Péguy et Geneviève Favre

 

« […] si […] vous tenez absolument à partir la première, et que je vous laisse faire, vous emploierez votre avance à me recommander à votre grande patronne sainte Geneviève qui n’aura rien à vous refuser. »

 

Charles Péguy à Geneviève Favre, 1er juin 1914 (lundi de Pentecôte)

 

Féministe convaincue et d’ascendance lyonnaise, Geneviève Favre devait être évoquée dans ce colloque sur « Péguy et les femmes ». Les péguistes connaissent déjà bien le républicanisme viscéral et l'anticléricalisme farouche de la « grande amie » de Péguy, ainsi que l'importance pour ce dernier des stimulants « déjeuners du jeudi ». Puisse notre étude préciser le milieu dans laquelle s'inscrit cette belle amitié, clarifier sa chronologie, et sonder la profondeur spirituelle où elle se noua.

Nous avons utilisé, avec profit mais de manière adventice, divers ouvrages sur les Maritain, et au premier chef Péguy au porche de l’église (1997), diverses revues sur Péguy et au premier chef le témoignage de Geneviève Favre paru dans Europe entre les deux guerres (1938) et le témoignage de Jeanne Garnier-Maritain paru intégralement dans le bulletin de l’Amitié Charles-Péguy 69 (1995) [1]. Sur Jules Favre, on consultera tant l’ouvrage de Pierre Antoine Perrod, Jules Favre, avocat de la liberté[2] que deux autres plus récents : Edmond Benoît-Lévy, Jules Favre et Maurice Reclus, Jules Favre, 1809-1880. Essai de biographie historique et morale[3]. Nous avons enfin consulté un assez grand nombre de registres d’État-Civil dans des archives désormais pour une bonne part disponibles en ligne, qu’elles soient départementales (notamment Hauts-de-Seine, Rhône, Saône-et-Loire) ou municipales (Lyon, Paris).

 

 

I. Petite vie d’une grande amie

 

Souhaitant de prime abord compléter les informations fournies dans l’annotation de la « Correspondance Péguy ‒ Geneviève Favre » éditée d’abord par Maurice Reclus dans Le Péguy que j’ai connu[4] puis par Julie Sabiani dans les ACP 54, 65 et 66, nous suivrons pour ce faire l’ordre alphabétique. Les noms qui vont défiler désormais constituent une bonne part de ce milieu où évolue Geneviève Favre. Aux amis succéderont les membres d’une famille aux larges ramifications.

 

1. Plusieurs drames familiaux, deux enfants, un féminisme sui generis

 

Geneviève Favre est la demi-sœur de Berthe Vernier, que Jules Favre éleva comme sa fille ; elle est aussi la sœur de Gabrielle Favre, épouse Martinez del Rio, qui meurt en 1905, et de Jules Favre, handicapé mental qui vit sous la protection de ses sœurs jusqu’à sa mort en 1889. Mais Geneviève est la confidente attitrée de son père, qu’il est parfaitement juste d’évoquer succinctement en un colloque lyonnais.

Natif de Lyon en 1809, lycéen en 1817-1825 puis avoué lyonnais en 1825-1826, il s’inscrit au barreau de cette même ville, où il exerce comme avocat de 1831 à 1836 ; il défendra ainsi les Canuts en 1834-1835. Il sera député du Rhône grâce à la popularité ainsi acquise (successivement en 1849-1851, 1863-1869, 1871-1876), puis sénateur du Rhône jusqu’à sa mort (1876-1880). La capitale des Gaules s’en souvient, qui a donné son nom à un boulevard aux Brotteaux, qui possède deux bustes du grand homme (l’un conservé à la Préfecture, l’autre au Musée des Beaux-Arts) et qui fait une place d’honneur à Jules Favre dans le grand tableau que Louis-Édouard Fournier a consacré en 1896 « Aux gloires du Lyonnais et du Beaujolais » au premier plan, en plein centre, de profil.

Geneviève Favre grandit à partir de 1860 dans l’hôtel particulier du 91 de la rue d’Amsterdam, à Paris, où elle se livre à de nombreuses lectures puisées dans la volumineuse bibliothèque paternelle. Baptisée catholique à Rueil le 27 avril 1856, suivant la volonté de sa mère, Geneviève ne reçoit néanmoins pas d’éducation religieuse. Son parrain, Alphonse-François Odiot, mourra d’ailleurs en 1859. Son père se rallie au protestantisme vers la fin de sa vie, sous l’influence des propres convictions de Julie Velten, fille d’un pasteur alsacien, qu’il épouse en 1874. Geneviève restera toute sa vie durant farouchement indépendante de toute religion et ennemie des prêtres et autres directeurs de conscience. Trois faits déterminèrent cette ferme conduite : « […] un vieux curé de campagne avait tout tenté pour fausser l’esprit de notre mère, pour l’arracher à son foyer, à notre tendresse […] »[5], parce qu’elle n’était pas mariée à Jules Favre, ni civilement ni religieusement ; « […] plus tard les questions indiscrètes d’un prêtre m’avaient révoltée » ‒ sans doute à l’occasion du baptême de Jeanne ; enfin, nous ne connaissons pas davantage « le curé de campagne » qui « a disloqué le mariage de [s]a fille »[6].

Mais Geneviève Favre s’est elle aussi, dans le sillage du père, convertie au protestantisme libéral.

Elle avait eu une enfance très confinée. Car ce que Geneviève Favre ignorait et qu’elle n’apprit que longtemps après le décès de sa mère, Jeanne Charmont, c’était que Jules Favre n’était pas marié à sa mère, cette dernière n’ayant pas divorcé de son premier époux. Ce ménage irrégulier impose à la famille une vie en semi-clandestinité. Pourtant, Jules Favre ne cesse d’écrire à sa fille Geneviève quand les obligations politiques l’éloignent du foyer, y compris en octobre 1870, pendant la Défense nationale, quand, menacé dans sa vie même, il est emprisonné à l’Hôtel-de-Ville de Paris. Pourtant, Geneviève fréquente familièrement le Ministère des Affaires étrangères.

 

Jeanne, née le 6 mars 1875, a été baptisée catholique le 23 mai 1875 à l’instigation de son père[7]. Son pârrain : Jules Favre lui-même, son grand-père. Jacques, né en 1882, reçoit le baptême luthérien, à l’instigation de sa mère[8].

C’est Geneviève qui obtiendra le 15 avril 1886 la garde de ses deux enfants, qui ne verront leur père, selon le jugement de divorce, que deux jours par mois. « Nous touchons là un trait essentiel de Geneviève, que nous retrouverons dans le caractère de sa fille Jeanne. Elle ne supporte pas le partage. Mères, elles sont tout entières à leurs enfants, au point que plus tard, Jeanne avouera à sa fille Éveline que si elle n’avait pas eu d’enfants, elle n’aurait sans doute pas divorcé. C’est un aspect du féminisme des dames Favre qu’il faut relever, même s’il se comprend difficilement. »[9]

La vie matérielle de Geneviève et de ses deux enfants en bas âge n’est pas aisée. Geneviève doit faire pour vivre des traductions d’anglais. Mère attentive, elle élève son fils pour en faire un nouveau Jules Favre. Elle se lie avec les Renan, qui ont eux aussi embrassé la religion réformée et dont les enfants sympathisent avec ses propres enfants.

Jeanne et Jacques reçoivent de leur mère non point une « éducation laïque »[10] mais une instruction religieuse, rudimentaire certes mais réelle, confiée à un pasteur protestant[11], théologien formé à Genève, Berlin et Heidelberg, professeur à l'École des Hautes Études : Jean Réville, le directeur de la Revue de l'histoire des religions de 1884 à 1908. Leur mère veut en effet développer en eux le sens de l’humanité, le soin de l’éthique personnelle, la passion des idées, le goût du libre débat.

Péguy les considérera presque comme ses enfants, bien que le plus jeune, Jacques, ne soit que de neuf ans son cadet : « La bourgeoise que j’étais, au dire de mes enfants, était à l’unisson avec ce jeune ami dreyfusiste, socialiste… libertaire même. Il me confiait son affection pour mon enfant, qu’il considérait lui-même commeun grand fils, et sur lequel il comptait pour être son collaborateur aux Cahiers, son continuateur. »[12]

Mieux : deux amis de ces enfants se font une place à la table familiale de Geneviève : « Maurice, fils d’Onésyme Reclus, Ernest Psichari, petit-fils de Renan, qui à Henri IV étaient devenus, pour mon fils, les élus d’une amitié sans pareille, avaient, par l’affection dont ils me comblaient, pris près de moi la place d’enfants d’adoption. »[13]

Hélas, les enfants biologiques s’éloignèrent des idées de leur mère. Ils se convertirent au catholicisme. Pire : ils fréquentèrent Bloy, contre lequel de nombreuses connaissances prévinrent Geneviève. Péguy tantôt tempère la mère, tantôt l’approuve. Quand il la tempère, il lui dit : « Ah, mes enfants peuvent bien devenir curé, psteur, rabbin, je ne me ferai pas de bile sur eux... »[14] Maurice fut dès lors un autre Jacques, Ernest un autre enfant que Jeanne.

