Charles Péguy et Gerschon Séliber
Yves Avril, Romain Vaissermann
En
1915, en pleine guerre, loin de France, à des centaines de kilomètres de Paris,
de l’autre côté du front, à l’autre bout de l’Europe, à Pétrograd capitale de
l’empire tsariste, un article paraît[1]
dans une revue politico-littéraire russe, Rouskaïa
Mysl’ c’est-à-dire La Pensée russe.
Il est consacré à Charles Péguy. C’est le premier écrit de taille sur Péguy en
langue russe ; il est très bien informé[2] ;
c’est même la première traduction russe d’extraits de l’œuvre de Péguy.
A. — Un article oublié
L’article
est peu connu. André Bourgeois, le fidèle compagnon de Péguy dans l’aventure
des Cahiers de la quinzaine, a certes
eu communication de cet article (voir ci-dessous) grâce à son auteur ;
mais l’article, même s’il avait passé sans encombres la frontière, semble être,
immédiatement après sa parution, tombé dans l’oubli, du côté russe comme du
côté des péguystes, puisqu’il n’est pas répertorié dans l’immense argus de la
presse du Centre Charles Péguy d’Orléans. Seul à le recenser bien après sa
parution, un chercheur allemand : Hans A. Schmitt[3],
illustrant ici la réputation d’érudition de ses compatriotes. Recension tardive
mais qui n’est pas passée inaperçue, encore plus tard, de la grande bibliographie
italienne des études sur Charles Péguy écrite par Pia Vergine[4].
Mais les péguystes de ces années[5]
étaient plus enclins à relier à tout prix Péguy aux révolutionnaires russes
qu’à rechercher si Péguy n’aurait pas été connu du temps de la Russie tsariste,
voire plus encore dans l’émigration russe.
Voici
la traduction de cet article[6] :
Charles
Péguy[7]
À la mi-septembre de l’année passée, L’Écho de Paris publia en première page un article de Barrès qui
apprit à un large public la mort sur les rives de la Marne d’une des gloires
françaises : le publiciste et le poète Charles Péguy. Qui était Charles
Péguy ? Beaucoup de Français connaissaient mal cet écrivain. Il fit parler
de lui en publiant dans ses Cahiers de la
quinzaine le roman à épisodes Jean-Christophe,
de Romain Rolland. Il gagna également quelque célébrité en tant que poète
lorsque sortit son livre Le mystère de la
charité de Jeanne d’Arc. Les quotidiens se mirent il y a quelques années à
citer son nom, quand l’Académie française refusa de lui attribuer son grand
prix et les 10 000 francs qui allaient avec, pour lui octroyer un prix plus
modeste, d’un montant de 8 000 francs[8].
Péguy fut plus heureux dans le cercle étroit de ses admirateurs. Là,
on lui vouait un grand respect et on voyait en lui un homme important. Autour
des Cahiers — auxquels resta jusqu'au
bout abonné un nombre respectable de ministres en activité ou à la retraite —
se forma un petit groupe de lecteurs fidèles au poète et à l’essayiste tout au
long de sa carrière littéraire, toute pleine qu’elle fût de changements
brusques.
Les pages qui suivent ne se proposent pas de dresser une biographie
de Péguy ni d’énumérer avec exhaustivité les particularités de son œuvre. Nous
voudrions saisir les quelques questions (ou la question) auxquelles (ou à
laquelle) Péguy accorda un intérêt constant toute sa vie durant. Nous voudrions
saisir la valeur sociale et morale de l’œuvre de cet homme remarquable.
Péguy fut d’abord un ardent dreyfusard ; étudiant de l’École
normale supérieure, il milita pour la révision du procès qui avait condamné
Dreyfus ; ensuite, il sympathisa avec les chefs du socialisme d’alors,
dont il se séparera lors du ministère Combes. Par la suite, il se rapprocha du
catholicisme au point d’en devenir un fervent, aussi éloigné des représentants
du catholicisme officiel que du courant moderniste.
S’il est donc visible que la carrière politique et littéraire de
Péguy a bien marqué une évolution et qu’elle se laisse décomposer en périodes,
nous pouvons à bon droit nous demander si une certaine idée ne traverse pas en
les fédérant toutes ces étapes de l’activité journalistique et proprement
littéraire de Péguy. Pour juger de cette question, nous recourrons
essentiellement à une œuvre dans laquelle Péguy, se remémorant son enfance,
évoque sa position dans l’Église et dans la République, et dans laquelle il
soumet certains phénomènes économiques actuels à une critique acerbe[9].
Péguy en vient au cours de cette œuvre à évoquer des relations qu’il
entretient avec ses éducateurs séculiers et spirituels[10] :
« C’était en 1880. C’était
donc dans toute la fureur et la gloire de l’invention de la laïcisation[11].
Nous ne nous en apercevions pas. Nous étions pourtant bien placés pour nous en
apercevoir. Non seulement les écoles normales, nouvellement créées, [je pense,
non seulement les jeunes écoles normales] étaient le cœur et le foyer de la
jeune laïcisation, mais notre école normale d’Orléans était une pure entre les
pures. Elle était une des têtes et un des cœurs de la laïcisation. M. Naudy[12]
personnellement était un grand laïcisateur. Heureuse enfance. Heureuse
innocence. Bénédiction sur une bonne race. Tout nous était bon. Tout nous
réussissait. Nous prenions de toutes mains et c’étaient toujours de saintes
nourritures. Nous allions au catéchisme, le jeudi je pense, pour ne pas
déranger les heures de classe. (...) Nos jeunes vicaires nous disaient
exactement le contraire de ce que nous disaient nos jeunes élèves-maîtres.
[...] {Nous ne nous en apercevions pas ; puisqu’il est entendu qu’il faut
bien qu’il y ait une métaphysique dessous tout.} [...]
Tout le monde a une
métaphysique. Patente, latente. [...] Nos maîtres avaient une métaphysique. Et
pourquoi le taire. Ils ne s’en taisaient pas. Ils ne s’en sont jamais tus. La
métaphysique de nos maîtres, c’était la métaphysique scolaire, d’abord. Mais
c’était ensuite, c’était surtout la métaphysique de la science, c’était la
métaphysique ou du moins une métaphysique matérialiste, (ces êtres pleins d’âme
avaient une métaphysique matérialiste, mais c’est toujours comme ça), (et en
même temps idéaliste, profondément moraliste, et si l’on veut kantienne),
c’était une métaphysique positiviste, c’était la célèbre métaphysique du
progrès. La métaphysique des curés, mon Dieu, c’était précisément la théologie et
ainsi la métaphysique qu’il y a dans le catéchisme. (...)
Je l’ai dit, nous croyions
intégralement tout ce que l’on nous disait. Nous étions des petits bonshommes,
sérieux et certainement graves. (...) Nous croyions donc intégralement aux
enseignements de nos maîtres, et également intégralement aux enseignements de
nos curés. (...) Aujourd’hui je puis dire sans offenser personne que la
métaphysique de nos maîtres n’a plus pour nous et pour personne aucune espèce
d’existence et la métaphysique des curés a pris possession de nos êtres à une
profondeur que les curés eux-mêmes se seraient bien gardés de soupçonner. Nous
ne croyons plus un mot de ce qu’enseignaient, des métaphysiques qu’enseignaient
nos maîtres. Et nous croyons intégralement ce qu’il y a dans le catéchisme et
c’est devenu et c’est resté notre chair. [...]
Or nos maîtres laïques ont
gardé tout notre cœur et ils ont toute notre confidence. Et malheureusement
nous ne pouvons pas dire que nos vieux curés aient absolument tout notre cœur
ni qu’ils aient jamais eu notre confidence. » (L’argent, 1913, p. 35-39[13]).
Qu’est-ce qui liait donc si fortement Péguy à ses maîtres
laïques ? C’est que ces « maîtres
étaient essentiellement et profondément des hommes de l’ancienne France. Un
homme ne se détermine point par ce qu’il fait et encore moins par ce qu’il dit.
Mais au plus profond un être se détermine uniquement par ce qu’il est.
Qu’importe pour ce que je veux dire que nos maîtres aient eu en effet une
métaphysique qui visait à détruire l’ancienne France. Nos maîtres étaient nés
dans cette maison qu’ils voulaient démolir. Ils étaient de la race, et tout est
là. Nous avons très bien que ce n’est pas leur métaphysique qui a mis
l’ancienne maison par terre. Une maison ne périt jamais que du dedans. Ce sont
les défenseurs du trône et de l’autel qui ont mis le trône par terre, et,
autant qu’ils l’ont pu, l’autel.
C’est une des confusions les
plus fréquentes, [(et je ne veux pas dire les plus primaires,)] que de
confondre précisément l’homme, l’être de l’homme avec ces malheureux
personnages que nous jouons. Dans ce fatras et dans cette hâte de la vie
moderne on n’examine rien ; il suffit qu’un quiconque fasse quoi que ce
soit, (ou même fasse semblant) ; pour qu’on dise, (et même pour qu’on
croie), que c’est là son être. Nulle erreur de compte n’est peut-être aussi
fausse et peut-être aussi grave. (...)
Les hommes de la Révolution
française étaient des hommes d’Ancien Régime. Ils jouaient la Révolution française. Mais ils étaient d’Ancien Régime. Et c’est à peine encore si
les hommes de 48 ou nous nous sommes de la Révolution française, c’est-à-dire
de ce qu’ils voulaient de la Révolution française. Et même il n’y en aura
peut-être jamais. Ainsi nos bons maîtres laïques introduisaient, jouaient des métaphysiques nouvelles. Mais ils
étaient des hommes de l’ancienne France.
Par contre [et pareillement,
par une situation contraire et parfaitement analogue] tous ces grands
tenanciers de l’Ancien Régime parmi nous sont comme tout le monde. Ils sont
essentiellement des hommes modernes [et généralement modernistes]. Ils ne sont
aucunement, et encore moins que d’autres, des hommes de l’ancienne France. Ils
sont réactionnaires, mais ils sont infiniment moins conservateurs que nous. Ils
ne démolissent pas la République, mais ils s’emploient tant qu’ils peuvent à
démolir le respect, qui était le fondement même de l’Ancien Régime. On peut
dire littéralement que ces partisans de l’Ancien Régime n’ont qu’une idée, qui
est de ruiner tout ce que nous avons gardé de beau et de sain de l’Ancien
Régime, et qui est encore si considérable. Ils font figure de ligueurs, ils se
sont fait une mentalité de ligueurs, oubliant que la ligue n’était sans doute
point une institution de la royauté, mais qu’elle en était une maladie au
contraire, et l’annonce et l’amorce des temps futurs, le commencement de
l’intrigue et de la foule et de la délégation et du nombre et du suffrage et
d’on ne sait quelle démocratie parlementaire. (...)
