint Jeanne d’Arc et sainte
Geneviève,
Ô
pur éternel féminin !
Nous nous promènerons avec nos
robes d’âmes
Dans les vergers où sont tes
saintes et tes dames
Sous
la couronne et le hennin.
Nous revivrons ton œuvre après
notre victoire,
Et ton jeune idéal fait dans un
vieil ivoire
Réunira
ses zélateurs.
Nous verrons accourir après les
jours épiques
De nouveaux ouvriers pour d’autres
basiliques
Et
des héros législateurs.
Pour la
communion de « Petite Espérance »
Je vois un beau printemps dans les
jardins de France,
Un
bouquet neuf sur chaque toit !
Car déjà dans l’essor guerrier qui
nous convie
Nous entendons frémir au dos de la
Patrie
Les
grandes ailes de la Foi !
On voir dans ce poème, comme écrivait André
Thérive, « osciller entre les poèmes familiers et le lyrisme à grandes
ailes. Pour dire le vrai, c’est le mélange des deux espèces qui trouble un peu
dans ses volumes ; on pourrait ajouter le mélange de deux ordres d’images,
les unes à dessein familières et terrestres, les autres magnifiques et
grandioses. Mais le poète a voulu cette disparate ; et je crois qu’au fond
le goût de l’antithèse n’est pas étranger à quelqu’un qui admire et pratique
Hugo autant que lui. »[63] Peut-être est-ce entre autres pour cette commune
admiration que, dès 1914, Péguy avait retenu, semble-t-il, le recueil suivant
de Mélon, à savoir Le Roi triste, qui devait n’être édité chez Crès
qu’en 1919, à cause de la guerre[64]…
En 1911, Péguy avait refusé les Petits poèmes
et sonnets nouveaux de Diogène Maillart (1840-1926)[65], manuscrit de 54 pages dont un poème, « Mon
protégé », est pourtant dédié « à M. Péguy ». En voici le
début :
Il
sondait chaque jour l’horizon littéraire.
Et son
cœur résonnait comme un timbre d’argent.
Pour
entrer dans la gloire il consultait l’horaire.
Et son
âme y trouvait un secours temporaire
Qui se
changeait bientôt en vœu désobligeant.
Les
concours l’attiraient ‒ ainsi que la lumière
Attire
la phalène ou l’insecte éveillé ‒
Mais
jamais sa romance exaltant la chaumière,
La
plaine et les moissons, ne sortait la première
Du
cercle, par l’esprit de parti surveillé.
Il faut
être d’un bloc ou d’une coterie,
Lui
disait-on ‒ après l’avoir mal écouté ‒ ;
Se
déclarer bien haut contre ou pour la patrie ;
Ne
jamais s’attaquer à nulle âme flétrie ;
Et ne
parler du mal qu’en style velouté,
Si l’on
veut voir enfin aboutir ses démarches.
Il ne s’agit
pas d’être un homme de valeur ;
D’aspirer
à s’asseoir un beau jour sur les marches
D’un
trône soutenant d’harmonieuses arches ?
Mais de
tout endurer sans trahir sa douleur.
En 1912, seul Péguy publie des vers aux Cahiers.
La place faisant défaut dans les séries qui s’enchaînent, Péguy reporte le 15
mars 1912 à « deux ou trois ans » la possibilité de parution dans les
Cahiers de la version française rythmique, en vers, de L’Étoile de
Séville par Camille Le Senne (1851-1931) et Léon Guillot de Saix (1885-1964)[66]. La pièce est créée à l’Odéon le 11 avril
1912 : Le Senne ne peut en différer la publication, comme le lui propose
Péguy. L’ouvrage refusé par Péguy paraît dès 1912 chez Sansot, assorti d’une
préface d’Henry Roujon (1853-1914).
Le 29
octobre 1912, Péguy refuse d’éditer aux Cahiers le recueil poétique aux nombreux sonnets de son ami Charles Lucas de Peslouän (1878-1952), Amicitiæ in hortis[67], à la fois cause et conséquence de la rupture des
deux amis. Le gérant des Cahiers lui-même s’était remis aux vers
réguliers et, renouant avec l’alexandrin et le quatrain[68] du « cahier antérieur » de 1897, il
écrivait d’étranges sonnets contribuant à des œuvres nouvelles baptisées Tapisseries[69] : les sonnets
débordants de la Tapisserie de sainte Geneviève et de Jeanne d’Arc ;
les sonnets débordés de la Tapisserie de Notre Dame.