 

Jules Favre n’a cessé de professeur un féminisme éclairé qui a déterminé les propres conceptions sociales et politiques de sa fille. Certes, comme avocat, il a eu à « défendre » en 1838 le mari de Flora Tristan, accusé de tentative d’assassinat sur sa féministe d’épouse… Mais tout oblige à penser qu’il plaida là par sens du devoir au début de sa carrière, sinon contre sa conscience. Ce sont les conférences publiques de Jules Favre qui nous éclaire le mieux sur la définition exacte de son féminisme.

Lors de la première conférence parisienne de l’hiver 1868-1869, le 10 janvier 1869, à la Salle Valentino, il invite les femmes à investir la vie de la cité : « Il faut qu’elles apprennent à devenir citoyennes, qu’elles cessent d’être indifférentes aux destinées de la patrie, qu’elles se pénètrent de la science, qu’elles s’affranchissent de tous les jougs, excepté de celui du devoir et de la moralité… Leur tâche est immense ! Sur les genoux de sa mère, l’enfant ne doit pas apprendre seulement la tendresse, il faut que son jeune esprit, comme au matin la fleur cherche le soleil, s’y ouvre à l’intelligence, reçoive les conseils qui fortifient, élèvent, instruisent et restent pendant le cœur de la vie les plus salutaires leçons. »[15]

Le 31 janvier de la même année, au Grand Orient de France, il  loue la Convention, qui pensait que les jeunes filles ne pouvaient recevoir de meilleure éducation que celle dispensée par des institutrices, et il attend beaucoup de cette éducation, qui fera progresser la cause des femmes. Mais il est également favorable à l’éducation commune des filles et des garçons, qui, conjuguée à la généralisation de l’enseignement primaire, permettra de remporter la guerre contre l’ignorance[16].

Le 13 février 1870, au cirque des Champs-Élysées, Jules Favre cite Montesquieu : « Montesquieu a dit que la chasteté des femmes était si bien liée à la grandeur, à la prospérité des Empires, que ceux dans lesquels elle n’existait pas étaient condamnés à une incurable faiblesse et à une inévitable décadence. »[17]

Le 4 avril 1874, il prononce à Bruxelles toute une conférence « De la condition de la femme dans les sociétés démocratiques », où il propose d’adjoindre à l’idéal démocratique l’égalité des sexes. Jules Favre rappelle la cruauté des Coutumes de Beauvaisis recueillies et commentées par Beaumanoir en 1283  : « Tout mari peut battre sa femme, quand elle ne veut pas obéir ou quand elle le dément, pourvu que ce soit modérément et sans que mort s'en suive… si l’on en croyait Beaumanoir ! »[18] Jules Favre évoque à plusieurs reprises la fameuse parabole de la femme adultère, que le Christ sauve de la lapidation et à laquelle il lance finalement : « Allez et ne péchez plus. » Il finit sur de hautes attentes : « Les femmes sont appelées à donner aux institutions démocratiques leur complément et leur autorité morale, en pénétrant les associations qui en sont l’honneur et la force, de leur intelligence, de leur esprit d’ordre et de leur bienveillante justice. Les sociétés modernes sont en droit de beaucoup exiger des femmes, puisque c’est d’elles qu’elles attendent le plus légitime et le plus solide fondement de leur grandeur. »

Citons encore, et pour en finir avec le féminisme de Jules Favre, ce passage épistolaire et privé que Geneviève elle-même recopiera pour Caroline Baudouin en 1909 : « Les femmes représentent la gracieuse mise en œuvre des choses indispensables. Elles ont véritablement l’art divin qui voile de poésie toutes les trivialités de l’existence. Elles écartent ce qui blesse, ce qui chagrine, ce qui arrête et le comble de leur existence est de déguiser leurs actions. Que d’hommes sont ainsi heureux sans soupçonner un instant la charmante industrie dépensée en leur honneur : ils sont ingrats par défaut de clairvoyance, et les femmes le leur pardonnent pourvu qu’ils jouissent de ce qu’elles font pour eux. »[19]

Ces convictions paternelles, Geneviève les fait siennes et les dépasse même. Non qu’elle soit influencée par sa belle-mère, qu’elle n’apprécie guère, et ses traités d’éducation féminine, qui feront d’elle en 1880 une excellente directrice de la toute nouvelle École normale supérieure de Sèvres.

Après la Première Guerre mondiale, Geneviève Favre trouvera dans l’idéologie communiste l’antidote aux maximes proudhoniennes : « Courtisane ou ménagère ! »[20] et « Plutôt la réclusion que cette prétendue émancipation pour la femme ! »[21]

Son féminisme, né des affirmations paternelles, du drame sentimental vécu par ses parents, de l’échec de son propre mariage, s’exprime dans une plaquette de 1932, Le Droit à la maternité, restée assez confidentielle[22]. L’auteur y constate une situation dramatique : le nombre des foyers mon-parentaux (femmes abandonnées ou mères seules) explose, ainsi que celui des avortements, à cause d’une liberté sexuelle assez nouvelle, favorisée par l’appel des hommes sous les drapeaux, le travail en commun, des mœurs très relâchées. Or cette liberté sexuelle de la femme est « la négation de la maternité » : « Le droit à la maternité, revendiquez-le, au contraoire, sans répit pour celles qui veulent être des femmes dans la plus haute acception du mot, luttant pour leur affranchissement, en tant qu’épouses et mères, pour celles qui respectent en elles le germe de vie déposé par un amour qu’elles respectent aussi. »[23]

Écartant la solution trop facile de la stérilisation temporaire de la femme, parce qu’elle se fait « contre la Nature » alors que le véritable adversaire est « le plaisir déchaîné qui est néfaste »[24], Geneviève Favre s’attaque au grand fléau de l’avortement clandestin. L’enfant illégitime doit avoir les mêmes droits que l’enfant légitime. Une éducation sexuelle doit mettre l’accent sur la volonté personnelle, sur la maîtrise de soi-même. Le mariage tel que le définit notre vieux Code civil français patriarchal doit être réformé hardiment : plus d’autorité maritale, mariage et divorce libres (après 18 ans, pour la femme), séparation des biens avec communauté d’acquêts, paternité établie sur déclaration de la femme (l’homme ayant tout de même un certain délai pour contester). L’adultère ne serait plus réprimé. Certes, Geneviève Favre prône la chasteté avant le mariage : un certificat prénuptial sera nécessaire au mariage, qui implique une éducation familiale indispensable à son tour ; et elle pense que la monogamie constitue la forme achevée du progrès moral de l’humanité.

Le génie des femmes n’est pas d’effectuer les mêmes tâches que les hommes, comme cela été le cas dès août 1914, mais de former la cellule familiale, comme l’esprit protestant, qui a soufflé en libérateur de la femme, le conçoit : « Si la Femme a donné à l’homme le symbole tragique du Paradis perdu, elle a mis au cœur des êtres la solennelle liberté du choix, l’inépuisable soif du Bien, de l’amour, de la pitié et, dans l’âme, l’essor ascensionnel vers la beauté. »[25]

La Révolution russe, qui entendait mettre l’homme au service de la classe ouvrière pour sa libération collective, n’est pas sans fournir un modèle concret à ces théories. Pourtant, le vocabulaire utilisé par l’auteur demeure pénétré d’un ton évangélique : « Quelles sont en effet ces femmes en théorie, dont ma vie a côtoyé et admiré les vies ? Elles appartiennent aux différentes classes de la société : peuple, intellectuels, bourgeoisie ; elles sont athées ; elles ont parcouru la voie étroite, épineuse, plusieurs la voie douloureuse ; toujours tête haute, sensibilité exquise, dévouement illimité, sacrifice fièrement consenti ; héroïsme même devant la cruauté des plus déchirantes immolations, sans croyance religieuse, oui, mais foyer, elles-mêmes, de la puissance de l’Esprit. »[26] Féminisme étonnant d’une femme original qui se disait « communiste spiritualiste » et qui mourut persuadée de l’immortalité de l’âme, ayant retrouvé la foi par la lecture attentive des spiritualistes de l’Inde. « Décédée dans le Communion de la Foi Chrétienne »[27], elle avait été accompagnée pendant ses dernières heures par le pasteur luthérien pacifiste Henri Roser[28].

Ses derniers mots la rapprochèrent singulièrement de Jeanne d’Arc, au souvenir d’Henri Roser : « Fidèle à la conviction de toute sa vie, Madame Favre a exprimé le ferme désir de demeurer libre, à l’heure de la mort, de toute appartenance confessionnelle, et c’est pourquoi, conformément à son vœu, nous nous sommes abstenus de célébrer ses obsèques dans un temple. Mais elle n’en a pas moins voulu se mettre, selon son humble expression, sous la protection de notre foi évangélique à l’heure dernière, et c’est pourquoi, suivant sa volonté, un pasteur de l’Église réformée vient ici apporter les paroles de l’espérance et de la foi. […] Dans ces derniers mois, elle s’employait encore, pour servir l’avenir, à écrire de sa ferme écriture et de son esprit merveilleusement lucide, une mise au point de ce que, mieux que personne, elle connaissait de la pensée de son cher Péguy. […] Quinze jours avant sa mort, comme après une sérieuse alerte qui la laissait épuisée, je priais auprès d’elle à haute voix, elle trouva assez de souffle pour ajouter comme la prière suprême après laquelle sa propre vie n’entrait plus en compte : Pourvu que l’humanité soit sauvée ! et tôt après elle dit encore : Il faut relever la France. »[29]

Notons pour finir que ce fut Geneviève Favre qui déposa à la bibliothèque Marguerite-Durand, dont la directrice, Jeanne Perrot, dite Harlor, était d’ailleurs une amie intime de madame Favre, tout un fonds d’archives de la « Ligue internationale des femmes pour la Paix et la Liberté » et de la « Ligue internationale des Mères et Éducatrices pour la Paix »[30], deux mouvements dont elle était membre[31].