Nos vieux maîtres n’étaient pas
seulement des hommes de l’ancienne France. Ils nous enseignaient, au fond, la
morale même et l’être de l’ancienne France. Je vais bien les étonner : ils
nous enseignaient la même chose que les curés. Et les curés nous enseignaient
la même chose qu’eux. Toutes leurs contrariétés métaphysiques n’étaient rien en
comparaison de cette communauté profonde qu’ils étaient de la même race, du
même temps, de la même France, du même régime. (...)
Les uns et les autres et avec
eux nos parents [et dès avant eux nos parents ils nous disaient,] ils nous
enseignaient cette stupide morale, qui a fait la France, qui aujourd’hui encore
l’empêche de se défaire. Cette stupide morale à laquelle nous avons tant cru. À
laquelle, sots que nous sommes, et peu scientifiques, malgré tous les démentis
du fait, à laquelle nous nous raccrochons désespérément dans le secret de nos
cœurs. [...] Tous les trois ils nous enseignaient cette morale, ils nous
disaient qu’un homme qui travaille bien et qui a de la conduite est toujours
sûr de ne manquer de rien. Ce qu’il y a de plus fort, c’est qu’ils le
croyaient. Et ce qu’il y a de plus fort, c’est que c’était vrai. »[14]
Péguy indique plus loin que la société actuelle est radicalement
différente de la société passée, même si cette dernière existait encore il y a
peu :
« Nous avons été élevés
dans un tout autre monde. On peut dire dans le sens le plus rigoureux des
termes qu’un enfant élevé dans une ville comme Orléans entre 1873 et 1880 a
littéralement touché l’ancienne France, l’ancien peuple, le peuple, tout court,
qu’il a littéralement participé de l’ancienne France, du peuple. [On peut même
dire qu’il en a participé entièrement, car] l’ancienne France était encore
toute, et intacte. La débâcle s’est faite si je puis dire d’un seul tenant, et
en moins de quelques années.
[Nous essaierons de le
dire :] Nous avons connu, nous avons touché l’ancienne France et nous
l’avons connue intacte. Nous en avons été enfants. Nous avons connu un peuple,
nous l’avons touché, nous avons été du peuple, quand il y en avait un. Le
dernier ouvrier de ce temps-là était un homme de l’ancienne France et
aujourd’hui le plus insupportable des disciples de M. Maurras[15]
n’est pas pour un atome un homme de l’ancienne France.
[...]{Une femme fort
intelligente ; [ou plutôt d’une même ferme gallo-romaine,] ; [pour le
sérieux, pour la gravité,] ; [Nous essaierons de le dire :] ;
mettons du cinquième ou du huitième, que d’une paroisse actuelle.} »
(L’argent, p. 12-13[16]).
En ce bon vieux temps-là, on avait une relation au travail différente
de celle d’aujourd’hui : le travail
était une prière, et l’atelier était un oratoire.[17]
Ces ouvriers ne servaient pas.
Ils travaillaient. Ils avaient un honneur. Il fallait qu’un bâton de chaise fût
bien fait. Il ne fallait pas qu’il fût bien fait pour le salaire ou moyennant
le salaire. Il ne fallait pas qu’il fût bien fait pour le patron ni pour les
connaisseurs ni pour les clients du patron. Il fallait qu’il fût bien fait
lui-même, en lui-même. Une tradition, un honneur voulait que ce bâton de chaise
fût bien fait. Toute partie, dans la chaise, qui ne se voyait pas, était
exactement aussi parfaitement faite que ce qu’on voyait.[18]
« Ils eussent été bien
surpris, ces ouvriers, et quel eût été, non pas même leur dégoût, leur
incrédulité, comme s’ils auraient cru que l’on blaguait, si on leur avait dit
que quelques années plus tard, dans les chantiers, les ouvriers, — les
compagnons —, se proposeraient officiellement d’en faire le moins
possible ; et qu’ils considéreraient ça comme une grande victoire. Une
telle idée pour eux, en supposant qu’ils la pussent concevoir, c’eût été porter
une atteinte directe à eux-mêmes, à leur être, ç’aurait été douter de leur
capacité, puisque ç’aurait été supposer qu’ils ne rendraient pas tant qu’ils
pouvaient. C’est comme de supposer d’un soldat qu’il ne sera pas victorieux.
{Et par suite ou ensemble tous
les beaux sentiments adjoints ou connexes[, tous les beaux sentiments dérivés
et filiaux] ; Un respect de l’outil, et de la main, ce suprême outil.
[...] L’idée qu’on aurait pu abîmer ses outils exprès ne leur eût pas même
semblé le dernier des sacrilèges ; c’eût été, dans cette guerre, le
conscrit qui se coupe le pouce.}
[...]
Notez qu’aujourd’hui au fond ça
ne les amuse pas de ne rien faire sur les chantiers. Ils aimeraient mieux
travailler. Ils ne sont pas en vain de cette race laborieuse. Ils entendent cet
appel de la race. La main qui démange, qui a envie de travailler. Le bras qui
s’embête, de ne rien faire. Le sang qui court dans les veines. La tête qui
travaille et qui [par une sorte de convoitise, anticipée, par une sorte de
préemption, par une véritable anticipation] s’empare d’avance de l’ouvrage
fait. Comme leurs pères ils entendent ce sourd appel du travail qui veut être
fait. Et au fond ils se dégoûtent d’eux-mêmes, d’abîmer les outils. Mais voilà,
des messieurs très bien, des savants, des bourgeois leur ont expliqué que
c’était ça le socialisme, et que c’était ça la révolution.
Car on ne saurait trop le
redire. Tout le mal est venu de la bourgeoisie. Toute l’aberration, tout le
crime. C’est la bourgeoisie capitaliste qui a infecté le peuple. Et elle l’a
précisément infecté d’esprit bourgeois et capitaliste.
Je dis expressément la
bourgeoisie capitaliste et la grosse bourgeoisie. La bourgeoisie laborieuse au
contraire, la petite bourgeoisie est devenue la classe la plus malheureuse de
toutes les classes sociales, la seule aujourd’hui qui travaille réellement, la
seule qui par suite ait conservé intactes les vertus ouvrières, et pour sa
récompense la seule enfin qui vive réellement dans la misère. [Elle seule a
tenu le coup, on se demande par quel miracle, elle seule tient encore le coup,]
et s’il y a quelque rétablissement, c’est que c’est elle qui aura conservé le
statut. » (L’argent,
p. 19-21[19]).
Péguy, ainsi donc, s’oppose à la tactique actuelle du socialisme
français, engagé dans le syndicalisme ; nous constaterons plus bas que
Péguy n’a pas moins critiqué la forme politique prise par ce socialisme. Mais
lui-même fut un temps socialiste. De quel socialisme ?
On s’intéressera à sa réponse sur ce point :
« Notre socialisme même,
notre socialisme antécédent, à peine ai-je besoin de le dire, n’était nullement
antifrançais, nullement antipatriote, nullement antinational. Il était essentiellement et rigoureusement, exactement international. Théoriquement il n’était nullement
internationaliste. Il était exactement internationaliste. Loin d’atténuer, loin
d’effacer le peuple, au contraire il l’exaltait, il l’assainissait. Notre thèse
était au contraire, et elle est encore, que c’est au contraire la bourgeoisie,
le bourgeoisisme, le capitalisme bourgeois, le sabotage capitaliste et
bourgeois qui oblitère la nation et le peuple. Il faut bien penser qu’il n’y
avait rien de commun entre le socialisme d’alors, notre socialisme, et ce que
nous connaissons aujourd’hui sous ce nom. Ici encore la politique a fait son
œuvre, et nulle part autant qu’ici la politique n’a défait, dénaturé la mystique. La politique, je dis
la politique des politiques, professionnelles, des politiciens, des politiques
parlementaires. Mais plus encore, sans aucun doute, par l’invention, par
l’intervention, par l’intercalation du sabotage, qui est une invention
politique, au même titre que le vote, plus encore que le vote, pire, je veux
dire plus politique, plus profondément politique, plus encore sans aucun doute
les antipolitiques professionnels, les antipoliticiens, les syndicalistes, les
antipolitiques antiparlementaires. Nous pensions alors, nous pensons toujours
(...) que ce sont les bourgeois et les capitalistes qui ont commencé. Je veux
dire que les bourgeois et les capitalistes ont cessé de faire leur office,
social, avant les ouvriers le leur, et longtemps avant. Il ne fait aucun doute
que le sabotage d’en haut est de beaucoup antérieur au sabotage d’en bas, que
le sabotage bourgeois et capitaliste est antérieur, et de beaucoup, au sabotage
ouvrier ; que les bourgeois et les capitalistes ont cessé d’aimer le
travail bourgeois et capitaliste longtemps avant que les ouvriers eussent cessé
d’aimer le travail ouvrier. C’est exactement dans cet ordre, en commençant par
les bourgeois et les capitalistes, que s’est produite cette désaffection
générale du travail qui est la tare la plus profonde, la tare centrale du monde
moderne. Telle étant la situation générale du monde moderne, il ne s’agissait
point, comme nos politiciens syndicalistes l’ont inventé, d’inventer, d’ajouter un désordre ouvrier au désordre bourgeois,
un sabotage ouvrier au sabotage bourgeois et capitaliste. Il s’agissait au
contraire, notre socialisme était
essentiellement et en outre officiellement une théorie, générale, une doctrine,
une méthode générale, une philosophie de l’organisation et de la réorganisation
du travail, de la restauration du
travail. (...)
{Disons-le ; pour le
philosophe ; C’est ce que nous nommons le monde industriel, opposé au
monde intellectuel et au monde politique, au monde scolaire et au monde
parlementaire [...]. Par la restauration des moeurs industrielles ; qu’il
n’y a point d’outil de perdition mieux adapté que l’atelier moderne.} »
(Notre jeunesse, 1910, p. 132-135[20]).
Dans les pages qui suivent, Péguy s’explique à nouveau sur le lien
qu’il établit entre le socialisme — qu’il confessait alors — et la question
nationale :
« Tel étant notre
socialisme, et cela ne faisait alors aucun secret, comme cela ne faisait doute,
il est évident que non seulement il ne portait aucune atteinte aux droits
légitimes des nations, mais qu’étant, que faisant un assainissement général, et
par cela même, en dedans de cela même un assainissement du nationalisme et de
la nation même, il servait, il sauvait les intérêts les plus essentiels, les
droits les plus légitimes des peuples. Les droits, les intérêts les plus
sacrés. Et qu’il n’y avait que lui qui le faisait. Ce n’était point violer,
effacer les nations et les peuples, ce n’était point les fausser, les
violenter, les oblitérer, les forcer, leur donner une entorse, mais au
contraire, que de travailler à remplacer une substitution, d’un remplacement
organique, moléculaire, un champ clos, une concurrence anarchique de peuples forcenés,
frénétiques, par une forêt saine, par une forêt grandissante de peuples
prospères, par tout un peuple de peuples florissants. Montants dans leur sève,
dans leur essence, dans la droiture et la lignée de leur végétale race, libres
de l’écrasement des servitudes économiques, libres de la corruption organique,
moléculaire des mauvaises moeurs industrielles. Ce n’était point annuler les
nations et les peuples. Au contraire c’était les fonder, les asseoir enfin, les
faire naître, les faire et les laisser pousser. C’était les faire. Nous avions dès lors la certitude, que
nous avons, que le monde souffre infiniment plus du sabotage bourgeois et
capitaliste que du sabotage ouvrier. Non seulement c’est le sabotage bourgeois
et capitaliste qui a commencé, mais il est devenu rapidement presque total. Et
il est si je puis dire entré dans le monde bourgeois comme une seconde race. Il
est fort loin au contraire d’avoir pénétré aussi profondément dans le monde
ouvrier, à cette profondeur, aussi totalement. Et surtout il n’y est pas du tout le même. Il est fort loin d’y être
entré comme une race. [...]{Contrairement à ce que l’on croit, le sabotage
n’est point inné, né dans le monde ouvrier. ; On trouverait encore un très
grand nombre d’ouvriers, et non pas seulement des vieux, qui aiment le travail.} » (Notre jeunesse, p. 143-146[21]).