Les neuf pièces de la
première « tapisserie » commencent par deux quatrains et tendent à
finir en tercet : elles finissent au minimum par un ou deux tercets,
assortis d’un vers singleton (jours III et VI) ou pas (autres jours). Surtout,
la rime s’y fait prégnante : « Les armes de Satan c’est toute
conjecture / Maraudant sur le texte et c’est tout imposture, / Toute note au
crayon, toute maculature… » Elle se multiplie, sature la strophe, court de
strophe en strophe et tient en haleine le lecteur pendant plusieurs dizaines de
vers. Moyennant quoi les sonnets de 14 vers (jours I, II, V et VII) y sont
finalement minoritaires ; dans un désordre croissant, Péguy écrit des
sonnets de 15 (jour III), 17 (jour IV), 20 (jour VI), 122 (jour IX) et même 969
vers (jour VIII) ! Les tourments
amoureux de
Péguy trouvent à s’épancher en
poésie, et l’emportent loin de la régularité formelle.
Dans la deuxième
« tapisserie », les trois sonnets sont plus sages, et les quatrains
de deux « présentations » les encadrent : la « Présentation
de Paris à Notre Dame » et la « Présentation de la Beauce à Notre
Dame de Chartres ». L’œuvre progresse thématiquement de Paris à Chartres,
finissant par « les quatre prières dans la cathédrale de
Chartres » : « Ô reine voici donc après la longue route / Avant de repartir par ce même chemin, / Le seul asile ouvert
au creux de votre main, / Et le jardin secret où l’âme s’ouvre toute. »[70]
En 1913, les Cahiers, fidèles à René
Salomé, s’ouvrent à un nouveau poète : Edmond Fleg (1874-1963). Le
« livre premier » d’Écoute, Israël, recueil de beaux poèmes
bibliques en vers libres, laisse attendre une suite qui ne viendra pas, à cause
de la mort précoce de Péguy. Voici « Le choix d’Amitsi », poème de la
partie intitulée « La maison d’esclavage », d’un thème cher à Péguy[71] :
J’ai des onguents, des aromates,
J’ai du baume et du nard ;
J’ai des émaux, j’ai des coraux, j’ai des agates,
Des tissus d’hyacinthe et d’écarlate,
Des bracelets d’ambre, des colliers de lapis
Et des robes à frange et des calasiris
Et des manteaux de Sinéar.
« Iosseph, ouvre les coffres ! — que la maîtresse
Voie les perruques aux longues tresses,
Les sandales de bronze à pointes recourbées
Et les voiles d’Assour où des fleurs sont brodées.
« Ou bien lui plaira-t-il de goûter mes olives,
Mes figues tardives ?
Ou ce miel des îles lointaines ?
Ou ce vin de Kâti, sombre comme l’ébène,
Que je vends six tabnous l’outre pleine ? »
Ainsi parle Zimrann,
Marchand de Midiann,
Venu dans Mitsraïm avec sa caravane,
Tandis que, torse nu, Iosseph, l’esclave hébreu
Au front d’enfant, au sourcil bleu,
Apporte les fruits et les vins,
Les toiles de laine et de lin,
Les anneaux d’onyx et les gorgerins,
Sur la natte de jonc où des chacals sont peints.
Cependant Amitsi, femme de Potiphar,
Entre deux bouquets de lotus roses
Accoudée à son lit fait d’un sphinx qui repose,
De son œil grandi par le fard,
A jeté sur Iosseph un étrange regard.
Et la paupière moitié close,
Repoussant les myrrhes suaves
Et les perles d’Ophir que Zimrann lui propose,
Elle dit au marchand : « Combien, ton esclave ? »
L’abonné vit arriver à la fin de l’année un cahier
bien particulier : une Ève[72] gigantesque,
396 pages de quatrains démontrant un usage forcené du dictionnaire des
rimes : « Et ce ne sera pas dans leurs Aphrodisies / Que nous irons veiller un misérable feu.