 

2. Les amis de Geneviève Favre : Acollas, Borel et alii

 

La « famille Acollas », de « lecture incertaine[32] », désigne la famille d’Émile Acollas (1826-1891), l'un des fondateurs en 1867 de la « Ligue de la Paix et de la liberté », à Genève. Précoce opposant à l’Empire, il avait été condamné à un an de prison pour des raisons politiques et s’était exilé en Suisse, où il fut titulaire d’une chaire de droit. Jules Favre, devant le tribunal correctionnel de la Seine, plaida pour le juriste, dont il vanta l’existence désintéressée, sans rien cacher des opinions démocratiques radicales de son client[33]. L’avocat eut ce mot inspiré : « Le Congrès de Genève n'a été pour l'œuvre qu'il se proposait, qu'un grain de sénevé ; mais ce grain de sénevé deviendra l'arbre gigantesque qui abritera sous son feuillage les enfants des peuples. » Après être rentré à Paris, d’abord emprisonné pour avoir fomenté une Fédération démocratique de l'Europe unie, Acollas fut nommé par la Commune doyen de la Faculté de Droit. En 1880, il fut nommé inspecteur général des établissements pénitentiaires[34].

« Borel », non identifié[35], ne peut être qu’Émile Borel (1871-1956), mathématicien spécialiste des fonctions. Ancien Barbiste et normalien, Borel est alors (1908) maître de conférences à l'École normale, poste où il fut nommé à l’âge de vingt-six ans. D’abord abonné des Cahiers, il s’en désabonnera en 1911, jugeant leur ligne trop catholique. Ont déjà été décrites les discussions animées du couple Borel, « avec Paul Langevin, Jean Perrin, Jules Drack, mais aussi Jacques Maritain, Pierre et Marie Curie […], Léon Blum, Edouard Herriot, parfois Charles Péguy[36]. » Marguerite Appell avait épousé Borel en 1901 et tenait un salon à la fois scientifique et littéraire en vogue à la Belle Époque ; elle et son mari avaient créé en 1906 La Revue du mois, au succès immédiat.

« M. Charmont », décrit en note comme « un universitaire pacifiste », n’est pas Marie-Jean-Baptiste-Louis-Jules Charmont (1849-1889), oncle de Geneviève Favre[37]. Si madame Favre l’appelle « mon cousin », c’est que ce professeur à la Faculté de droit de Montpellier est Joseph-Léon-Marie Charmont (1859-1922), fils du beau-frère de la mère de Geneviève Favre. Sa fille l’accompagnait chez cette dernière[38] : Paule Charlotte Suzanne Charmont (1889-1961).

« M. Coulon[39] » ne peut désigner que Georges Coulon. Né en 1838, ancien préfet, vice-président du Conseil d’État[40], beau-frère de Camille Pelletan, il eut l’honneur de funérailles nationales en 1912. L’un de ses six fils, Jean-Paul Coulon (1881-1963), élève d’Henri-IV, présenta à son camarade Maritain Robert Debré (qui à son tour lui fit connaître Péguy).

Même si la famille Dubrujeaud n’est pas inconnue, il est ardu d’identifier ce « Dubrujeaud » que Geneviève Favre appelle « mon ami » et qui participa à au moins un dîner avec Péguy en 1908[41]. Est-ce Albert Dubrujeaud, journaliste chroniqueur et romancier populaire (1852-191.), qui collabora notamment au Gaulois et à l'Écho de Paris ? C’est peu probable : l’homme vivait retiré déjà, près d’Avallon, sur les terres d’Anna Judic (1849-1911), sa compagne. Est-ce Léon Dubrujeaud (1846-1920), ancien entrepreneur de maçonnerie devenu le 16 janvier 1907 président de la Chambre de commerce de Paris[42] ? Il était administrateur du Sous-Comptoir des Entrepreneurs et du Crédit industriel et commercial. Membre de la Société historique d'Auteuil et de Passy, il demeurait 4, rue Freycinet, et était lui aussi de la génération de Geneviève Favre. Est-ce plutôt son fils André, né en 1877 et attaché aux Arts décoratifs, qui meurt pour la France en octobre 1915 ? Sa mère, née Marie Doucet, était la sœur du couturier parisien Jacques Doucet (1853-1929). Et André avait un frère : Jean Dubrujeaud (1880-1969), qui fut un temps chargé de la collection Doucet… Même sans savoir précisément de qui il s’agissait, il y a fort à parier que le sympathique convive fut l’un de ces trois derniers.

« Finot », en 1905[43], désigne Jean Finot (1856-1922), directeur de la Revue des revues de 1892 à 1922.

« Qui est Léonie ? », demande Julie Sabiani[44]. Sont exclues Léonie Baillet, sœur de Louis Baillet née en 1872, devenue madame Jules Fandeux, qui vivait à Blois[45], ou Léonie Hadwina Dauprat née Gaultry, fille d'un notaire de Fontainebleau, qui est quant à elle liée à Bloy : Geneviève Favre n’a pu la désigner comme sa « chère petite Léonie » ! En revanche, Péguy a envoyé en juillet 1914 une carte de visite à Léonie Albert Isay, sur laquelle, en dehors de son nom, nous ne sommes guère renseigné[46]… S’agit-il de la fille d’Albert Lazard Isay ? Il semble que oui. Ce dernier, né en 1861 à Vic-sur-Seille, ancien élève du lycée de Nancy, ancien chargé de cours de mathématiques au Prytanée militaire et néanmoins auteur de quelques vers publiés dans une revue régionaliste en 1903, l’année où il devient officier de l'Instruction publique, était alors (1906) professeur au lycée Carnot[47]. Il résidait au 30, rue Juliette-Lamber, dans le XVIIe arrondissement.

« M. Maux » qui donne des nouvelles de Maritain à Péguy[48] est une erreur de lecture pour Marix.

« M. Monier[49] » devrait faire l’objet d’une note : qui est-il ? Ce point reste obscur pour nous, même si nous nous demandons, eu égard au contexte médical qui entoure l’évocation par Geneviève Favre de ce patronyme, s’il ne s’agirait pas là de Léon Monier, docteur en médecine (Contribution à l'étude pathogénique des infections dentaires, Paris, 1904), ancien interne des hôpitaux de Paris, dentiste et stomatologiste réputé.

Une lettre écrite en 1910 évoque un dénommé Salas, « ami-élève[50] » du philosophe et historien Émile Clermont (1880-1916)[51] : « [...] Clermont me parle encore de l'émotion qu'il a éprouvée à vous lire. Son ami-élève, le jeune Salas a partagé ses sentiments en connaissant Notre jeunesse. Ce jeune homme (petit-fils d'Eiffel) désire beaucoup vous être présenté. » C’est une erreur de lecture. Georges Salles (1889-1966), fils d’Adolphe Salles (1858-1923) et de Claire Eiffel (1863-1934), elle-même fille aînée de Gustave Eiffel, né en 1889, licencié en droit et ès lettres, se trouve mêlé dès sa jeunesse au monde des arts et des lettres. Il est le plus cher confident  de Clermont[52] et aime à voyager avec lui. Croix de guerre 1914-1918, il fera une carrière de conservateur à la Direction des Beaux-Arts (1921-24), aux Musées nationaux (1924-26), à l'École puis au musée du Louvre (1926-41), au musée Guimet (1941-45), pour finir Directeur des Musées de France (1945-57).

 

Enfin, quelques détails de cette correspondance demandent des mises au point.

1907. Afin de nourrir la note au toponyme Varce, il faut, à propos de Pierre Termier, renvoyer aux Grandes amitiés[53].

1910. Péguy mentionne la « nuit du quatre août » en pensant à celle de 1789, pendant laquelle l'Assemblée nationale procéda à l’abolition des privilèges, reconnaissant l'égalité de tous devant l'impôt et l'emploi[54].

1910-1933. Les domestiques ont un nom : Angèle[55], c’est Angèle Baton, bien connue des spécialistes de Jacques Maritain ; et Thérèse[56] n’est autre que Thérèse Bonnard[57], au service de Geneviève Favre depuis 1910[58].

1911. L’« intervention chirurgicale subie par G. Favre » est une opération de l’appendicite[59].

1913. « Tapret[60] » n’est pas n’importe quel « médecin ». Odile Tapret (1845-1921), docteur en médecine (Étude clinique sur la péritonite chronique d'emblée, Paris, 1878), membre de la Société anatomique, de la Société clinique et de la Société de laryngologie, ancien interne des hôpitaux de Paris, était chef de service, depuis 1895, à l'Hôpital Lariboisière. C’était « non seulement un de nos plus éminents praticiens, mais aussi un esprit lettré, un ami des arts, et un connaisseur en littérature, en peinture et en musique ». Il déploya sa bienveillance auprès d’un patient peu commun atteint de rhumatisme articulaire qu’il soulagea notablement : Verlaine. Châtelain de Dammartin-sur-Tigeaux, il était aussi maire de la commune depuis 1908.