Si, pour Péguy, le sabotage est une invention bourgeoise, il ne faut
pourtant pas en conclure que cette invention qui leur est propre relève de la
nature même de la classe bourgeoise. La bourgeoisie, si elle remplit sa mission
et prend à cœur la cause qu’elle sert, acquerra ces vertus qui sont pour
l’heure propres à la classe ouvrière. Ces familles bourgeoises le montrent, qui
soutiennent et développent l’entreprise qu’elles reçoivent en héritage, et qui
le font non seulement par soif de pouvoir ou par appât du gain, mais parce
qu’elles s’attachent à leur affaire et comprennent que leur entreprise est un
rouage économique nécessaire à la vie du peuple.
Péguy pense que le plus grand tort du monde moderne est de laisser
régner en maître l’intellectualisme, qui démultiplie ses pouvoirs et se change,
que cela soit conscient ou non, en doctrine métaphysique. L’intellectualisme a
déjà oublié les racines qui le relient à la vie. S’appuyant sans cesse sur des
schémas artificiels, il entend se soumettre à ces schémas et faire entrer dans
leur cadre toute la sainte réalité. Oubliant que ces schémas n’ont qu’une
utilité opératoire, qu’ils n’ont part au souffle de l’éternité que pour autant
qu’ils ont gardé en eux-mêmes le souvenir de leur origine et que pour autant
qu’ils sont imprégnés de foi et de charité, l’intellectualisme leur confère une
valeur en quelque sorte absolue. Ainsi, tout ce qui vaut pour nous dans
l’éternel, se retrouve, sans même qu’on s’en aperçoive, au second plan ;
l’éternel disparaît presque totalement, et tout se fait prisonnier du temporel,
de l’éphémère ; le temporel se pare de tous les attributs de l’éternel.
Conséquence de ce processus : l’intérêt individuel, à la fois personnel, égoïste
et éphémère — qu’il fût l’intérêt de l’homme abstraction faite du reste ou bien
l’intérêt de l’humanité, celui de la nation — devient comme une divinité à qui
tout doit être sacrifié.
Tout ce processus en vient à fonder sinon une nouvelle religion, du
moins une classe sociale entière, fidèle à cette religion inconsciente et
futile. Les intellectualistes, qui sont les créateurs des schémas artificiels
et qui ne se sentent à l’aise que dans ce qui n’est que schémas, sont aussi les
prêtres les mieux placés de cette religion futile. C’est de la sorte un nouveau
parti clérical anticlérical qui se forme.
Certes, les partisans des systèmes philosophiques antimétaphysiques
contemporains vont se démarquer de toute métaphysique, mais cela ne les empêche
pas d’avoir leur propre métaphysique ni même de l’imposer aux autres, lorsque
le sort voudra qu’ils occupent une position dominante dans l’État.
Péguy, dans sa lutte contre l’anticléricalisme, luttait contre cette
violence exercée par l’État laïque pour imposer sa doctrine. Non contre la
droit qu’a le parti intellectuel d’avoir sa propre doctrine, sa métaphysique,
même si cette dernière n’est pas même en mesure de soutenir l’examen
philosophique le plus élémentaire qui soit. « Les intellectuels modernes, la parti intellectuel moderne[22]
a infiniment le droit d’avoir une métaphysique, une philosophie, une religion
aussi grossière et aussi bête qu’il est nécessaire pour leur faire plaisir[,
j’entends sinon le droit civique, du moins le droit social, politique, enfin le
droit légal]. Cela ne nous ne regarde pas[, j’entends comme citoyens, du moins
comme contribuables, comme électeurs]. [...] Mais ce qui est en cause et ce
dont il s’agit, ce qui est le débat, c’est de savoir si l’État, moderne, a le
droit et si c’est son métier, son devoir, sa fonction, son office d’adopter
cette métaphysique, de se l’assimiler, de l’imposer au monde en mettant à son
service tous les énormes moyens de la gouvernementale force. » (De la situation faite au parti intellectuel
dans le monde moderne, 1906, p. 67[23]).
C’est en pensant à cette situation que Péguy s’adresse aux
instituteurs dans ces pages émouvantes :
« Pourquoi voulez-vous
exercer un gouvernement des esprits. [...] Pourquoi voulez-vous avoir une
politique, et l’imposer. Pourquoi voulez-vous avoir une métaphysique, et
l’imposer. Pourquoi voulez-vous avoir un système quelconque, et l’imposer.
Vous êtes faits pour apprendre
à lire, à écrire et à compter. Apprenez-leur donc à lire, à écrire et à
compter. Ce n’est pas seulement très utile. Ce n’est pas seulement très
honorable. C’est la base de tout. Il sait ses quatre règles, disait-on de quelqu’un quand j’étais
petit. Qu’ils nous apprennent donc nos quatre règles. Je ne veux pas jouer sur
les mots, mais sans parler d’écrire ce serait déjà un grand progrès (puisque
nous sommes dans un système du progrès), que d’avoir, que d’être un peuple qui
saurait lire et qui saurait compter. Et quand avec cela nos instituteurs
emploieraient leur activité à sauver ce pays des deux fléaux qui le menacent
constamment (la politique et l’alcoolisme)[24],
il y en a là-dedans pour la vie d’un homme et beaucoup voudraient pouvoir en
dire autant. »[25]
Péguy n’aime pas cette société qui voit l’intellectualisme, tout
dessécher et régner sur tous, qui voit la vie se soumettre à des fins qui lui
sont imposées du dehors, qui voit juger de tout en fonction des intérêts
superficiels des hommes et qui voit monter au pouvoir des gens pour qui c’est
l’intérêt particulier qui compte. L’intérêt de l’État s’identifie alors à l’intérêt
d’une classe sociale précise et, pour sanctionner cet état de fait, on dit que
c’est le progrès qui le veut.
Tout le malheur de la vie dans le monde moderne réside dans l’effort
que font les intellectuels modernes, les représentants modernes de l’intellectualisme,
les gens qui agissent sous le drapeau de cette doctrine, pour poursuivre leurs fins par les moyens
temporels dans les situations temporelles. Nous préférons que l’ambitieux pur et simple ne le cache
pas mais le dise au grand jour. Nous
aimons infiniment mieux celui qui fait son métier, ou qui a l’air de faire son
métier, l’ambitieux qui exerce (l’ambition) (temporelle) comme une profession
reconnue. Nous haïssons l’autre qui se cache derrière de fières paroles. Dans le passé nous regardons d’un tout
autre regard les ambitions temporelles des barons, que celles des
évêques ; les ambitions temporelles des laïques tout autrement que celles
des clercs ; des hommes d’armes que des prêtres. [...] Que des spirituels,
que des hommes officiellement intemporels, convoitassent des (biens) temporels,
voilà ce qu’au fond nous n’admettons pas, ce que nous ne pouvons pas digérer.
[...] Aujourd’hui même [...], quand un ministre, quand un député, [...] quand
un journaliste convoite, poursuit un accroissement temporel, une charge, une
grandeur, une grosseur temporelle [...]. Nous y consentons, comme à leur
métier. [...] Nous n’en souffrons pas. Ni pour eux ni pour nous. Au lieu que
nous sommes véritablement gênés [...] « quand au contraire c’est un
intellectuel, et même généralement quand c’est un intemporel, quand c’est un
professeur », des spirituels, des hommes officiellement intemporels[26]
(...). »[27]
Pour comprendre comment les intellectuels ont réussi à prendre
illégalement sous leur coupe le gouvernement spirituel de la société et comment
ils sont parvenus à mêler fins temporelles et fins intemporelles, éternelles,
il faut se reporter au tableau que Péguy dressera plus tard de la situation
politique en France depuis la Révolution française.
La Révolution française fonda
une tradition, amorcée déjà depuis un certain nombre d’années, une
conservation, elle fonda un ordre nouveau. Que cet ordre nouveau ne valût pas
l’ancien, c’est ce que beaucoup de bons esprits ont été amenés aujourd’hui à
penser. Mais elle fonda certainement un ordre nouveau, non pas un désordre,
comme les réactionnaires le disent. Cet ordre ensuite dégénéra en désordre(s),
qui sous le directoire atteignirent leur plus grande gravité. Dès lors si nous
nommons, comme on le doit, restaurations
les restaurations d’ordre, et si nous nommons perturbations les introductions de désordre(s), le 18
brumaire fut certainement une restauration (ensemble, inséparablement
républicaine et monarchiste [...]) ; (et surtout à qui il faut bien se
garder de comparer surtout le 2 décembre) [...] ; 1830 fut une
restauration, républicaine ; 1848 fut une restauration républicaine, et
une explosion de la mystique républicaine ; les journées de juin même
furent une deuxième explosion, une explosion redoublée de la mystique républicaine ;
au contraire le 2 décembre fut une perturbation, une introduction d’un
désordre, la plus grande perturbation peut-être qu’il y eut dans l’histoire du
dix-neuvième siècle français ; il mit au monde, il introduisit, non pas
seulement à la tête, mais dans le corps même, dans la nation, dans le tissu du
corps politique et social un personnel nouveau, nullement mystique, purement
politique et démagogique ; il fut proprement l’introduction d’une
démagogie ; le 4 septembre fut une restauration, républicaine ; le 31
octobre, le 22 janvier même fut une journée républicaine ; le 18 mars même
fut une journée républicaine, une restauration républicaine en un certain sens,
et non pas seulement un mouvement de température, un coup de fièvre obsidionale,
mais une deuxième révolte, une deuxième explosion de la mystique républicaine
et nationaliste ensemble, républicaine et ensemble, inséparablement
patriot(iqu)e ; les journées de mai furent certainement une perturbation
et non pas une restauration ; la République fut une restauration jusque
vers 1881 où l’intrusion de la tyrannie intellectuelle et de la domination
primaire[28] commença
d’en faire un gouvernement de désordre.