/ Et ce ne sera pas dans leurs Dionysies / Que nous demanderons ce que c’est
que d’un Dieu. // Et ce ne sera pas dans leur Papouasie / Que nous rechercherons ce que c'est
qu'un haut lieu. / Mais c'est sur un haut lieu de l'éternelle Asie / Que nous
avons connu ce que c'est que d'un Dieu… »
Début
1914, faisant un bel écho au cahier du 23
décembre 1902, André Suarès glisse dans son étude sur François
Villon[73] un
hommage poétique au « povre Villon », daté de 1912 :
« Princes de l’or et du sang, / Ici, au commun sillon, / Vos Louvres n’ont
plus de pierres ; / Le moindre est le plus puissant : / Plus que
vous, il dure en terre ! / Dors bien, ô pauvre Villon : / C’est toi
le plus innocent. »
N’est-il pas enfin symptomatique d’une évolution
générale des Cahiers de la quinzaine, progressivement passés du
document à la littérature, que le dernier volume soit un cahier de
poésie ? Nous, de François Porché, est un recueil de poèmes en vers
classiques de mètres variés et en vers libres, dont Péguy « imposa le
titre simple et expressif »[74]. Depuis les « Suppliants », Porché
avait publié Au
loin, peut-être… (Mercure de France,
1909), Humus et poussière (Mercure
de France, 1911), Prisme étrange de la maladie (Champion, 1912), Le Dessous du
masque (Éditions de la
Nouvelle de revue française, 1914).
Il revient ici in extremis aux Cahiers. « Composé par Péguy
lui-même à partir de poésies publiées dans le Mercure de France et dans
la Nouvelle revue française, le recueil en dit long sur l’atmosphère
dans laquelle vécurent alors les deux amis, et sur leur état d’esprit face à la
terrible menace qui pesait sur eux. »[75] La fin de la deuxième « Rêverie derrière les
faisceaux »[76], bien composée en retrait à gauche comme nous la
reproduisons, nous paraît à cet égard aussi saisissante de prophétie que les
fameuses strophes d’Ève en « Heureux ceux qui sont morts… » :
Quelle répercussion aurait-il par le monde, quel retentissement dans l’avenir, le premier coup de canon qui commencerait la guerre !
Le sort jeté, la partie engagée, la face de la vie brutalement retournée !
Qu’un jour — un jour qui n’est pas loin, peut-être — cette rude voix pathétique puisse faire refluer depuis la frontière les nappes d’azur paisible étalées sur la France, comprenez donc que c’est cela, c’est le sentiment de cette menace qui donne à l’entour des soldats une expression sévère, concentrée, fatale, au plus riant tableau.
Je vois, du tertre où je suis assis, l’horizon tendu comme une chaîne entre les faisceaux alignés : ne dirait-on pas qu’il s’appuie sur les trépieds des fusils, comme si, à l’approche d’un danger, le profil de ces plaines cherchait là sa défense ?
Le mur de pierres sèches en avant du village prend tout à coup un air renfrogné, défiant !
La nature entière se tient sur ses gardes : tout en elle, par avance, devient cible ou abri, car il n’est champ qui ne puisse être un champ de bataille demain.
Tenez, là-bas, cette prairie... Il se pourrait que demain, lancés au pas de charge dans un pré comme celui là...
Mais enfin, s’il le fallait, saurions-nous du moins pourquoi ?
Fr. Laichter nous présente l’architecture du
recueil[77] : « L’auteur dit sa foi en Dieu, bénit
ses ancêtres juifs qui ont cru au seigneur, le Dieu unique et souverain, lui
soumettant leurs pensées et leurs actions. Il exalte la fidélité des chefs du
peuple élu et réfléchit sur le sens de la souffrance. Le recueil se compose de
trois parties : Les Pères du monde, La Maison d’esclavage et
La Terre de promesse. Il s’achève sur la vision des derniers instants de
Moïse. Elohim lui donne le signe : il est temps de mourir. »
Avant de mourir, Péguy n’avait pas seulement livré
au lecteur des Cahiers de la quinzaine une œuvre poétique polymorphe, il
y avait associé des amis poètes. Tous jouèrent tour à tour de la poésie
régulière, de la prose musicale, des vers libres, sans exclusive ni progression
à sens unique. Certes, l’œuvre de Péguy obéit à un rythme précis : deux
essais poétiques en vers réguliers (1897-1903), un mûrissement silencieux au
cœur de la prose (1903-1909), une éclosion finale époustouflante de variété
(1910-1914). Mais, pour le lecteur des Cahiers, l’évolution n’était pas
si nette. Péguy dans son drame de 1897 est plus novateur que le recueil de
Mélon publié en 1911, et si Péguy cesse de publier de ses vers libres en 1912,
il leur ajoute les vers libres de son ami Porché en 1914.
Romain Vaissermann
[1] Respectivement : P 80, 306, 39,
440 et 301.
[2] CQ IV-7, pp. 5-8 et 75-87.
[3] Ibidem, pp. 77 et 79-80.