1913. Les « trois ans » allusifs d’une lettre séparent en réalité Péguy du mariage de Blanche[61].

 

2. Des généalogies in progress et une signature de Péguy retrouvée

 

Paul Maritain, prétendument cousin germain de Geneviève Favre, serait né en 1841 avec les prénoms de Claude-Philibert-Marie-Anne et n’aurait pris que par l’usage familial ce prénom de Paul... Quant à la belle-mère de Péguy, elle serait née en 1855 et se serait mariée en 1874 avec Antoine-Albert Baudouin né en 1836… La documentation, y compris la plus sérieuse a priori, présentant des données erronées à ce point, nous avons reconstitué à nouveaux frais la généalogie de Geneviève Favre et celle de Péguy, à l’aide des registres d’état civil d’archives départementales (69, 71, 92) ou municipales (Lyon, Paris).

Trois arbres figurent donc ci-après : le premier centré sur Geneviève Favre ; le deuxième allant de sa mère, Jeanne Charmont, à son mari, Paul Maritain ; le troisième centré sur Étienne Prunier, c’est-à-dire cet « Étienne », qui est « parent des Baudouin[62] » et au mariage duquel assiste Péguy comme témoin, ce que montre l’acte d’état civil en date du 5 février 1898. La lettre du 13 août 1909 de la correspondance Geneviève FavreCharles Péguy serait incompréhensible sans savoir qui se cache derrière les patronymes Prunier et Lefort[63].

 

*

 

 

 

II. « Technique de l’amitié » : lettres et déjeuners

 

1904-1914, ce furent pour Geneviève Favre « dix ans d’affection, de confiance, d’émotion, d’admiration[64] » dans l’amitié de Péguy. Quand les deux amis ne se voyaient pas, ils s’écrivaient…

 

1. Les mots d’une affection progressive

 

Robert Burac avait déjà remarqué que Péguy écrivait « mon petit » ou « mon enfant » à son aînée de 17 ans, certes menue femme[65] ! Les formules de politesse présentes au début des lettres nous renseignent en effet sur l’approfondissement de la belle amitié entre Péguy et Geneviève Favre. Voici la progression dans les noms donnés au correspondant, telle qu'elle ressort de l’examen de cent six lettres et d’une dédicace.

 

Péguy à Favre

 

1904-1907, 1911               Madame

1905-1909                         Chère Madame

1910-1912                                     grande amie

août 1910                                      si grande amie

nov. 1910                                      amie

avr. 1911 [dédicace]                    grande amie et confidente

juill. 1911                                      pauvre amie

sept-déc. 1911, sept. 1913                       ma chère enfant

sept. 1911                                     ma chère et grande amie

déc. 1911                                                              citoyenne et camarade

déc. 1911                                                  pauvre enfant

1912-1914                                     ma chère amie

mai 1912 - avril 1913                   ma pauvre amie[66]

mai 1912                                                                          femme que vous êtes

juin 1912 - août 1913                   ma grande amie

mars-nov. 1913                            mon amie

août-oct. 1913                                                                             mon petit

janv.-mai 1914                             ma fidèle amie

mai-août 1914                                          mon enfant[67]

mai 1914                                                   chère et grande enfant

juill. 1914                                      chère amie[68]

 

L’expression à retenir, outre une apostrophe politique comme « citoyenne et camarade » ou une exclamation irritée comme « femme que vous êtes », est sans doute « grande amie[69] », puisqu’elle est entrée dans l’œuvre même de Péguy non moins que (cela n’a jamais été remarqué) dans le titre choisi par Raïssa Maritain pour ses souvenirs : Les Grandes amitiés.

 

Favre à Péguy

 

1905-1909                         Cher M(onsieur) Péguy

août 1909                                      Cher Monsieur et ami

mars 1912                                     mon si cher ami

mai 1912                                       mon grand ami

mai 1912                                       mon cher grand ami

août 1914                                      mon ami

 

Geneviève Favre eut, on le constate, beaucoup plus de retenue et varia moins son expression[70]. Cela n’empêche pas d’accorder crédit à la constatation rétrospective de 1938 : « Péguy était vraiment un envoyé. Il prit immédiatement une place prépondérante dans ma vie, emplissant ma solitude de sa présence. »[71]

Il n’en reste pas moins que la formule « mon ami », aussi dépouillée que solennelle, répond au tour choisi par Péguy pendant le même été fatidique : « chère amie », lourd de sens, malgré son emploi par ailleurs courant, si ce n’est conformiste.

Parfois, il semble que Péguy et Geneviève Favre forment un couple.

Péguy écrit avec joie à Geneviève Favre, le 18 novembre 1911 : « Aubriot nous demande à vous et à moi d’être ensemble ses témoins à son mariage. nous voici compère et commère. je lui réponds que c’est entendu et que nous l’aimons beaucoup »[72]. Voici comment Geneviève raconte l’événement : « j’étais prête et dans mes plus beaux atours ; […] par chance, je ne fus pas réprimandée, mais louangée sur ma jolie toilette : il était fier de l’élégance de sa commère. […] C’était, pour nous, toute une aventure : nous étions comme deux écoliers en rupture de discipline ; pendant le trajet que de propos malicieux sur notre rôle de témoins, nous qui étions des sceptiques du mariage. »[73] Péguy fait tout à la fois un fils et un mari pour son hôtesse, qui s’exprime ainsi en 1938 : « […] estimant de mon devoir d’interdire ma maison contagieuse à mes amis, j’avais, avec vif regret, sapé nos chères coutumes : les deux jeunes sagement soumis ; mais l’aîné, lui, le père, se rit de mes craintes : vite, pendant un temps assez long, nous fûmes donc, les jeudis, seul à seule. » Les « deux jeunes » semblent être Reclus et Psichari.

En effet, cette manière de couple Favre-Péguy a deux enfants spirituels parallèles : Maurice Reclus, auteur d’une thèse de doctorat ès-lettres sur Jules Favre[74], et Ernest Psichari. Un jour de décembre 1912, se souvient Geneviève Favre, « nous ramena Ernest Psichari, enfant de mon cœur, pour lequel, pendant ses quatre années de Mauritanie, j’avais été hantée par les plus folles inquiétudes. »[75] Le premier restera fidèle et le second trahira en étant « pris par les curés » au mot de Péguy, tirant de Geneviève Favre ce cri de douleur plus de 25 ans après les faits : « […] que nous étions ensemble dans ce nouvel effondrement […]. »[76] Alors, Péguy dut revenir sur les dispositions qu’il avait demandé à Geneviève Favre de prendre. En 1911, il avait dit à son amie : « Mon enfant, je vous recommande de léguer, par testament, et, par moitié, les lettres que je vous ai écrites, à Maurice, à Ernest. »[77] En 1913, il lui annonce avec gravité : « Toutes les lettres que vous avez, que vous aurez de moi, seront, dès aujourd'hui, léguées à Reclus, seul. Vous me promettez de faire cela tout de suite. »[78] Reclus et Péguy auraient le plus soutenu Geneviève Favre face à la conversion soudaine de ses enfants : « Alors, ces fidèles, tous les deux, comprenaient ma stupeur, mon chagrin, mon refus à croire cette conversion possible. »[79]

Geneviève Favre se rappelant les obsèques de Péguy, elle écrit : « Mme Péguy seule et moi nous nous rapprochâmes dans le même profond chagrin. »

D’autres fois encore, Péguy semble un père : « Comme pour mon père, je fus pour Péguy saisie de respect, d’admiration, d’émerveillement devant sa personnalité puissante, sa bravoure, son cerveau créateur, sa volonté de lutte contre le mensonge et l’injustice. »[80] D’ailleurs, « le drame religieux de Jeanne Charmont fut très proche, toutes proportions gardées, de celui de Péguy »[81]. Mais Péguy reprochait à Jules Favre de n’avoir pas été de la Commune, brisant l’identification[82].

 

2. Rencontres intellectuelles : invités et discussions des jeudis et autres jours

 

Madame Favre fut la maîtresse de maison des déjeuners du jeudi, qui réunirent, depuis 1904, au 4e étage du 149 rue de Rennes, un petit cercle familial et amical de sympathisants des Cahiers de la quinzaine. Tout commença par une cascade de présentations de proche en proche.

En 1901 (Lucien Mercier tenait pour 1899[83]), Péguy rencontra Jacques et Raïssa Maritain par l’entremise du jeune Robert Debré. Peu après, probablement en 1901 (Henriette Psichari tenait pour 1903), Péguy rencontra Jeanne Maritain et Ernest Psichari par Jacques Maritain. Toujours par Jacques Maritain mais en 1903 (Reclus tenait pour 1904-1905), Péguy rencontra Geneviève Favre[84]. Enfin, c’est en 1904 que Péguy rencontra Maurice Reclus[85] (contre Reclus lui-même qui tient pour 1905 !) et Gabrielle Favre[86] par l’entremise de Geneviève Favre. Maurice Reclus fut un convive habituel des déjeuners du jeudi chez madame Favre ; de 10 ans plus jeune que Péguy, neveu de trois communards, chef de cabinet ministériel, il préparait une thèse sur Jules Favre[87].