[...]
{Il faut si peu suivre les
noms ; de même la troisième République, historiquement, réellement, ne se continue
pas elle-même. [...] Sans qu’il y ait eu
en 1881 aucun grand événement ; De républicaine elle est notamment devenue
césarienne.[29]
Tous les sophismes [...]
viennent de ce que « nous prolongeons indûment dans l’action
politique ; les événements ont marché.} Et l’aiguille est franchie. Par le
jeu, par l’histoire des événements, par la bassesse et le péché de l’homme la
mystique est devenue politique, ou plutôt l’action mystique est devenue action
politique, ou plutôt la politique s’est substituée à la mystique, la politique
a dévoré la mystique. (...) Nous n’y faisons pas même attention. Et pourtant la
même action, qui était juste, à partir de ce point de discernement devient
injuste. (...)
La même action, qui était
propre, devient sale, devient une autre action, sale.
C’est ainsi qu’on devient
innocent criminel, peut-être le plus dangereux de tous.
Une action commencée sur la
mystique continue sur la politique et nous ne sentons point que nous passons
sur ce point de discernement. La politique dévore la mystique et nous ne
sautons point quand nous passons sur ce point de discontinuité. » (Notre jeunesse, 1910, p. 38-40[30]).
Péguy constate clairement que ses contemporains, autour de lui, ne
remarquent pas que la mystique s’est dégradée, qu’elle a dégénéré en politique
dans la société française moderne. La vieille génération vit de ses illusions
anciennes et pour elle tout se pare des couleurs de la mystique
républicaine ; quant à la jeune génération, elle se juge trop intelligente
pour avoir un quelconque besoin de mystique. C’est pourquoi se comprend
l’inquiétude qui saisit à juste titre la génération à laquelle appartient
Péguy ; la situation de cette génération est effectivement tragique :
personne ne la comprend ni ne veut la comprendre. Ni la plus vieille
génération, ni la plus jeune.
« Pourquoi le nier. Toute
la génération intermédiaire (entre nous et nos enfants)[31]
a perdu le sens républicain, le goût de la République, l’instinct, plus sûr que
toute connaissance, l’instinct de la mystique républicaine. Elle est devenue
totalement étrangère à cette mystique. [...]
Aussitôt après nous commence le
monde que nous avons nommé, que nous ne cesserons pas de nommer le monde
moderne. Le monde qui fait le malin. Le monde des intelligents, des avancés, de
ceux qui savent, de ceux à qui on n’en remontre pas, de ceux à qui on n’en fait
pas accroire. Le monde de ceux à qui on n’a plus rien à apprendre. [...] Le
monde ceux qui ne sont pas des dupes, des imbéciles. {Comme nous. ; Car le même malheur, la même stérilité lui arrive.} Comme je l’ai mis tant de fois dans ces
cahiers, du temps qu’on ne me lisait pas, le débat n’est pas proprement entre
la République et la Monarchie, entre la République et la Royauté, surtout si on
les considère comme des formes politiques, comme des formes politiques, il
n’est point seulement, il n’est point exactement entre l’ancien régime et le
nouveau régime français, le monde moderne[32]
ne s’oppose pas seulement à l’ancien régime français, il s’oppose, il se
contrarie à toutes les anciennes cultures ensemble, à tous les anciens régimes
ensemble, à toutes les anciennes cités ensemble, à tout ce qui est culture, à
tout ce qui est cité. C’est en effet la première fois dans l’histoire du monde
que tout un monde vit et prospère, paraît prospérer contre toute culture. »
(Notre jeunesse, p. 13-15[33]).
Péguy considère avec tristesse sa génération, celle des hommes de
quarante ans :
« Nous sommes entre les
deux. Nul ne veut donc nous croire. Ni les uns ni les autres. Pour tous les
deux nous avons tort. Quand nous disons aux vieux républicains : Faites
attention, après nous il n’y a personne, ils haussent les épaules. Ils croient
qu’il y en aura toujours. Et quand nous disons aux jeunes gens : Faites
attention, ne parlez point si légèrement de la République, elle n’a pas
toujours été un amas de politiciens, elle a derrière elle une mystique, elle a
en elle une mystique, elle a derrière elle tout un passé de gloire, tout un
passé d’honneur, et ce qui est peut-être plus important encore, plus près de
l’essence, tout un passé de race, d’héroïsme, peut-être de sainteté, quand nous
disons cela aux jeunes gens, ils nous méprisent doucement et déjà nous
traiteraient de vieilles barbes. » (Notre jeunesse, p. 16[34]).
S’adressant alors aux jeunes, Péguy déclare :
« Mais prenez garde. Quand
vous parlez à la légère, quand vous traitez légèrement, si légèrement la
République, vous ne risquez pas seulement d’être injustes, [...] vous risquez
plus, dans votre système, même dans vos idées, vous risquez d’être sots. [...]
Vous oubliez, vous méconnaissez qu’il y a eu une mystique républicaine ;
et de l’oublier et de la méconnaître ne fera pas qu’elle n’ait pas été. Des
hommes sont morts pour la liberté comme des hommes sont morts pour la foi. Ces
élections aujourd’hui vous paraissent une formalité grotesque, universellement
menteuse, truquée de toutes parts. Et vous avez le droit de la dire. Mais des
hommes ont vécu, des hommes sans nombre, des héros, des martyrs, et je dirai
des saints, — et quand je dis des saints
je sais peut-être ce que je dis —, des hommes ont vécu sans nombre,
héroïquement, saintement, des hommes ont souffert, des hommes sont morts, tout
un peuple a vécu pour que le dernier des imbéciles aujourd’hui ait le droit
d’accomplir cette formalité truquée. Ce fut un terrible, un laborieux, un
redoutable enfantement. Ce ne fut pas toujours du dernier grotesque. Et des
peuples autour de nous, des peuples entiers, des races travaillent du même
enfantement douloureux, travaillent et luttent pour obtenir cette formalité
dérisoire. Ces élections sont dérisoires[35].
Mais il y a eu un temps, mon cher Variot, un temps héroïque où les malades et
les mourants se faisaient porter dans des chaises pour aller déposer leur
bulletin dans l’urne.
[...]
Ces élections sont dérisoires.
Mais l’héroïsme et la sainteté avec lesquels, moyennant lesquels on obtient des
résultats dérisoires, temporellement
dérisoires, c’est tout ce qu’il y a de plus grand, de plus sacré au monde.
C’est tout ce qu’il y a de plus beau. Vous nous reprochez la dégradation
temporelle de ces résultats, de nos résultats. Voyez vous-mêmes. Voyez vos
propres résultats. [...] La dégradation de la mystique en politique n’est-elle
pas une loi commune.
Vous nous parlez de la
dégradation républicaine, c’est-à-dire, proprement, de la dégradation de la
mystique républicaine en politique républicaine. N’y a-t-il pas eu, n’y a-t-il
pas d’autres dégradation. Tout commence en mystique et finit en politique.
[...] La question, importante, n’est pas, il est important, il est intéressant
que, mais l’intérêt, la question n’est pas que telle politique l’emporte sur
telle ou telle autre et de savoir qui l’emportera de toutes les politiques.
L’intérêt, la question, l’essentiel est que dans chaque ordre, dans
chaque système LA MYSTIQUE NE SOIT POINT DÉVORÉE PAR LA
POLITIQUE À LAQUELLE ELLE A DONNÉ NAISSANCE. » (Notre jeunesse,
p. 25-27[36]).
Péguy est le seul à s’élever autant contre ceux qui dans les écoles
passent sous silence la mystique qui existait dans l’ancienne France, sous l’ancien
régime, que contre les monarchistes français qui aujourd’hui méprisent cette
mystique de l’ancienne France qui apparut dans la mystique républicaine, dans
la mystique de la révolution. Optimiste quant à la génération à venir, Péguy
estime qu’elle retrouvera une mystique, car
tout fait croire que les deux mystiques vont refleurir à la fois, la
républicaine et la chrétienne (Notre
jeunesse, p. 17[37]).
On ne peut rester insensible à la lecture des lignes dans lesquelles
Péguy affirme que le monde moderne avilit, qu’il avilit même la mort. Cette
idée se trouve exprimée dans un passage relatif à l’enterrement de Berthelot le
célèbre chimiste.
Comme il y a là de vérité et de profonde vérité ! L’émotion qui
se ressentait encore dans les temps anciens lors de diverses cérémonies et qui
apparaissait même à certains moments de notre quotidien, triomphants ou non, a
disparu on ne sait où et — chose encore pire — semble même attirer les
sarcasmes de la jeune génération.
Dans les temps anciens, tout se fondait sur la considération, sur le
respect. Aujourd’hui on ne respecte plus rien. Le respect, qui consistait à
s’incliner devant la puissance spirituelle, a disparu ; aujourd’hui, on ne
respecte que la puissance matérielle, on ne s’incline que devant elle. Sous les anciens régimes, la gloire était
une puissance presque uniquement spirituelle. [...] Tout est allé aux seules
puissances de force qui fussent demeurées, aux puissances d’argent.[38]
Reliant la puissance de l’argent à ces deux constatations que plus
personne n’aime à travailler que et que plus personne ne croit en rien, Péguy
aborde l’une des questions les plus douloureuses de notre temps. Cette question
joue peut-être un rôle fondamental dans les événements majeurs qui se
produisent à nos yeux. Les diverses solutions que l’on peut y apporter
n’expliquent-elles pas en partie l’affrontement des cultures auquel nous
assistons aujourd’hui ?
Que l’on n’aille pas penser que l’argent doit susciter notre
mépris : « L’argent est une
chose estimable ; sans lui, la vie serait impossible. L’argent est
estimable, quand on le gagne. »[39]
et les hommes dont le rôle est de mettre en vente des actions ont également une
fonction plus qu’honorable si elle ne sort pas du cadre imparti à l’arbitrage
entre les valeurs en vente. Mais il n’en est pas ainsi, hélas,
aujourd’hui : l’emprise qu’a l’argent sur toutes choses fait que le
travail humain devient une valeur sur laquelle, comme de toute valeur, on
spécule en bourse.
D’un autre côté, si l’argent donne le pouvoir dans la société
actuelle, alors les gens utiliseront divers moyens — qui n’ont rien à voir en
eux-mêmes avec la question financière — pour obtenir cet argent, pour atteindre
ces biens matériels.
Ainsi donc un changement de mentalité dans l’industrie et dans
l’économie cause un changement similaire dans les esprits et dans les mœurs de
la société ; à son tour, ce changement réagit sur les comportements
économiques.
Bien sûr, nous ne nous trouverons pas dans l’œuvre de Péguy un exposé
exhaustif des problèmes soulevés par l’amour du travail et le pouvoir de
l’argent : Péguy est un prophète et un moraliste[40] ;
son regard sur les nécessités économiques, sur les nécessités humaines, sur nos
nécessités personnelles, par lesquelles nous sommes prêts à justifier bien des
choses, ne correspond pas toujours au nôtre ; il flagelle certains, en
guérit d’autres et, prompt à voir le péché agir dans tout, ne veut pas tenir
compte des circonstances, et s’élève contre elles.