[4] Deux poèmes paraissent dans le numéro
43 de juillet 1912, sous le titre « Tu es… mon âme ». Schlumberger
était pour le refus de sa copie, Copeau très favorable à la publication.
[5] Frantisek Laichter, Péguy et ses
« Cahiers de la quinzaine », Éditions de la Maison des sciences
de l’homme, 1985, p. 128. Il reste à vérifier qu’il ne s’agisse pas là d’une
méprise, Schlumberger ayant par ailleurs envoyé à Péguy, en 1903, Le Caducée,
« tragédie moderne » qui ne sera jamais jouée, ni éditée.
[6] CQ IV-15 (26 mars 1903).
[7] J’appelle ici « classiques »
les vers rimant, alternant rimes féminines et masculines, sans faire rimer un
pluriel avec un singulier.
[8] Fr. Laichter, op. cit., p. 89.
[10] CQ V-17, pp. 41-42. Le recueil
sera réédité, augmenté, au Mercure de France en 1907.
[11] Lettre du 8 juin 1904 (CL-I-425).
[12] CQ
VI-7, pp. 6-8.
[13] Pages 113-114 du CQ VII-7, pp.
105-114.
[14] CQ VI-11 (26 février 1905).
[15] CQ VI-15 (18 avril 1905).
[16] Lettre à R. Rolland, 14 février 1905.
[17] CQ V-14.
[18] Fr. Laichter, op. cit., p. 102.
[19] FACP 40, p. 3.
[20]
CQ VII-8, ibidem, 1re de couv. et p. VII. ‒
Les
cahiers de vers se décalent donc légèrement vers la fin de
l’année.
[21] CQ VII-8 (31 décembre 1905), p.
41. ‒ Le premier recueil de Spire, La Cité présente, que Péguy
avait refusé « y voyant peut-être des jeux amoureux futiles et
frivoles » (Fr. Laichter, op. cit., p. 128), avait paru chez
Ollendorff en 1903.
[22] Fr. Laichter, op. cit., pp.
127-128.
[23] CQ VIII-7 (23 décembre
1906) ; CQ VIII-15 (31 mars 1907). Traduction rééditée : Dent,
1922 ; Les Belles Lettres, 1926 (retirages : 1947, 1990).
[24] B XIII. Néanmoins, quand Raymond
Darsiles (pseudonyme d’Henri Buriot) lui enverra sa traduction de Lord Byron, Ciel
et terre (Heaven and Earth. A mystery : les péguistes
relèveront l’étonnante résonnance d’un tel sous-titre), Péguy réservera sa
copie.
[25] CQ VIII-8 (30 décembre 1906),
pp. 17-18. ‒ Le recueil fut considérablement enrichi lors de la deuxième
édition, chez Grasset, en 1910.
[26] Fr. Laichter, op. cit., p. 142.
[27] René Salomé, « Du dilettantisme à
l’Action catholique » [1916], BACP 25, p. 15.
[28] CQ IX-1 (6 octobre 1907).
[29] B 741. Annonce de l’hymne aux villes du début du Mystère de la charité.
[30] Alfred Saffrey, « René Salomé et
Péguy », BACP 25, p. 23.
[31]
CQ IX-7 (29 décembre 1907). Dans ce recueil, « Elle était toujours
là… » est une tendre évocation de la grand-mère du poète (pp. 47-51), qui
peut rappeler les hommages de Porché ou de Péguy. ‒ Cette même année,
Jean Raoul Brebinaud (1870-1914) envoie à Péguy, avec quelques
autres textes de prose (un conte, des nouvelles), un poème déjà paru dans L’Écho
du 20 mars 1903 : « Vieille histoire ». Mais ces Essais,
contrairement au désir de leur auteur, ne paraîtront pas aux Cahiers.
Brebinaud appartint au 76e R.I., dont Péguy était officier de
réserve, de 1901 à 1909 ; en 1907 il y était lieutenant.
[32] CQ X-6 (27 décembre 1908), pp.
52-53. La ponctuation de l’original a été respectée.
[33] Fr. Laichter, op. cit., p.
164 ; le critique ajoute « dans un style qui s’exerce à imiter les Géorgiques
de Virgile », mais ces derniers mots ne concernent que la dernière
partie du cahier, d’ailleurs intitulée « En marge des Géorgiques ».
[34] Fr. Laichter, op. cit., p. 255.
[35] CQ XIV-8 (16 mars 1913), p.
136.