Ces deux dernières rencontres aurent lieu à la table de madame Favre, dont Péguy devint un familier et où défilèrent un grand nombre d’autres convives. Outre Jeanne, Jacques et Raïssa[88] Maritain, outre Geneviève et Gabrielle Favre, Ernest Psichari[89] et Maurice Reclus, Péguy put y discuter avec : Émile Borel et sa femme, Schlumberger[90], Marie Maillard et son mari[91], Georges Coulon, Georges Salles, Claude Franchet (amie de Jeanne Garnier-Maritain) et son ami Henri Charlier[92]

Madame Gorius, une vieille et pauvre brodeuse qui vivait non loin du Panthéon[93], visitée d’abord par Péguy dans le cadre de « La Mie de pain » puis qu’il recommanda à Geneviève Favre et à sa fille, venait parfois chez elles, pour quelque travail à effectuer ou simplement pour parler. Péguy la saluera au moment de partir à la guerre, et Geneviève ira cueillir des fleurs sur la grand’tombe de Villeroy pour madame Gorius, qui souhaitera même se faire enterrer avec ledit bouquet[94].

Par Péguy, Geneviève Favre fut présentée à Charlotte Péguy, ainsi qu’à tout le clan Baudouin, et elle eut parfois à sa table Germaine[95] ou même Charlotte seule pour remplacer Péguy[96].

Par Péguy encore, elle rencontra même Cécile Péguy[97]. Vers la fin de 1907, la sympathie commune de Péguy et de sa mère pour Geneviève Favre contribue pour une bonne part à les réconcilier[98].

Geneviève Favre fit la connaissance de Blanche, qui gagnera sa sympathie[99].

Péguy présenta également à madame Favre Pierre Laurens, qu’elle tenta de réconcilier avec Péguy après la brouille occasionnée par Lucas de Pesloüan ; elle joua ce rôle d’intermédiaire entre Péguy et les Laurens principalement en 1913-1914[100].

Enfin, Péguy et Geneviève Favre assistèrent ensemble (mais non point seuls !) à des cours de Bergson au Collège de France le vendredi[101]. C’est bien Péguy qui fit découvrir Bergson à la famille Maritain : « Celui qui nous fit traverser la rue, celui qui nous a fait passer d’une maison à l’autre, fut justement l’ennemi déclaré de l’historicisme sorbonnien, ‒ Charles Péguy. / Un jour donc, ayant vu que notre déception était complète, il nous emmena au cours de Bergson[102]. »

Et il est souvent question dans la correspondance échangée entre Geneviève Favre et Péguy d’autres jours de rencontre que le jeudi. Péguy voulut déjeuner ou déjeuna chez Geneviève certains lundis[103], mardis[104], un mercredi[105], quelques vendredis[106], un samedi[107]. Il est également question de dîner et d’après-dîner un lundi soir, deux mardis soirs, deux jeudis soirs[108] et un fameux mercredi en tête-à-tête dans un restaurant de Versailles[109]. Ou Péguy déjeunait bien le jeudi avec Geneviève mais ailleurs qu’au 149, rue de Rennes[110]. On déjeunait également dans la famille de madame Favre : chez Jeanne Garnier-Maritain un samedi, chez Jacques un lundi[111]. Inversement, Geneviève Favre rendit plusieurs visites à Lozère, que ce soit pour dîner[112] ou pour réparer les dégâts occasionnés par son fils en août 1909.

L’absence de lettres ne doit pas toujours systématiquement signifier que nos deux amis ne se voient plus. Au printemps 1905, Albert Baudouin, beau-frère de Péguy, rend une visite quotidienne à Geneviève Favre, alors en peine à cause de l’état de santé de sa sœur[113]. Fin 1910 et début 1911, c’est au tour de Péguy lui-même de rendre quotidiennement visite à Geneviève Favre, qui vient de subir une opération chirurgicale[114].

Ce qui peut non pas rompre mais interrompre la correspondance ou la série des jeudis, ce sont les éloignements de Geneviève Favre, que Péguy, assez casanier, n’ira pas rejoindre par exemple à Pontaubert[115].

Péguy déjeune encore chez elle le jeudi 30 juillet 1914 et sonne le 1er août pour lui recommander sa famille pendant la guerre ; il passe même deux nuits chez elle, du 2 au 4 août 1914, et quitte son amie par une déclaration solennelle : « Je pars comme soldat de la République, pour la dernière des guerres, pour le désarmement général[116] ! » ou : « Grande amie, je pars, soldat de la République, pour le désarmement général, pour la dernière des guerres[117] ! »

Cette belle amitié, aux discussions enflammées ponctuées de grands moments de rire[118], connut donc des tensions, quelques jours de froid, mais pas plus. Pourtant, les sujets étaient souvent graves : annonce difficile du mariage de Jacques et Raïssa Maritain (novembre 1904)[119], âpres négociations financières sur la situation des Cahiers (septembre 1905, avril 1909), Jacques Maritain avouant à sa mère avoir trouvé la foi (mars 1907)[120], querelle entre Péguy et d’autres convives (Borel en février 1908, Charmont en novembre 1910), discussions politiques acharnées autour de Jaurès (20 mai 1909, jeudi de l’Ascension)[121] et de la loi des trois ans (notamment en août 1913 et mai 1914)[122], brusquerie du converti Jacques Maritain à Lozère (22 juillet 1909)[123], attitude vexatoire de Thérèse face à un bouquet apporté par Péguy (mai 1912), divorce de Jeanne et Charles-Marie Garnier (notamment en mai 1912), qui s’étaient rencontrés à la Boutique des Cahiers, conversion au catholicisme de Psichari en février 1913[124]

À son amie, en tête-à-tête, Péguy parle de l’avancement de ses œuvres[125], de ses soucis familiaux les plus intimes, dont la grossesse de sa femme, Geneviève Favre l’invitant pour sa part à changer de comportement envers sa fille…

Les deux amis songèrent à diminuer la distance qui les séparait. Le 24 mai 1907, Péguy écrit à Jacques Maritain en ce sens et avec joie : « Votre mère et votre sœur ont été reconduites, par éliminations successives de toutes les autres hypothèses, à chercher une maison d’été entre Palaiseau et Orsay. Voyez comme il serait salutaire que nous fussions voisins et habitués pendant plusieurs mois[126]. » Le projet n’aboutit pas.

 

3. Quatre moments clefs : 1909, 1910, 1912, 1914

 

La vaste correspondance Geneviève Favre  Charles Péguy est inégale ; il nous a semblé bon d’en citer trois lettres importantes : « Ils s’écrivaient assez souvent, Péguy envoyant à notre amie de courts billets parfois sans signification particulière (rendez-vous, excuses pour le déjeuner du jeudi, etc.) mais d’autres fois, chargés de sens, d’intentions, de formules où le plus authentique péguysme jaillissait magnifiquement[127]. »

La première lettre ci-après, en 1909, montre combien Geneviève Favre avait pris à cœur la bonne entente du ménage Baudouin-Péguy. La deuxième livre ses sentiments les plus intimes sur l’existence. La troisième montre le degré de profondeur auquel était parvenue sa lecture de l’œuvre de Péguy.

Le 13 août 1909, Geneviève Favre écrit à Caroline Baudouin :

 

Hier, bonne conversation avec M. Péguy que j’ai trouvé si calme, si bon, si désireux d’être heureux au sein de sa famille que j’en ai eu une joie très consolante ; oh oui, ne détruisez pas de charme ; laissez-vous vous en pénétrer. Madame Péguy tient entre ses mains votre bonheur à tous. Je lui ai dit un jour que c’est une grande science que de savoir être la femme d’un homme supérieur ; peu à peu elle acquerra cette science ; que de jour en jour elle devienne plus femme dans la noble acception du mot et que vaillamment, comme elle sait le faire, elle défende ce trésor de bonheur contre les pauvres naïfs qui l’entraîneraient si on les laissait faire. Vous êtes là, la guidant : ce doit être si doux, si bienfaisant d’être guidée par sa mère ! Permettez-moi de glisser dans cette lettre quelques lignes (copiées) de mon Père qui aimait et comprenait les femmes. Épouses et époux peuvent en tirer profit[128].

 

Le 7 septembre 1910, Geneviève Favre, tout en avouant apparemment à Péguy ne pas bien comprendre pourquoi Blanche continue de voir Péguy après son mariage aussi souvent qu’auparavant, lui confie ses convictions existentielles les plus profondes :

 

Étrange ce que vous m’écrivez ‒ plus je vieillis, plus j’ai peine à comprendre les jeunes, les femmes surtout : l'évolution profonde qu'elles subissent les fait trop différentes de moi. Décidément pas un être ne vaut qu’on lui donne le meilleur de soi : ceci dit sans diminuer mon indulgence, ni hausser mon orgueil pas plus que les camarades, je n’ai mérité si précieuse offrande : tout l’inexprimable qui est en nous doit être consacré au compagnon idéal de notre vie, à Celui qui jamais ne déçoit[129].

[…]

Je ne peux pas songer à mon salut[130], ce n’est pas dans mes moyens : ce qui me harcèle, c’est la pensée de la misère humaine coudoyée par l’impassibilité de notre égoïsme : je voudrais avoir à dépenser des trésors de bonté, de forces, et réussir à soulager, à apaiser ce mal dont Dieu veut que nous triomphions. Je suis si inférieure à la tâche proposée : toujours arrêtée dans mes élans.