Nous avons consacré notre article à une seule question ou presque, à
l’un des aspects de la philosophie de Péguy, à sa vision mystique, religieuse
de la société, sans même aborder ce qui est à proprement parler sa mystique
religieuse et qui s’exprime dans ses œuvres poétiques.
Nous voudrions revenir maintenant à la question que nous nous étions
posée au seuil de cet article. Péguy a bien changé pendant une carrière courte
mais riche en tempêtes et inquiétudes. Il perdit en partie ses idéaux de
jeunesse pour se consacrer à d’autres. Mais n’y a-t-il rien qui, tel un fil
rouge, courre toute son œuvre ? Péguy, peut-on répondre, a effectivement
toujours respecté l’expression de toute pensée sincère, il a mis au-dessus de
tout la liberté d’exprimer sincèrement sa pensée ; il n’a pas conspué les
dieux des autres ni renié ses dieux ; il a gardé au contraire dans le fond
de son cœur un certain attachement aux idoles qu’il délaissait.
Daniel Halévy, un ami de Péguy, a très bien formulé cette idée dans
le livre qu’il a consacré à Péguy[41].
Voici ce qu’il en dit :
« Révolutionnaire ou
chrétien, c’est toujours la même femme, la même sainte qu’il entend. Femme,
elle n’était pas dispensée d’être sainte ; sainte, elle ne cesse jamais
d’être femme. La grâce qu’elle a reçue l’assiste en ses tâches. Aide-toi,
le ciel t’aidera, dit un vaillant dicton
de paysannerie. Ce dicton s’accorde avec le travail de Péguy.
Son mystère est chrétien :
de quel christianisme ? Nullement protestant : la multitude des
saints et des anges est présente ; nullement moderniste : tout ce
merveilleux est réel ; catholique, et d’un catholicisme fervent ;
mais nullement clérical : ces paysans ignorent leur curé, une nonne qui
passe figure toute l’Église instituée. C’est un catholicisme jeune et, comme
l’a fort bien observé un éminent lecteur, M. Maurice Barrès, « capable
de désordres immenses » ; un
catholicisme antérieur à cette Renaissance et à cette Réforme, qui l’une lui
disputa les arts et l’autre la spiritualité libre. Tous ces sentiments exprimés
par Péguy sont identiques à l’orthodoxie, mais leur identité n’est jamais un conformisme,
jamais une obéissance. Ils existent parce qu’ils existent, vrais dans le cœur
de ces paysans comme leur langage est vrai dans leur bouche. Voici, non pas
reconstituée pour nous par le labeur d’un érudit, mais ranimée par
l’inspiration d’un poète, la foi d’un peuple qui donnait, plus qu’il
n’empruntait à l’Église, son élan. L’Église est née de la prairie, disait
Barrès ; selon Péguy, elle naît du peuple.
Ainsi cette œuvre si religieuse
n’est nulle part dévotieuse, et elle s’épanouit en chacun de ses mots avec une
entière liberté. Pensons à la poésie franciscaine : celle du mystère de
Péguy est pareille, quoiqu’inspirée par le génie d’un peuple différent.
Lorsqu’ils écoutent saint François, les paysans d’Ombrie laissent leurs outils
et font serment de ne jamais s’armer. Si les paysans français, écoutant Jeanne,
laissent un instant leurs outils, c’est pour s’armer. Les saintes que Péguy
glorifie sont humaines et laborieuses. C’est Jeanne d’abord, et puis c’est
Geneviève, patronne de Paris, qui sauve sa ville natale et la fournit de pain.
Charles Péguy nous exprime l’héroïsme foncier de la race dans sa fraîcheur et
sa verdeur les plus vives. Cet héroïsme, greffé d’un autre plant, il donne
d’autres fruits, autres par la forme et la saveur, non par l’essence. Ce même
Péguy, l’auteur du Mystère de la charité, est le dernier écrivain français qui ait osé et su chanter les
conscrits de la Révolution.
Il ne permet pas qu’on
l’oublie. Révolutionnaire, il n’avait jamais jeté la pierre au croyant
chrétien. Chrétien, jamais il ne jette la pierre à l’homme qui vit dignement en
dehors des Églises et des cultes. Péguy ne retranche rien de son ancien amour
pour la vie humainement laborieuse, lucide et nette, et régulière en son
labeur ; rien de son ancien amour pour la science : il n’attaque
jamais que l’immodestie du savant. Il cultive, il approfondit la mystique du
salut ; mais il ne diffame, ne néglige jamais la mystique de la cité.
[...] Michelet, pour Claudel un infâme, reste pour Péguy un aîné et un compagnon,
sinon un maître. » (p. 129-132[42]).
G.
Seliber
***
Un
inconnu signe cet article : « G. Seliber » —
« G. » comme « Gerschon », prénom juif[43],
et « Séliber » avec francisation. Qui est cet énigmatique russe qui
connaît si bien Péguy et peut le citer abondamment ? Il partage son
existence entre Paris et Saint-Pétersbourg, ce qui fait — à tort — penser à
certains qu’il est en réalité français[44].
Séliber
n’a pas seulement écrit un article sur Charles Péguy, il a même correspondu
avec lui. Voici le texte de sa correspondance[45]
établi par Yves Avril et annoté par nous.
B. — Correspondance inédite
Lettre
n° 1, de Charles Péguy à Gerschon Séliber, en 1900 ou plutôt 1906 :
mardi 21 juin
Monsieur
G. Seliber
4, rue
Léopold-Robert
Paris
XIV
Un de mes amis les plus
proches,
qui est dans l’industrie[46],
a un
très grand besoin de savoir
comment
préparer une solution très
concentrée
de manganèse colloïdal[47].
Nous savons d’autre part que
cette
solution a été obtenue à
l’Institut
Pasteur[48],
et, nous dit-on, par M.
Trillat.[49]
Vous nous rendriez le plus
grand
service si vous pouviez nous
commu-
niquer dans les plus brefs
délais les
termes de cette préparation[50].
Je suis votre affectueusement
dévoué
Charles
Péguy
***
Lettre
n° 2, des Cahiers de la quinzaine à Nicolas Lossky[51],
dimanche premier mars 1913:
samedi premier mai 1913
Monsieur Nicolas Lossky
professeur de philosophie
Kabinetskaïa, 20
Saint-Pétersbourg
Monsieur,
Joseph de Tonquédec[52].
— Dieu dans « l’Évolution créatrice ».
Nous vous prions de vouloir bien nous adresser la
somme de 1 Fr.20 pour cet envoi.
Veuillez bien recevoir,
monsieur, nos sincères
salutations,
André Bourgeois
***
Lettre
n° 3, adressée de la librairie des Cahiers
de la quinzaine à Gerschon Séliber, sans date [vendredi 5 ou lundi 8
septembre 1913][53] :
Monsieur G. Seliber
4, rue Léopold-Robert
Paris XIV
Monsieur,
Quelques minutes après votre passage aux
« Cahiers », le libraire est
venu m’annoncer que l’ouvrage que vous avez
demandé : Tonquédec. — Dieu
dans la Philosophie de Bergson.[54]
— manque en ce moment et que nous ne
pourrons l’avoir que dans quelques jours, pas
avant jeudi probablement.
Veuillez bien recevoir, Monsieur, l’assurance de
mes
sentiments particulièrement dévoués.
Bourgeois André
***
Lettre-carte
n° 4, de Gerschon Séliber à André Bourgeois, 26 décembre 1915 :
Petrograd 13/26 décembre 1915[55]
Cher Monsieur Bourgeois,
Je vous écris à l’adresse des Cahiers[56]
et j’espère qu’on vous fera parvenir cette carte. Lorsque
j’ai quitté
Paris au mois d’octobre de l’année passée
M. Bergson m’a dit que vous vous trouviez
dans le Midi où vous vous occupez de
l’instruction de jeunes soldats mais
c’était déjà il y a déjà 14 mois. Où vous
trouvez-
vous à présent ? J’ai publié, il n’y a pas
long-
temps un article sur Péguy [dans une revue russe][57].
Je vous l’en-
verrai dans quelques
jours avec mon article sur la philosophie
russe, dont vous avez eu l’obligeance de lire
les épreuves[58].
J’ai encore une dette à acquitter
aux Cahiers, je vous serai très reconnaissant de
bien vouloir m’informer, quelle somme je vous
dois ;
si cela n’est pas pressé, je vous enverrai
l’argent
que dans quelque temps, car l’argent la
monnaie française est
très chère à présent ici.
Mes meilleurs souhaits et voeux pour la nouvelle
année. Je vous prie croire
à mes meilleurs sentiments. G. Seliber
[ajout à gauche
perpendiculairement au texte ci-dessus]
J’ai voulu vous écrire l’année passé lorsque j’ai appris la mort du
noble et courageux Peguy,
mais je ne l’ai pas fait
Figurent sur cette lettre n°
4 :
- plusieurs cachets de la Poste :
13, 15 et 30 décembre 1915
- le nom de l’expéditeur :
Env. Seliber
Verliskia 33 Petrograd
- une mention de la censure[59] que
nous traduisons du russe :
Carte postale
ouvert par la censure militaire
Ville de Pétrograd
Censeur militaire n°192
***
C. — Bribes bio-bibliographiques sur Gerschon Séliber
1. — Rencontre avec Péguy
Comment
Séliber a-t-il donc connu Charles Péguy ? Nous donnerons cinq hypothèses
plausibles, par ordre de probabilité croissante :
1 - par le milieu russe
socialiste que connaissait Lucien Herr, qui lui-même parlait russe pour avoir
fait quelques voyages en Russie ;
2 - par les collaborateurs du
laboratoire de Pasteur à l’E.N.S., rue Vauquelin puis rue d’Ulm[60] ?
11 % des membres de l’Institut entre 1889 et 1914 sont en effet recrutés
comme anciens collaborateurs de Pasteur... et la Boutique des Cahiers de Péguy fournissait, en tant que librairie,
l’Institut Pasteur[61] ;
3 - par un voisin de rue de
Gerschon Séliber, à savoir Félicien Challaye, qui — jeune agrégé professeur de
philosophie — habitait en 1905 (lors de la fameuse commandite des Cahiers) et encore en 1913 au 1 rue
Léopold-Robert[62] ;
voire par un autre voisin, moins immédiat, à savoir Étienne Avenard, qui — lui
aussi lors de la commandite — logeait au passage Gourdon dans le même
arrondissement ;
4 - par un des protecteurs de
Gerschon Séliber, c’est-à-dire Gaston Bonnier [1853-1922][63],
professeur à la Sorbonne qui résidait au 15 rue de l’Estrapade, non loin de
Charles Péguy à l’époque où ce dernier, jeune marié, et sa femme habitaient au
7 rue de l’Estrapade, dans un petit appartement qui se libéra dans l’immeuble
où vivaient ses beaux-parents (d’octobre 1897 à juillet 1899).