[36] Salomé était devenu en 1912 l’ami de
Lotte, qui admirait en lui « le fin ouvrier des lettres » (sous le
pseudonyme de Jules Bihel, dans le Bulletin des professeurs catholiques de
l’Université du 10 juillet 1913). Une partie des poèmes de Notre pays parut
dans le Bulletin de Lotte (numéros du 20 octobre 1913 et du 20 mai
1914).
[37] CQ XV-7 (29 mars 1914), pp.
14-17. ‒ « C’est Péguy qui a trouvé le titre de ce recueil de poèmes
d’inspiration catholique, violemment hostiles au pacifisme. » (R. Burac, C
1769 ; cf. Fr. Laichter, Péguy et ses « Cahiers de la
quinzaine », op. cit., pp. 261, 287). Le cahier est d’ailleurs dédié
« à notre ami Lotte ». ‒ Il y aurait d’ailleurs une belle étude
à faire de la place faite à la poésie dans le Bulletin des professeurs
catholiques de l’université.
[38] Fr. Laichter, op. cit., pp.
262-263.
[39] R. Salomé, « Quelques souvenirs
sur Charles Péguy » [1941], BACP 25, p. 2. ‒ Dans ce recueil
devait figurer « Le chant des ténèbres », long poème « d’un
mysticisme sans doute plus marqué » (A. Saffrey), publié par Lotte dans
son Bulletin le 20 juin 1914. ‒ En 1921, la Revue des jeunes
publia de Salomé Vers la maison du Père, volume composé de poèmes
extraits de Par le chemin des souvenances, de Plus près des choses
et des Chants de l’âme réveillée ; dans sa préface, l’auteur
explique pourquoi Péguy les publia : « Quand il examinait une œuvre,
Péguy savait maîtriser ses préférences, ses goûts, ses convictions les plus
légitimes ; il prenait non ce qui le flattait, mais ce qui lui figurait
une force et une probité. »
[40] CQ X-1 (18 octobre 1908).
[41] Nous avons mentionné là le nombre de Cahiers
contenant ne serait-ce que quelques dizaines de vers ; le nombre de Cahiers
proprement de poésie lui est inférieur. ‒ La comparaison des tirages
n’apporte pas beaucoup : tout au plus suggère-t-elle que les cahiers de
poésie se vendaient moins que les autres (la moyenne des tirages des cahiers
poétiques, lors des 9e, 11e et 15e série, est
inférieure à la moyenne générale de la série correspondante).
[42] Respectivement CQ IV-16 et
IV-5. Péguy lui demanda des poésies inédites dès 1907, mais est fort
déçu : « Je vais chez votre concierge qui est bien loin, et quand
sous la pluie j’ouvre le paquet que j’emporte, je retrouve La Coupe de Thulé,
que j’ai moi-même annoncée combien de fois dans les cahiers » (Trarieux
réside au 8, boulevard Flandrin, dans le XVIe arrondissement ; cf.
CQ IV-16, p. 2 ; V-13, p. 4 ; VII-14, p. X). Et de
se lancer dans une longue réprimande : « Vous vous rendez bien compte
que si un autre que vous m’avait ainsi manqué […], je me fusse interdit de le
considérer désormais comme un collaborateur. Il est très dangereux, dans une
institution qui livre un combat perpétuel , qu’il y ait quelqu’un pour qui l’on
fasse des exceptions parce que le gérant a pour lui une vieille amitié et
beaucoup de reconnaissance personnelle. […] Pardonnez à ce que le papier écrit
a naturellement de dur. Je comptais vous voir à la rentrée ; vous n’êtes
pas là. Je comptais trouver de la copie de vous : ce que j’ai n’est pas de
la copie. Alors ? »(copie d’une lettre du 19 octobre 1907).
[43] CQ XI-2 (24 octobre 1909), p.
88.
[44] CQ XI-6 (16 janvier
1910) ; CQ XIII-4 (22 octobre 1911) ; CQ XIII-12 (24
mars 1912).
[45] La Jeanne d’Arc de 1897 y
tendait déjà (P 35-36, 65-66, 206…).
[46] P 412.
[47] P 667.
[48] P 682.
[49] Fr. Laichter, op. cit., p. 228.
‒ Allusion est faite à la réputation de « poète philosophe » de
Joseph Mélon. Magistrat et directeur de banque (C 1654) né à Lyon, Mélon publia
divers recueils (chez Crès, chez Perrin et dans diverses revues) ; André
Thérive préfaça un recueil posthume paru en 1942 : Les Grappes
de la nuit. Il fut membre de la Société des gens de lettres et de la
Société des poètes français. Lui et sa femme, Marguerite, tenaient salon au 3,
rue Davioud dans le XVIe arrondissement ; ils possédaient une
résidence secondaire à Vouvray.