Je pense beaucoup à la mort : sans aucune préoccupation de mon salut, mais avec une ardente aspiration à un recommencement, à une possibilité d’existence nouvelle me permettant le perfectionnement de mon être. Rien ne s’efface des actes que l’on regrette : alors, combien est consolant l’espoir de revivre et de mieux faire : l’espoir d’être comme vous une flamme qui passe et brûle droit.

Résignation d’émoussement… oui, vous avez raison : c’est elle qui inscrit, au bas d’une lettre endeuillée, m’apprenant la mort d’une jeune femme protestante, mère de 25 ans : Dieu est amour ! Résignation déchirante belle et troublante expression. Mais est-on réellement résigné, lorsque, devant l’événement qui meurtrit, on rebondit sur soi-même pour faire jaillir le plus pur de son sang[131] ?

 

Le 1er octobre 1912, Geneviève Favre écrit à Péguy une lettre théologique intéressante, dont les interrogations sont autant de splendides réponses :

 

Comment nous avoir donné de si belles pages sur l’Espérance et se laisser ainsi envahir par le découragement ? ‒ Rien ne m’est plus rien ! et que murmureront les anciens, dont je suis, qui, abreuvés de déception, persévèrent dans leur tâche ingrate la tête haute, le cœur palpitant d’espoir !

[…]

Hier, pendant que votre lettre courait vers moi, j’allais sous la forêt d’or et de pourpre[132] à la rencontre du bûcheron dont, une fois, je vous ai parlé ‒ être d’exception qui vous ressemble comme un frère aîné, et dont on pourrait dire qu’il est de ceux qui auront vécu leur vie humaine pour l’établissement de la république socialiste universelle. Misère, calomnies, vengeances, il a tout subi et reste inlassable dans sa lutte fraternelle pour l’affranchissement de la pauvre classe. ‒ Il révère le Christ qu’il nomme : le doux philosophe. ‒ Lui-même est doux, gai, fier. ‒ De quel foyer peuvent jaillir de telles flammes d’enthousiasme et de sacrifice ?

[…]

Avant de m’éloigner de Pontaubert, avant de vous revoir, je me demande et vous demande pourquoi, dans cette retraite, d’année en année, s’enracine en moi la certitude que Dieu compte sur vous pour réaliser une œuvre bienfaisante et souveraine ! et que le jour où vous aurez le courage de secouer le joug d’un passé oppressant, vous serez l’esprit de lumière éclairant et consolant les âmes modernes[133] !

 

C’est encore Geneviève Favre que le 14 avril 1914 Péguy accepte de rejoindre à Chartres, pour une sorte de troisième et ultime pèlerinage apparemment improvisé :

 

Oui, le mardi de Pâques, l’indéracinable Péguy, cédant aux implorations de notre trio, était à midi à Chartres, déjeunant avec ma fille, ma petite-fille et moi : ‒ cela s’appelait une victoire de trois suppliantes.

Ensuite, ensemble, nous franchîmes le seuil de la cathédrale tant aimée.

Sous ces hautes nefs, où s’est, à jamais, accrochée son âme, nous étions, à ses côtés, dans une émotion prodigieuse[134]

 

 

III. La Tapisserie de sainte Geneviève et de Jeanne d’Arc

 

Raïssa Maritain nous fait part de l’une de ses admirations picturales : « De Puvis de Chavanne, dont les fresques décorent le Panthéon, je trouvais belle surtout la Sainte Geneviève veillant sur Lutèce endormie. Est-ce qu’elle a cessé de veiller sur sa ville ? S’est-elle elle-même endormie du sommeil des Bienheureux devenus insensibles à la beauté de ce monde qui passe ? »[135] Il est une autre Sainte Geneviève notable que la Belle Époque vit entrer dans l’histoire des arts : la sainte Geneviève de Péguy, telle qu’elle (re)paraît dans ses poésies régulières, nommément sœur en quelque sorte de l’amie Geneviève Favre.

Nous nous détournerons donc de la prose dans cette ultime examen, même si la même Raïssa Maritain fait une curieuse imitation de l’hymne à Paris qu’on trouve dans la belle prose poétique de Péguy, imitation d’ailleurs peut-être inconsciente dans Les Grandes amitiés[136] :

 

« Toi dont l’air est si léger et le ciel gris si doux ; toi dont les monuments harmonieux et délicats racontent avec une discrétion si pure une si longue, et tragique, et merveilleuse histoire ! Ô ville de sainte Geneviève et de saint Denys, ville de Psichari et de Péguy ! Ville de Racine et de Pascal, de saint Vincent de Paul et des Sœurs de Charité.

Ville des poètes et des peintres glorieux. Ville de Victor Hugo et de Baudelaire. Ville de la Concorde et des Champs Élysées, ville où saint Thomas a enseigné, ville où saint Louis a régné, ô ville de Notre Dame !

Joyau très précieux de la beauté du monde, de quel roi, de quel peuple racheté orneras-tu la couronne ? Oh, que ce soit le Roi de paix et de justice, un peuple d’humanité et de sagesse. Et que bientôt Dieu te relève de ta très grande humiliation. »

 

1. Dédicace et communion des saints : du biographique à l’hagiographique

 

Il faut verser à ce dossier deux fois où Péguy désigne Geneviève Favre dans ses « œuvres dramatiques et poétiques ».

Il s’agit d’abord une rapide allusion dans le corps même du Porche : « Geneviève notre grande amie »[137], formule à clef que comprend tout de suite l’intéressée : « C’est d’un fil d’or que restera toujours pour moi marquée cette soixante-douzième page du Porche du mystère de la deuxième vertu »[138].

Il s’agit ensuite d’un hommage explicite dans la dédicace bilingue de la TSG[139] : « à madame Geneviève Favre / communis urbis atque antiquae patronae in fidem aeternam » (« sous la protection éternelle de l’antique patronne de la ville qui nous est commune »), comme si Péguy reprenait à son compte une erreur d’interprétation commise par Geneviève Favre[140] concernant une lettre précédente de Péguy[141] complétant un premier envoi allusif[142]. Reprenons le fil de ces lettres : (acte I) Péguy envoie d’abord à son amie, en pièce jointe, un sonnet exclusivement consacré à Sainte Geneviève, désignée dans le corps de la lettre comme « le premier d’une neuvaine à votre grande patronne ». Deux semaines plus tard (acte II), Péguy affirme écrire « toujours » (c’est là la raison de la méprise de sa correspondante) « pour votre patronne et la mienne » ; dans son esprit la chose est entendue, il s’agit des saintes Geneviève et Jeanne d’Arc ; dans l’esprit de Geneviève, Péguy en tant que Parisien affirme considérer sainte Geneviève comme sa patronne. D’où sa question le surlendemain (acte III) : « Est-ce notre commun amour pour Paris qui nous réunit sous la protection de la même patronne ? » Et soucieuse d’appuyer son interprétation sur le sonnet reçu par elle, elle le cite dans la phrase suivante : « Et Ste Geneviève me sera-t-elle indulgente parce que je donnerais mon sang pour le monstre de pierre ? » Enfin (acte IV), Péguy, loin de rétablir la vérité, conforte son amie dans sa méprise, en écrivant sa dédicace.

Enfin, Péguy sait associer Geneviève Favre, dans sa correspondance avec elle, à la fête de ces Saints Innocents qui lui ont inspiré le troisième Mystère de Jeanne d’Arc : « C’est demain les saints Innocents. Vous pouvez vous vanter que c’est déjà votre fête. Vous êtes la créature la plus innocente qu’on ait jamais vue. »[143] Péguy précise sa pensée quelques jours après, le 1er janvier 1912, en désignant son amie avec tendresse comme une « sacrée petite républicaine au grand cœur qui n’a pas pour deux sous de cervelle »[144].

En prose au contraire, Péguy ne fait aucun clin d’œil à sa lectrice de la rue de Rennes. Il évoque pour la première fois et rapidement sainte Geneviève aux côtés de saint Louis, pour les camper tous deux en protecteurs de Paris, dans De la situation faite au parti intellectuel dans le monde moderne devant les accidents de la gloire temporelle[145]. Sainte Geneviève ressurgit au détour d’Un nouveau théologien, M. Fernand Laudet[146], mise en parallèle cette fois avec une autre « bergère » : Jeanne d’Arc, dans une association prometteuse qui conduira Péguy à La Tapisserie de sainte Geneviève et de Jeanne d’Arc. Mais le fait que les allusions à Geneviève Favre prennent place dans la poésie ne nous semble pas restreindre l’importance de cette amie mais signaler plutôt, au contraire, son élection : Geneviève Favre est par excellence la confidente de Péguy en matière religieuse (avec Joseph Lotte) et sentimentale (avec Pierre Marcel).

Geneviève Favre est la grande confidente des peines de cœur de Péguy, C’est à elle qu’il écrit le lendemain du mariage de Blanche, le 31 juillet 1910 : « Songe, songe, Céphise, à cette nuit cruelle »[147]. Au front, chaque fois que Péguy le pourra, il écrira d’une même « bordée » à sa mère, à sa femme, à Blanche Bernard et à Geneviève Favre[148]. Enfin, le 23 août 1914, c’est à Geneviève Favre qu’il demande martialement de « pousser une reconnaissance » du côté de Blanche, dont il n’a rien reçu depuis trois semaines[149].