5 - par Émile Duclaux
[1840-1904] que Péguy désigne respectueusement comme « notre maître Émile Duclaux » dès
novembre 1900[64] ? Il
est en effet curieux de constater que Duclaux et Bergson furent pour Séliber et
pour Péguy deux maîtres, alors que ces maîtres ne se connaissaient pas à l’origine[65].
2. — Études d’un microbiologiste
Séliber
était probablement un juif russe de Saint-Pétersbourg qui fit, en raison du
climat de liberté en Europe occidentale — et peut-être du numerus clausus en usage dans les Universités de l’Empire tsariste
—, ses études de biologie en Allemagne, jusqu'à la thèse, sous la direction
spirituelle de Georg Klebs. Il entama ensuite une double carrière de biologiste
spécialiste et accessoirement de philosophe vulgarisateur, et ce dans deux
pays. En France il travaille d’abord sous l’influence, côté français, de Gaston
Bonnier[66]
en botanique (ou dans ce que l’on appellerait plutôt aujourd’hui la
« biologie végétale », notamment au jardin de Fontainebleau), de
Duclaux (dont il analysera la méthode) le directeur de l’Institut Pasteur, et
côté russe, d’Élie Mentchikov (un maître souvent cité) et de Nicolas Lossky (un
ami) en philosophie. C’est dans le cadre de l’Institut Pasteur qu’il travaille
à partir de 1908 (et sans date précise d’arrêt) à l’École de Brasserie et de
Distillerie[67], fondée
vers 1900 comme laboratoire d’enseignement dans le Service des fermentations de
l’Institut de Chimie biologique, et dirigée jusqu’en 1935 par Auguste Fernbach,
l’ancien préparateur d’Émile Duclaux. Séliber y travaille avec ce statut flou
de « travailleur libre (ou : bénévole) », mieux qu’un stagiaire
mais apparemment au niveau des boursiers et préparateurs. Ils sont seulement 11
à avoir ce statut à l’Institut entre 1889 et 1914. Cette brasserie-école dans
laquelle Séliber travaille fonctionne grâce au sens pratique remarquable de
Fernbach. Là, ses élèves s’initient à la théorie et à la pratique des
opérations industrielles, organisant la préparation et la fourniture à
l’industrie de levures pures de brasserie, de distillerie, et de levures de vin
provenant des diverses régions vinicoles. On y apprenait à fabriquer la bière
et on y recevait également un enseignement scientifique.
Rappelons
qu’à l’époque, il y a 20 % d’étrangers dans le personnel permanent de
l’Institut ; dont 38 % de Russes. Un homme explique à lui tout seul cette
forte proportion de Russes : Ilya Ilitch Mentchikov [1845-1916]. Celui qui
obtint avec Paul Ehrlich [1854-1915] le prix Nobel de Physiologie et Médecine
en 1908, attirait à l’Institut les étudiants russes. Voici un extrait du
discours d’Émile Roux [1853-1933] prononcé en 1915 pour les 70 ans de
Mentchikov : « Votre
laboratoire est le plus vivant de la maison ; les travailleurs s’y
pressent à l’envi. C’est là qu’on discute l’événement bactériologique du jour,
que l’on examine la préparation intéressante, qu’on vient chercher l’idée qui
sortira l’expérimentateur des difficultés où il est empêtré. C’est à vous qu’on
demande le contrôle d’un fait, récemment observé, qu’on dévoile la découverte
qui souvent ne survit pas à votre critique. »[68]
Fait étonnant qui permet de penser que Séliber n’était pas naturalisé :
sur les 193 Russes que compte l’Institut à l’époque, quatre seulement sont
naturalisés ; et Mentchikov n’en était pas : « Resté russe de nationalité, vous êtes devenu
français par votre choix [de vivre en France] et vous avez contracté avec
l’Institut Pasteur l’alliance franco-russe longtemps avant [dès 1889] que les
diplomates en aient eu l’idée. »[69]
En
Russie ensuite, avant la Révolution puis après la Seconde Guerre mondiale,
Séliber travaille à l’Institut Lesshaft de Pétrograd.
3. — De nombreuses publications.
Gerschon
Séliber fut publié dans divers pays : en Allemagne d’abord, puis en
France, en Italie et même en Russie, pour des travaux de deux types.
a).
Travaux de biologie.
- dans les Nova
Acta Academiae Caesareae Leopoldino-Carolino Germanicae Naturae Curiosorum
(Halle-Leipzig) en 1905 pour
- « Variations de la Jussieua repens (et en particulier de l’aérenchyme de forme
aquatique) », pp. 145-200, tome LXXXIV, Erhard Karras - Wilhelm Engelmann
ed., Halle-Leipzig, 1905.
- dans la Revue
générale de Botanique (Paris) en 1906, 1909-1910 et 1929 pour
- « Les conditions extérieures et la
reproduction chez quelques groupes du règne végétal (Analyses des travaux de G.
Klebs) »
pp. 193-204, 252-257, 296-301 puis 332-343, tome
XVIII, 15 mai, 15 juin, 15 juillet et 15 août 1906 ;
- « Les variations dans le règne végétal et
les conditions extérieures (Analyse des travaux de M. Klebs) »
pp. 420-445 & 470-477 puis pp. 95-111, tomes
XXI et XXII, novembre & décembre 1909 puis février 1910 ;
- « Le milieu extérieur et le développement
des plantes (Analyse des travaux de G. Klebs) », pp. 657-675 puis
728-743, n° XI et XII, tome XLI, 1929 tiré à part de 34 pages à la Librairie
générale de l’enseignement, Paris, 1930.
- dans la Revue
du Mois pour
- « Les plantes et le milieu
extérieur », janvier 1909.
- dans la revue Scientia. Rivista di scienza (Bologne) en 1911 pour
- « La structure du protoplasme »,
volume IX, année V, n° XVII-1, tiré à part de 11 pages chez Zanichelli,
Bologne.
- dans le Bulletin
de l’Institut Lesshaft (Petrograd) en 1921-1922 pour
- « La détermination des points cardinaux
(points-limites et optimum) comme problème fondamental de la biologie pure et
appliquée » [en russe, avec résumé français], tome III, 1921 ;
- « La culture des plantes et la physiologie
végétale » [en russe], tome V, 1922.
- dans les Comptes
rendus hebdomadaires des séances de l’Académie des Sciences en 1910 pour
- « Détermination des acides volatils dans
les produits de fermentation de quelques microbes d’après la méthode de
Duclaux », note présentée par Émile Roux le 17 mai 1910, pp.
1267-1268, extrait des Travaux de biologie végétale (livre des
élèves et amis de Gaston Bonnier) et tiré à part sous le titre Les acides volatils dans les produits de
fermentation de quelques microbes anaérobies chez Bouloy, Nemours,
1914 ;
- « Sur la symbiose du bacille butyrique en
culture avec d’autres microbes anaérobies », note présentée par Émile Roux
le 6 juin 1910, pp. 1545-1548 ;
- « Sur le virage du pigment de deux
champignons », note présentée par Émile Roux le 20 juin 1910, pp.
1707-1709.
b).
Travaux de philosophie.
Comme critique vulgarisateur des idées
philosophiques, il écrit en France dans la Revue
philosophique de la France et de l’étranger entre 1910 et 1914 pour deux
comptes rendus puis pour deux articles :
· « Le néovitalisme en Allemagne », pp.
625-636, tome LXIX, juin 1910 ;
· « Le problème du transformisme », pp.
72-91, tome LXXI, janvier 1911 ;
· « La philosophie russe contemporaine »
(signé N. Seliber), pp. 27-64 puis pp. 243-275, tome LXXIV, juillet et
septembre 1912 ;
· « La pensée russe présente-t-elle des
tendances originales en philosophie ? », pp. 162-191, tome LXXVIII,
août 1914.
Ces
publications semblent montrer qu’il quitta assez vite l’Union soviétique pour
s’installer en France. Fut-il expulsé avec son ami Nicolas Lossky, à l’automne
1922 ? 100 à 150 membres de l’intelligentsia russe vivant à Léningrad,
Moscou ou encore Odessa, de disciplines aussi bien scientifiques que
littéraires, apparemment choisis au hasard, furent emprisonnés puis expulsés du
pays comme « amis potentiels des
ennemis éventuels du régime existant »[70].
Ainsi le biologiste Mikhaïl Novikov, ancien recteur de l’Université de Moscou,
ou encore Ovchinnikov, ancien recteur de l’Université de Petrograd.
Une
autre incertitude subsiste : Gerschon est-il affilié à cet ingénieur
polytechnicien nommé Boris Izrailovitch Seliber, actif à Saint-Pétersbourg lui
aussi avant et immédiatement après la Révolution, auteur d’un ouvrage sur la
forêt souvent réédité[71] ?
De nombreux Seliber présents aux États-Unis tendent également à nous faire
penser que des membres de l’éventuelle famille de Gerschon finirent par émigrer
de nouveau, pour le Nouveau continent cette fois.
4. — Une fin discrète
L’activité
scientifique de notre Séliber marque le pas entre les deux guerres ; notamment,
il publie bien moins. La vie des émigrés russes était souvent difficile
matériellement. Peut-être Séliber a-t-il enseigné la botanique ou la
biologie ; peut-être encore qu’il dut délaisser ses recherches et changer
de métier, pour gagner sa vie. Sa carrière ne put en tous les cas reprendre que
bien plus tard, en Union soviétique.
Car
Gerschon Séliber, s’il partit bien de Russie, retourna plus tard en Union
soviétique. Peut-être y revint-il après la Seconde Guerre mondiale, dans le
flot de ces assez nombreuses familles d’émigrés qui choisirent alors de rentrer
au pays, fût-il soviétisé. Gerschon fait paraître en effet dans les années 1950
et 1960 deux sommes sur la microbiologie : La Microbiologie par les expériences[72] puis un Précis pratique de microbiologie[73] dédié à son dernier maître V. L.
Omelyanski, biologiste léningradois. Un exemplaire de ce dernier livre, offert
à l’Institut Pasteur, porte une mention manuscrite en russe datée du 20 juin
1963 : « Dernier travail de Grégoire
Lvovitch Seliber, offert à l’Institut Pasteur, dans les murs duquel il commença
sa carrière de microbiologiste »[74].
[1] « Charles Péguy » [en russe], La Pensée russe. Revue mensuelle de
littérature et de politique, vol. 10, an. XXXVI, pp. 32-52, Petrograd,
1915. Nous ne saurions trop remercier Youri Malinine d’avoir pour nous
recherché et copié l’article en question à la Bibliothèque nationale de Russie
de Saint-Pétersbourg.