[50] Henry-Durand Davray (pseudonyme
d’Henry Durand, 1872-1944), « Chronique des livres », XIXe
siècle, n° 15013, 19 avril 1911, p. 2.
[51] CQ XI-11 (24 avril 1910), p.
14. ‒ Mélon admirait Édouard Schuré, qui lui rendait son estime en le
nommant « le chef aimé de nos poètes ésotériques ».
[52] Page 395 dans André Thérive
(pseudonyme de Roger Puthoste, 1891-1967), « Joseph Mélon », La
Revue bleue, 3 juillet 1926, « Portraits de poètes », pp.
394-397.
[53] Le premier texte édité qu’on lui
connaît est un poème de 72 alexandrins : « Vers
l’émancipation », daté du 10 décembre 1899 et publié par l’imprimerie Jean
Allemane (à qui est dédiée La Grève).
[54] CQ III-6 (28 décembre 1901).
‒ La pièce avait été créée le 3 novembre 1900.
[55] BACP 6, p. 124.
[56] Il est même « à
redécouvrir », pour Alain Mercier (Édouard Schuré et le renouveau idéaliste en Europe, thèse de doctorat, Université de Lille III, p.
649).
[57] Abel Léger (1882 ‒ après 1940), Pan,
5e an., nos 6-8, juillet-septembre 1912,
« Poèmes », p. 543.
[58] Henri Martineau (1882-1958),
« Les Poèmes », Le Divan, 2e an., n° 12, juin 1910,
p. 210.
[59] Numéro du 19 février 1912, p. 2.
‒ « V.-Paul Duprey » est le pseudonyme du haut-fonctionnaire Gustave-Joseph-Victor Dupré (1858-1921), directeur de
l’Imprimerie nationale de 1906 à 1911, critique littéraire.
[60] Page 396 dans A. Thérive,
« Joseph Mélon », art. cité.
[61] CQ XIII-10, p. 28. ‒ Les
Éditions de Belles-Lettres rééditèrent en 1923 les deux recueils en un volume
unique de 126 pages (sous le titre double : La Maison vers le lac.
L’Ami désabusé).
[63] Page 395 dans A. Thérive,
« Joseph Mélon », art. cité.
[64] Page 394 dans A. Thérive,
« Joseph Mélon », art. cité.
[65] Originaire de l’Oise, élève de Léon Cogniet, enseignant aux
Gobelins et fidèle exposant au Salon pendant plus de cinquante ans, Grand-Prix
de Rome en 1864, auteur d’importants ouvrages d’Histoire de l’Art, Diogène
Maillart a beaucoup produit, perpétuant par l’académisme la tradition classique
et se spécialisant dans les sujets historiques et mythologiques.
[66] Camille Le Senne, auteur dramatique et
historien du théâtre est spécialiste du théâtre espagnol. Il avait versifié dès
son adolescence ; on lui connaît deux pièces de vers lues pour la
Saint-Charlemagne au lycée Saint-Louis le 30 janvier 1869 et le 29 janvier
1870, et diverses chansons dans les années 1870-1880. Il venait de célébrer par
un banquet, le 22 novembre 1911, « trente ans de critique ». Il
prononcera une conférence à la Ligue de l’enseignement, le 28 février 1921, sur
« Le Roi triste et l’œuvre de Joseph Mélon » (Éditions de
Belles-lettres, 1923). ‒ Léon Guillot de Saix, traducteur de l’anglais et de l’espagnol, critique et auteur dramatique, ne fut apparemment pas
en relation directe avec Péguy.
[67] Le livre parut à la Société littéraire de France en 1920.
[68] Le lecteur des Cahiers ignorait
alors l’existence de ces quatrains de confidence plus tard édités sous le titre
de Ballade du cœur qui a tant battu.
[69] Respectivement : CQ XIV-5
(1er décembre 1912) ; CQ XIV-10 (11 mai 1913).
[70] P 908.
[72] CQ XV-4 (28 décembre 1913).
[73] CQ XV-5 (25 janvier 1914), pp. 83-84. Cf. la « prose de l’évasion » très musicale de son Tolstoï vivant (CQ XII-7).
[74] Fr. Laichter, op. cit., p. 287.
[75] Fr. Laichter, op. cit., p. 263.
[76] CQ XV-10 (12 juillet 1914), pp.
121-122.
[77] Fr. Laichter, op. cit., p. 262.