Geneviève Favre n’est pas à proprement parler la grande confidente de l’évolution religieuse de Péguy dans la mesure où elle-même s’est éloignée de la pratique et professe un virulent anticléricalisme issu de deux mauvaises expériences : deux fois des prêtres ont voulu s’immiscer dans sa vie en censeurs, deux fois elle a dû rompre avec leur influence délétère. On pourrait donc penser que

Lotte et Maritain, ses coreligionnaires, ont été pour Péguy les principaux confidents de son retour à la foi comme de la manifestation de sa foi retrouvée : à eux la primauté de la confidence et les détails théologiques. Mais Geneviève a eu sa part de discussions spirituelles, et la correspondance entre les deux amis témoigne de ce que Péguy n’a rien caché de son évolution religieuse ; mieux : n’a-t-il pas avec délicatesse déployé certain zèle afin de l’associer à la foi ? Nous nous rallions de ce point de vue-là à Jacques Maritain dans les réserves qu’il adressait le 9 mars 1937 à sa mère à propos du premier jet des souvenirs qu’elle réunit sur Péguy[150] : « Tu ne vois pas, ma chère maman, que lorsqu’il tenait des propos comme ceux que tu rapportes, il y avait en lui tout un mélange de sentiments, et que par tendresse pour toi il tâchait de ménager tes préjugés anticléricaux tout en suivant ses propres préjugés anticléricaux (qui n’étaient pas tout à fait de même nature), et tout à la fois de t’éclairer sur certaines réalités religieuses qu’il voyait mieux que toi, de te faire comprendre que tout en restant libre et éloigné des bigots il était cependant chrétien-catholique » (nous soulignons) et : « Pourquoi avoir l’air de ne pas t’apercevoir que bien des choses qu’il t’écrivait à la fin, avec une exquise délicatesse, provenaient justement du désir de t’amener un peu plus près de sa propre foi ? […] Ce serait un grave contresens de prendre un encouragement à aller plus loin pour une approbation de rester sur place. »[151]

Si l’amitié de Péguy pour Geneviève Favre détermine dans une large mesure la place toujours croissante dévolue à sainte Geneviève dans l’œuvre de Péguy, de 1907 à 1914, c’est dans le titre même de la TSG que ce rapprochement est le plus éclatant.

La Tapisserie de sainte Geneviève et de Jeanne d’Arc est un recueil poétique dont, à l’aune des manuscrits, il faut revaloriser l’importance. Est-ce à dire que Péguy reste dans les clichés de son époque, voyant en Jeanne comme en Geneviève deux bergères ? Oui, mais sans les priver pour autant de leur importance politique ni de leur sens de l’Histoire.

Toujours est-il que, sous notre regard a posteriori, cette concordance des dates qui étonne Péguy constitue comme une pierre d’attente de poèmes à venir. S’ajoute à cela un autre anniversaire que Péguy aperçoit : c’est en 1912 les 900 ans de la mort de Geneviève. Or en 1912 Péguy achève une trilogie de Mystères à Jeanne d’Arc. Sa première intention le portait à bâtir une cathédrale de douze mystères consacrés à la Pucelle, mais ces 900 ans en opposent à son esprit et son inspiration le porte vers sainte Geneviève, pour changer. D’ailleurs, il ne sera point besoin d’abandonner Jeanne, puisque beaucoup d’éléments les réunissent. Cela dit, l’anniversaire est passé. Reste… les célébrations annuelles en hommage aux saintes. Et la prochaine, c’est la neuvaine de sainte Geneviève, célébrée tous les ans à Saint-Étienne-du-Mont. 900 ans, une neuvaine : l’idée germe à l’été 1912, et semble plus réalisable que douze mystères.

La neuvaine est un des meilleurs moyens d’obtenir les grâces célestes et manifeste tant la confiance que la persévérance, deux qualités de notre écrivain dans le domaine même de l’écriture : il se fie à son inspiration jusqu’à digresser allégrement ; il persévère tant dans ses opinions que le moindre mot couché sur le papier lors d’un brouillon est immanquablement dans le texte publié. Et puis la neuvaine de prière permet, dans la détresse, de demander de l’aide aux saints. Or Péguy en a besoin. Le tourmente sa passion pour Blanche Bernard, que l’écriture d’une ballade n’a pas réussi à faire taire, puisque l’exorcisme reste inachevé. Le chiffre 9 lui convient bien, qui est le chiffre de l’imperfection, celui qui convient à la nature mortelle et à l’homme dans son imperfection. Certes, Péguy s’indignait en 1904 du faste avec lequel la mort de Zola avait été commémorée : « […] ne nous a-t-on pas fait une semaine sainte, une neuvaine ; sentiment religieux et naissance de la démagogie. »[152] C’est lui qui souligne les termes religieux seuls à même de décrire l’ambiance de ce deuxième anniversaire. Mais Péguy ne sacrifiera pas à tous les actes de piété qui peuvent entourer une neuvaine, pour le fidèle : communion, jeûne, oraisons, vénération des reliques, procession, discipline, œuvres… Non, pour Péguy, la neuvaine sera poétique. Il ne s’agit pas de plagier le répons de sainte Geneviève, Fecit quod placuit, ni l’antienne de la sainte Benedicat te Dominus avec le verset Omnia ossa, ni les oraisons Deus qui ancillam tuam Genovesam et Pro civitate. Non, ce qui lui plaît, c’est d’abord la simplicité. Celle du mot de Trochu dans La Guerre de France et le Premier siège de Paris. 1870-1871, le cahier XIII-3 qu’il a publié le 8 octobre 1911 : « Soyez tranquilles, ma femme fait une neuvaine à Sainte-Geneviève. » Laissant de côté la neuvaine qui sera célébrée à Saint-Étienne-du-Mont du 3 au 11 janvier 1913, Péguy entend élaborer une neuvaine littéraire non liturgique.

Pourquoi donc une tapisserie ? Là encore, les explications ne manquent pas. Certains ont récemment cherché une explication dans des lectures de Péguy, mais qui restent conjecturales[153]. Pierre Péguy pensait que sa sœur Germaine avait offert à leur père un ouvrage en tapisserie et que cela avait donné à son père l’idée d’écrire une tapisserie ; la mère, Charlotte Péguy, estimait cela probable sans plus[154]. Quant à nous, sans nier le cadeau juvénile, nous nions la conséquence. C’est comme si l’on disait que parce que, chez Geneviève Favre, Péguy aimait à s’asseoir sur un banc de tapisserie[155], Péguy nomme l’œuvre qu’il dédie à madame Favre Tapisserie ! Le fait est curieux mais ne suffit pas, à lui seul, à tout expliquer.

La raison en est simple, quoique personne jusqu’à présent ne l’ait trouvée. Plusieurs saints se disputent le patronage des tapissiers : saint François, saint Louis, saint Lubin, saint Sébastien… Mais leurs patronnes sont beaucoup moins nombreuses. Sainte Barbe est reconnue comme la patronne des tapissiers à Aubusson, à Felletin et dans les Flandres. Mais la documentation montre qu’à Paris, Alost ou Bruges, au moins depuis le XVIe siècle, les tapissiers se placent parfois sous le patronage de sainte Geneviève[156]. Ce choix est compréhensible si l’on se souvient que c’est précisément vers le milieu du XVe siècle que Geneviève, qui n’avait peut-être jamais gardé un mouton de sa vie, fut assimilée à une bergère et représentée gardant ses moutons et filant comme une certaine Jeanne, contrairement à l’iconographie génovéfaine antérieure[157]. On comprend mieux pourquoi Reboux et Müller se moqueront de Péguy en forgeant les fameuses « Litanies de Sainte-Barbe », dont la kyrielle de répétitions est directement inspirée de notre Tapisserie[158] : les deux saintes, Barbe et Geneviève, sont traditionnellement associée aux tapisseries.

Est-ce avec rage ou désespoir qu’il dut congédier cette dame entrée aux Cahiers pour y acheter un ouvrage à la main : la Tapisserie de sainte Geneviève qu’elle prenait pour un modèle de tapisserie pieuse[159] ? Sans doute avec désespoir, témoin ce bon mot qu’on trouve dans une lettre du 5 septembre 1913 à son ami Claude Casimir-Perier : « On demeurera surpris que Molière, qui n’a jamais fait de tapisserie, ait été nommé tapissier du roi, et que moi, qui passe ma vie à en faire, je n’aie pas été nommé tapissier de la République. »[160]

 

Pendant le mois d’octobre donc, Péguy, même s’il n’en écrit presque rien à ses correspondants, se donne entièrement à la rédaction de ce jour VIII qui grossit plusieurs fois avant de paraître ; il n’en sort plus, à tel point qu’il lance dans la foulée du jour VIII un autre poème, celui-là qui restera à l’état de brouillon et qui l’occupe peut-être jusqu’à la fin du mois d’octobre, si Péguy même n’en continue pas la rédaction après l’achèvement du jour IX... Une seule confidence à Lotte, le 19 octobre, semble évoquer en termes flous ces vers restés inédits jusqu’aujourd’hui : « j’en recopie actuellement cent par jour. »[161] Une telle quantité peut correspondre au huitième jour de la Tapisserie de sainte Geneviève ou à ce poème inédit dont nous savons peu de choses et que nous désignerons désormais comme un « brouillon d’un jour inédit ».