[2] Ses sources sont les Cahiers de la quinzaine (les Cahiers
écrits par Péguy et sa prose avant tout : De la situation faite au parti intellectuel dans le monde moderne, De la situation faite au parti intellectuel
dans le monde moderne devant les accidents de la gloire temporelle, L’argent, Notre jeunesse), des ouvrages critiques (l’article nécrologique de
Maurice Barrès sur Charles Péguy, l’étude de Daniel Halévy citée plus loin),
des souvenirs personnels.
[3] Notice n° 19, « Péguy à l’étranger. Essai
d’une bibliographie de 1910 à 1930 », FACP
n° 36, pp. 23-26.
[4] Studi su
Charles Péguy. Bibliografia critica ed analitica : 1893-1978 et Supplemento alla Bibliografia di Charles
Péguy : 1979-1983, Milella, Lecce, 1982 et 1985.
[5] Voir l’article de Danielle Bonnaud-Lamotte:
« Les Russes et la Russie des années 1900 dans les Cahiers de la quinzaine » paru dans Littérature et société : Recueil d’études en l’honneur de Bernard
Guyon (DDB, 1973, pp. 161-172) et son livre Charles Péguy et la « Révolution sociale » (I.Na.L.F.,
1991), tous les deux assez représentatifs.
[6] Sont de nous les références aux Œuvres en prose complètes de Charles
Péguy, éd. de Robert Burac, coll. La Pléiade, Gallimard, 1987-1992 : les
sigles A, B et C désignent les volumes I, II et III de cette édition. La marque
« ... » a été écrite par Péguy lui-même ; le signe
« (...) » signifie que Séliber a effectué là une coupure qu’il a
indiquée ; le signe « [...] » signifie que Séliber a effectué là
une coupure que nous seuls indiquons, en donnant le texte non recopié sauf s’il
dépasse une phrase. Nous avons dû produire nos propres coupures en {mots de
début ; coupures des auteurs ; mots de fin} pour des questions de
propriété intellectuelle.
[7] Les œuvres de Péguy dont le présent article tirera
parti appartiennent à la dernière période de l’auteur, celle où l’auteur
explique le plus en détail ses positions philosophiques et religieuses. Nous ne
prétendons pas donner ici une image complète de l’homme et de l’écrivain ;
une thèse n’y suffirait peut-être pas, car il faudrait y présenter l’histoire
de la société française pendant les vingt dernières années (N.D.A.).
[8] C’est en juin 1910 que Péguy reçut de l’Académie
non son grand prix de littérature mais le prix Estrade-Delcros (N.D.T.).
[9] Il s’agit de L’argent
(N.D.T.).
[10] Le philosophe français Bergson, lors d’une
conversation avec l’auteur de ces lignes, déclara de Péguy : « Il était libre penseur dans la religion et
religieux dans la libre pensée ». Le texte que nous citons montre que
cette caractéristique a de profondes racines dans la vie de Péguy et qu’elle
apparaît dès l’enfance et l’adolescence de Péguy (N.D.A.).
[11] Séliber donne le mot également en français
(N.D.T.).
[12] Naudy dirigeait l’école normale d’Orléans, à
laquelle était rattachée l’école où Péguy commença sa scolarité. L’essai L’argent se présente comme une
introduction à l’étude de Naudy sur l’enseignement primaire en France, étude
publiée en 1913 dans les Cahiers de la
quinzaine (N.D.A.).
[13] Dans l’édition originale des Cahiers. Soit C 804-807 dans notre édition de référence (N.D.T.).
[14] Ib., p.
44 (N.D.A.). Soit C 808-811 (N.D.T.).
[15] Charles Maurras, chef actuel des monarchistes
français, dont l’organe principal est le journal Action Française (N.D.A.).
[16] Soit un passage situé en C 787-788, avant le
précédent et non « plus loin » (N.D.T.).
[17] Citation implicite de Péguy ; cf. C 792 (N.D.T.).
[18] Citation implicite et approximative d’un passage
situé avant le précédent, en C 791-792 (N.D.T.).
[19] C 793-794 (N.D.T.).
[20] C 96-98 (N.D.T.).
[21] C 104-105 (N.D.T.).
[22] Séliber donne en note les deux groupes nominaux,
difficiles à traduire en russe (N.D.T.).
[23] B 562 (N.D.T.).
[24] Précision donnée par Séliber seul et tirée du
co-texte (N.D.T.).
[25] L’argent,
février 1913, C 827. Référence non donnée par Séliber (N.D.T.).
[26] Séliber donne l’adjectif français en note parce
qu’il est difficile d’en trouver en russe un équivalent (N.D.T.).
[27] Sic,
avec citation répétée des deux derniers groupes nominaux. Le passage cite
implicitement puis explicitement un passage dont Séliber ne donne pas la
référence : De la situation faite au
parti intellectuel dans le monde moderne devant les accidents de la gloire
temporelle, oct. 1907, B 695-697 (N.D.T.).
[28] Séliber note ici que l’expression
« domination primaire » vient de ce qui s’appelle en France
« enseignement primaire » (N.D.T.).
[29] Citation implicite dont Séliber ne donne pas la
référence : Notre jeunesse,
juillet 1910, C 27 (N.D.T.).
[30] Citation implicite puis explicite de C 28-29
(N.D.T.).
[31] Précision ajoutée par Séliber (N.D.T.).
[32] Séliber dans une note donne ici l’expression de
Péguy en français (N.D.T.).
[33] C 10-11 (N.D.T.).
[34] C 12 (N.D.T.).
[35] Péguy écrivit ces lignes à l’époque des élections
de 1910 (N.D.A.).
[36] C 19-20 (N.D.T.).
[37] Citation implicite mais dont Séliber donne la
référence ; C 12 (N.D.T.).
[38] Citation implicite et dont Séliber ne donne pas
directement la référence ; c’est De
la situation faite au parti intellectuel dans le monde moderne devant les
accidents de la gloire temporelle qui évoque l’enterrement de Marcelin
Berthelot (notamment B 772-722) ; le passage cité est en B 700. Berthelot
fut l’élève puis le collaborateur de Mentchikov, qui joua un grand rôle dans
l’intégration de Séliber à l’Institut Pasteur (voir plus loin). N.D.T.
[39] Citation de Péguy sans doute, mais que nous avons
échoué à retrouver (N.D.T.).
[40] Les œuvres de Péguy, par leur construction comme
par leur méthode de raisonnement, sont loin de ressembler aux travaux
scientifiques ; ce sont des livres de publiciste, de polémiste, de
moraliste : les propositions énoncées ne se prêtent pas toujours à
démonstration ; le style des phrases a la particularité de faire grand
usage des répétitions. Il se peut que le lecteur qui tombe pour la première
fois sur un livre de Péguy ait besoin de surmonter une sorte de résistance
intérieure pour suivre attentivement les pensées de Péguy ; mais ensuite,
une fois familiarisé avec la manière de cet auteur, le lecteur fera
connaissance avec le philosophe, le véritable philosophe qui apparaît en
filigrane dans les œuvres de Péguy. Un historien, un philosophe, tout lecteur
éclairé trouvera chez Péguy beaucoup d’intéressantes idées. L’on disait de
Péguy, moitié pour rire, que sa boutique sise au 8 rue de la Sorbonne (la
Boutique des Cahiers de la quinzaine)
concurrençait la Sorbonne — Péguy eût précisé : la nouvelle Sorbonne, non
l’ancienne (N.D.A.).
[41] Quelques
nouveaux maîtres, « Les Cahiers du Centre », 1914, Paris,
Figuière (N.D.A.).
[42] Séliber arrête sa citation à la page 131 en
réalité (N.D.T.).
[43] Moïse et Tsiporah eurent comme fils Guerschon (Guer signifie en hébreu « émigré résident »
par différence avec le goy, « ressortissant étranger »),
d’où viennent les Guerschonites (Exode
6.16-17 ; Nombres 3.17-21). Voir Musée de la diaspora, Guide des patronymes juifs, Actes Sud,
1996, p. 114.
[44] C’est même un Russe qui s’y trompe : Basile
Zenkovski, Histoire de la philosophie
russe [en russe], « Introduction », tome I, YMCA-Press, 1948,
p.26.
[45] Au sens large : les correspondances qu’il a
eues avec Charles Péguy, la boutique-librairie des Cahiers de la quinzaine, et André Bourgeois sont en fait chacune
des singletons — à quoi nous ajoutons une lettre qui concerne Séliber. Tous les
documents sont consultables au Centre Charles Péguy d’Orléans, que nous
remercions de nous avoir autorisé à les reproduire.
[46] Non identifié.
[47] Notons à ce sujet la proximité textuelle qui
existe dans la Note conjointe entre
les colloïdes (que Péguy évoque encore en B 1508) et la fameuse théorie de
Péguy relative à la mouillature des hommes à la grâce (C 1310 ; nous
soulignons) : « Dans la
physique de la mouillature au contraire [de la « physique
ordinaire »], dans la physique de
l’humectation, (et elle est la même que la physique du ménisque, et de
l’équilibre des surfaces liquides, et de la formation des gouttes et
gouttelettes ; et des atmosphères ; et des dispersions ; et
des solutions colloïdales ; et
peut-être des autres solutions), l’accrochement, et par lui la causation ne
joue pas toujours. »
[48] Sur la vie à l’Institut dans cette période, lire
la somme novatrice : La Famille
pasteurienne. (Le personnel scientifique permanent de l’Institut Pasteur entre
1889 et 1914), D.E.A. rédigé sous la direction de J.-P. Goubert,
E.H.E.S.S., 1999. La présente étude doit beaucoup à ce mémoire. Sandra Legout,
son auteur, a grandement facilité nos recherches à l’Institut Pasteur.
[49] Jean-Joseph Auguste
Trillat [1861-1944], chargé à l’Institut Pasteur, de 1900 à 1904, du cours
d’analyses puis promu en 1905 chef du Service des recherches appliquées à
l’Hygiène. Trillat a de fait travaillé dans la première partie de sa carrière
(de 1885 à 1889) sur l’aldéhyde formique (procédé par catalyse), puis en chimie
appliquée (1888-1904) et parallèlement en chimie pure (de 1889 à 1905) sur de
nouvelles méthodes de diverses préparations chimiques, avant de se consacrer à
des questions d’hygiène, de la désinfection (1889-1904) à l’épidémiologie
(1906-1921). En chimie appliquée, on notera ses exposés sur les
« Influences activantes et paralysantes agissant sur le manganèse envisagé
comme porteur d’oxygène », sur « L’influence activante d’une matière
albuminoïde sur l’oxydation provoquée par le manganèse » ou « Sur le
rôle d’oxydases que peuvent jouer les sels manganeux en présence d’un
colloïde » (dans les Comptes rendus
de l’Académie des Sciences, Paris, respectivement : 1903, t. II, p.
922 ; 1904, t. I, p. 94 ; 1904, t. I, p. 274). Voir la Notice sur les titres et travaux
scientifiques de A. Trillat, Laval, Barnéoud, 1921 et les mémoires
présentés dans le Bulletin de la Société
chimique, Paris, 1904, pp. 190, 351, 807, 811.
[50] Dans un colloïde, à la différence d’une solution
homogène à l’équilibre, on observe une suspension stabilisée. Les termes de la
préparation sont impossibles à donner précisément, faute de savoir s’il s’agit
de manganèse sous sa forme métallique —
auquel cas il réagirait avec l’eau —, sous sa forme ionisée Mn2+ ou sous
une forme intermédiaire. Le tour de force consistait probablement à empêcher la
retombée du manganèse en suspension. Peut-être Trillat fit-il intervenir les
atomes d’oxygène de l’aldéhyde formique — qu’il étudiait à l’époque — pour
complexer une solution de Mn2+ et la stabiliser.
[51] Nikolaï Onoufriévitch Lossky [1870-1965],
philosophe russe. Après avoir soutenu en avril 1907 sa thèse de doctorat sur Le Fondement de l’intuitivisme, et fondé
en 1912, avec E. L. Radlov, la revue Nouvelles
idées philosophiques, il publie plusieurs travaux sur Bergson :
« Les défauts de la théorie bergsonienne de la connaissance et leurs
conséquences sur la métaphysique bergsonienne » (Voprossy filosofii i psikhologii, Moscou, n° 3 / 118, pp. 224-235,
1913) qui deviendra le chapitre sept de La Philosophie intuitive de Bergson (Moscou, Pout’, 1913 ; 2e
édition en 1914, 3e en 1922) ; la monographie
« Bergson » (in Les Nouvelles
de la Bourse, éd. nat., 23 déc. 1916) ; le compte rendu de « H.
Bergson. Les Deux sources de la morale et
de la religion » (in Cité
nouvelle, n° 2 ou 5, pp. 99-101) ; le chapitre 20,
« L’actualisme organique de Bergson », de l’Introduction générale à la philosophie (Possev, Francfort, 1956).
Lossky collabore dès 1909 à la revue La
Pensée russe.
[52] Le père Joseph de Tonquédec [1868-1962],
spécialiste de l’histoire des sciences, d’Aristote, de Saint-Thomas d’Aquin et
de Bergson, a publié un premier article, « Comment interpréter l’ordre du
monde ? » (Les Études, 5
mars 1908), puis « M. Bergson est-il moniste ? » (ibidem, 20 février 1912) où il donne des
lettres de Bergson adressées à lui. Il a réuni ces articles dans une plaquette
intitulée Dieu dans « L’Évolution
créatrice » (1912) puis — en compagnie d’autres articles issus entre
autres d’Études, de la Revue critique des idées et des livres
— dans un recueil qu’il a intitulé Sur la
philosophie bergsonienne (Beauchesne, 1936, 243 pp.). Un grand merci à Paul
Arnaud à qui je dois ces renseignements.
[53] Datation prudente de Jacques Brothier (archives
de sa collection privée) : entre entre jeudi 4 et lundi 8 septembre 1913,
dates des lettres qui entourent la présente.
[54] Sans doute un lapsus
calami d’André Bourgeois pour : « Dieu dans l’Évolution créatrice ».
[55] La lettre est écrite de la ville qui s’est nommée
successivement dans l’Histoire (Saint-)Pétersbourg,
puis pendant la Première Guerre mondiale Pétrograd,
puis Léningrad sous l’Union
soviétique et à nouveau (Saint-)Pétersbourg
dans la Russie actuelle. Nous abrégerons désormais Saint-Pétersbourg en SPb.
La lettre est datée avec les deux styles appliqués en Russie : la première
date est celle du calendrier julien, en usage encore aujourd’hui dans l’Église
orthodoxe ; la deuxième date, celle de notre calendrier grégorien.
[56] I. e. au
8 rue de la Sorbonne, dans la cinquième arrondissement de Paris.
[57] Ajout manuscrit. C’est l’article dont le texte
référencé est cité au début du présent article.
[58] L’on sait que Bourgeois remplaçait même parfois
Péguy pour la correction des épreuves de textes des Cahiers de la
quinzaine. L’envoi a-t-il été fait ? Cela est probable. L’article de
philosophie en question semble être « La pensée russe présente-t-elle des
tendances originales en philosophie ? » d’août 1914, voire « La
philosophie russe contemporaine » de 1912. Articles de la Revue philosophique (voir ci-dessous).
[59] Voici un témoignage qui confirme ce qu’écrivait
Danielle Bonnaud-Lamotte : que des témoignages étaient conservés au Centre
Charles Péguy d’Orléans de renvois par la censure de Cahiers de la quinzaine. Cette censure militaire était aussi en
vigueur en France pour les courriers à destination de l’étranger.
[60] Collaborateurs tels que Auguste Fernbach
[1860-1939], qui poursuivit — comme Séliber — des études en Allemagne avant de
travailler avec Duclaux, comme préparateur à la Sorbonne tout d’abord. Michel
Morange, « Pasteur et l’École normale supérieure », Le Courrier de l’école normale supérieure,
n° 26, mars 1995, pp. 1-2 ; Maurice Vallery-Radot, « Pasteur et
l’École normale », Bulletin de la
Société des Amis de l’École Normale Supérieure, n° 192, mars 1994, pp.
8-25.
[61] Cf.
Robert Burac, Charles Péguy : la
révolution et la grâce, Laffont, 1994, p. 100 ; lettre du 3 janvier
1905 des Cahiers à « Théo
Woehrel, Institut Pasteur, boulevard Louis XIV, Lille » conservée au
Centre Charles Péguy et indiquant que la clientèle de librairie de l’Institut
Pasteur de Paris était rue Cujas.
[62] Cf. FACP n° 131, p. 39.
[63] Lire Marc Bournérias, « Gaston Bonnier,
éminent pédagogue et botaniste de terrain », Bulletin de la Société botanique française, n° 137, 1990, pp.
93-105.
[64] Péguy rend post
mortem, dans ses Notes pour une
thèse, un vibrant hommage au directeur de l’Institut Pasteur (A 280), dreyfusiste
(voir A 1583) cofondateur de la Ligue des droits de l’homme et directeur de
l’École des hautes études sociales (A 1638-1639), aux convictions fortes
« comme sa tête d’Auvergnat »
(B 1135) : « autant que
personne il savait sans doute ce que c’est que de la compétence / il avait une
compétence incontestée dans les sciences de la biologie / tout à fait notamment
dans les sciences de la microbiologie » (B 1134). Plus loin
encore, Péguy désigne Duclaux comme « un
savant authentique incontesté avancé compétent »
(B 1169), l’adjectif « avancé » étant bien ainsi dégagé du reste du
texte parce qu’il est pris au sens de son équivalent latin promotus de promoveo, comme quasi-synonyme de
« promu ». Péguy voit en Duclaux un proche de par son origine sociale
modeste (B 1558) : « Duclaux
n’avait point été élevé dans les écoles comme un coq en pâte (nous non plus) /
il était d’une génération souvent héroïque cet Auvergnat se vantait d’avoir été
petit saute-ruisseau ». Péguy connaissait Duclaux pour avoir « plusieurs fois » causé « quelques minutes » avec lui (A
718). Les limites de son admiration sont politiques (A 1147, 1638).
[65] Ainsi qu’il appert du passage (B 1164) :
« je demandai à M. Duclaux s’il
connaissait M. Bergson ou du moins s’il avait lu ou connaissait les deux livres
et les articles et les leçons de la philosophie bergsonienne [...] Il me
répondit que jamais il n’avait été mis directement en relation / en
communication avec cette philosophie / et pourtant la parenté est évidemment indéniable ».
[66] Voir le livre célébrant le 28 juin 1914 le Vingt-cinquième anniversaire de la fondation
du laboratoire de biologie végétale de Fontainebleau et de la création de la
« Revue générale de botanique » (Bouloy, Nemours, 1914, p.
15) : « Et ce n’est pas en France seulement que se manifeste
l’influence scientifique de M. Gaston Bonnier. Plusieurs Professeurs ou
Directeurs de Jardins botaniques de l’étranger, sans être au sens strict du
mot, les élèves de M. Gaston Bonnier, sont venus s’imprégner de son
enseignement en travaillant, parfois plusieurs années au Laboratoire de
Fontainebleau. J’en trouve à Saint-Pétersbourg [e. g. André de Richter — privatdocent de botanique à
l’Université impériale de SPb —, Wladimir Lubimenko — conservateur du
laboratoire de biologie végétale du Jardin botanique Pierre-le-Grand de SPb — ou Wladimir Palladine — professeur de
botanique à l’Université impériale de SPb], à Séville [Francisco de Las Barras
de Aragon], à Bucarest [Emanuel Teodoresco], à Kolozsvar [en Hongrie ; e. g. Valentini Elvire, Kövessi], à
Copenhague [Frederik Weis, Lauritz Kolderup-Rosenvinge], etc., au-delà de
l’Atlantique, à Boston [Alfred Gundersen]. » Séliber souscrivit à ce
livre, aux côtés d’autres étudiants russes résidant à Paris : Mlle
Evguénia Keiline, Mlle Anna Joukov...
[67] Voir Annales
des fermentations, t. V, n° 2, 1939, pp. 65-73 ; Annales de l’Institut Pasteur, t. 62, n° 3, 1939,
pp. 249-252 & t. 37, pp. 193-194.
[68] Cité dans Olga Mentchikov, Vie d’Élie Mentchikoff, Hachette, 1920, pp. 127-128.
[69] Discours de Roux, Op. cit., p. 129.
[70] Il est fait mention de cette expulsion vers
l’Allemagne dans les Izvestia TsK, n°
11-12, 1922, pp. 47-48 ; dans Alexandre Soljénitsyne, L’Archipel du goulag, t. I, Seuil, 1974, p. 268 ; dans Pitirim
Alexandrovitch Sorokine, The Long Journey,
New Haven, 1963, p. 192 ; dans l’Istoriya
Leningradskogo Universiteta, p. 244.
[71] Calendrier-guide
de l’industrie forestière, SPb, Éditions de la revue Économie forestière, commerce des bois et combustible (3e
éd. en 1913, 5e éd. en 1924 sous le titre Guide de l’industrie et de l’agriculture forestières). Il publie
aussi un descriptif « De la situation actuelle de notre industrie
forestière », exposé tenu en russe au « Congrès des Représentants du
commerce des bois et combustibles forestiers » (SPb, 1914).
[72] En collaboration avec R. S. Katsnelson, I. S.
Skalon et G. A. Katanskaïa, Moscou, Académie des sciences pédagogiques, 1953.
[73] Moscou, École supérieure, 1962. Le livre, écrit
sous sa direction, a paru après sa mort.
[74] On aura remarqué le changement de son
prénom : peut-être que l’affirmation de ses origines juives n’était pas
souhaitée dans l’Union soviétique d’alors...