Le jour IX reçoit pour sa part la marque d’achèvement le 23 octobre.

 

2. L’étrange vocabulaire de la partie inédite…

 

La quantité n’est pas indifférente en soi : les vers se pressent chez Péguy quand sa passion devient irrépressible, même quand ils traitent de sujets religieux. Curieux accomplissement de la felix culpa : l’aveu crypté de sa passion permet à Péguy d’assouvir quelque peu son désir en même temps qu’il entre dans la perspective du Jugement dernier et du rachat, non sans méditer profondément sur l’épisode de la vigne de Naboth qu’on trouve au premier livre des Rois et qui par la suite ne fera qu’affleurer dans Ève[162]. 1900 vers écrits dans le sillage d’une œuvre qui en compte 1200 sont à même de changer le regard que l’on porte sur cette œuvre au titre si pieux, notamment à l’aune des raisons qui ont présidé à la mise à l’écart d’une quantité de vers si importante. La Tapisserie de sainte Geneviève est, avant la Tapisserie de Notre Dame, une œuvre bien plus intime et plus autobiographique qu’on ne l’a cru jusqu’ici.

Le passage que nous livrons aux lecteurs du Bulletin, en attendant la parution prochaine d’un livre sur le sujet, constitue au moins par le vocabulaire utilisé, sinon par le sens même de vers qu’on peut à bon droit juger assez obscurs, une confidence sentimentale dans la droite ligne des aveux relatifs à Blanche livrés de vive voix à Geneviève Favre. Cette « grande amie » ne fut-elle donc pas fidèle à l’écu familial des Favre de Savoie[163] tout autant qu’à Péguy, pour avoir professé un virulent pacifisme que figure cette grise colombe au rameau d’olivier, pour avoir gardé le secret des confidences de Péguy que symbolise cette clef d’or sur le fond rouge de la passion, pour avoir enfin lutté contre l’empire néfaste du « Moi »[164], comme emprisonné au bas de ce blason que nous reproduisons ci-après ?

 

il fallut qu’elle vît la femme de ménage[165]

bousculer le vieux meuble et l’antique calame

et que l’âme et le corps liés pour la même dame

après un si long temps fissent mauvais ménage

 

[…]

 

il fallut qu’il advînt qu’au jour du mariage

l’homme montra la femme et fut trouvé forcé

et qu’il montra son fils et qu’il fut divorcé

car tous les trois étaient d’un mauvais[166] alliage

 

il fallut qu’il advînt qu’au jour du mariage

l’âme montra le corps qui[167] fut trouvé forcé

mais le corps montra l’âme et en fut divorcé

car tous les deux étaient d’un contraire alliage

 

il fallut qu’il advînt qu’au jour du mariage

l’âme montra le corps qui fut trouvé blessé

mais le corps montra l’âme et il en fut laissé

car tous les deux menaient un contraire ménage

 

il fallut qu’il advînt qu’au jour du métayage

l’homme montra sa ferme et les greniers comblés[168]

et Dieu prit la moitié des orges et des blés

car il était Seigneur et maître du fermage

 

il fallut qu’il advînt qu’au jour du moissonnage

l’homme montra sa meule et sa machine à battre[169]

mais Dieu qui sait compter prit deux gerbes sur quatre

pour en pétrir le pain du Nouveau Témoignage[170]

 

[…]

 

 

il fallut qu’il advînt que le jour du moulage

l’homme jouait sa côte et qu’il gagnait sa femme

fut-ce un très grand profit et que le corps et l’âme

fussent ainsi doublés par un commun partage

 

[…]

 

 

il fallut qu’il advînt que le jour du doublage

le corps était doublé de ce pauvre être l’âme

et l’homme fut doublé du pauvre être la femme

et le sort fut doublé pour un double voyage

 

[…]

 

il fallut qu’il advînt le jour de l’abreuvage

l’abreuvoir est public et qui veut vient y boire

qu’on vit ces paysans fils de la Forêt Noire

perdre leur âme au jeu, leur femme et leur ménage[171]

 

Mais cette œuvre confidentielle, si proche de révéler combien ce grand « dérèglement du cœur » faillit devenir passion adultère, de par son propos général faisant hommage à sainte Geneviève ne pouvait que convenir au clan Baudouin, pourtant guère confit dans le culte habituel et orthodoxe des saints. La Tapisserie de sainte Geneviève ne fait-elle pas une manière de remerciement en action de grâces à sainte Geneviève pour avoir perpétué le clan Baudouin ? Relisons ce secret de Caroline Baudouin confié à Jacques Maritain et que ce dernier, non sans indiscrétion, se hâter d’écrire au père Clérissac le 24 juillet 1909 : la belle-mère de Charles Péguy, peut-être dès ses fiançailles avec Charlotte, avait « prié sainte Geneviève de lui procurer dans les enfants de Péguy la continuation et le remplacement, l’exacte substitution de son fils, de ce fils mort sans baptême, qu’ils appellent un saint. »[172] Pourquoi avoir prié cette sainte en particulier ? Pour trois bonnes raisons. Marcel, tombé malade à Dreux, est décédé au 7 rue de l’Estrapade (25 juillet 1896) à Paris. Il est décédé au domicile de ses parents, Parisiens. Et c’est au 5e étage de la même adresse, parisienne, que s’installeront les nouveaux mariés (28 octobre 1897 - 14 juillet 1899). Vision originale que celle d’un Péguy, mâle reproducteur, perpétuant le clan Baudouin par intercession de la patronne de Paris ! Paris… Il y aurait d’ailleurs beaucoup à dire de ce sujet : Péguy et Paris. Mais ceci est un autre colloque et Lyon n’est point le lieu d’en parler !

 

Gabarit d'un blason en pointe pour le projet Blasons de Wikipédia



[1] À compléter avec la « Correspondance Péguy - Jacques Maritain » due à Auguste Martin, FACP 176, avril 1972, pp. 1-39.

[2] Pierre Antoine Perrod, Jules Favre, avocat de la liberté, Lyon, La Manufacture, « Histoire », 1988.

[3] Respectivement : Picard-Bernheim, 1884 ; Hachette, 1912 (2e éd. : Hachette, 1913). Nous avons trouvé en vente un exemplaire de cet ouvrage dédicacé à l’« ami » Victor Boudon (page de faux-titre), assorti d’un télégramme manuscrit signé « Maurice Reclus » et contrecollé sur la page de garde. Dans une lettre manuscrite à en-tête du Ministère de la Guerre, collée sur l'envers du frontispice, et datée du 4 août 1916, Maurice Reclus, qui évoque l'ouvrage de Boudon sur Charles Péguy Mon lieutenant Charles Péguy, explique à ce dernier qu'il a peu connu Péguy, ne l'ayant approché que pendant quatre ou cinq semaines…

[4] Maurice Reclus, Le Péguy que j’ai connu, Hachette, 1951.

[5] Europe, p. 158.

[6] ACP 94, p. 233.

[7] Lequel finira désabusé, à en juger par le dossier confectionné en aout 1899 et destiné à son fils lorsque ce dernier aurait atteint sa majorité : « Il est un temps pour croire aux enseignements de l’Église, ce temps ne dure que les jours de la pieuse enfance […] ; il est un temps pour aimer une femme, et ce temps passe comme le reste ; il est un temps pour éprouver les ardeurs généreuses de l’ambition et l’ambition se dissipe à son tour comme une vapeur légère ; il est un temps où règne la foi et cette foi nous abandonne enfin sans espoir de retour. Que reste-t-il de cet amas de ruines ? La curiosité et le souvenir. Quand un homme a bu à toutes les fontaines, quand il a joué tous les rôles, que lui reste-t-il ? Demain, je reprendrai le cours de ma curiosité en attendant l’heure, trois fois bénie, où la mort, cette amie suprême, risquera de prendre pitié de moi. » (cité dans Jean-Louis Barré, Jacques et Raïssa Maritain. Les mendiants du ciel, Stock, 1998, p. 26).

[8] À Romain Rolland, au soir de sa vie, elle écrira à propos de Péguy : « […] il est au service de la vérité de Jésus, comme l’a été Luther, et plus révolutionnaire que lui. »

[9] P. A. Perrod, op. cit., p. 573.

[10] P. A. Perrot, op. cit., p. 576.

[11] Europe, p. 158. Romain Rolland note la situation paradoxale de madame Favre : « […] cette vieille protestante, (qui se croit sincèrement libre-penseuse, dégagée de la religion), veut voir en son Péguy, ‒  que les catholiques agrippent et courent de leur pavillon, ‒ un second Luther ! »

[12] Europe, p. 148.

[13] Europe, p. 150.

[14] Europe, pp. 157-158.

[15] Jules Favre, « De l’influence des mœurs sur la littérature », cité dans P. A. Perrod, op. cit., p. 502.

[16] J. Favre, « De l’avenir de l’enseignement populaire », cité dans P. A. Perrod, op. cit., p. 504.

[17] J. Favre, « Les devoirs civiques », cité dans P. A. Perrod, op. cit., p. 506. Cf. Montesquieu, De l’esprit des lois, 1748, livre VII, chap. IX : « De la condition des femmes dans les divers gouvernemens ». 

[18] J. Favre, « De la condition de la femme dans les sociétés démocratiques », cité dans P. A. Perrod, op. cit., pp. 517-518.

[19] ACP 66, p. 90 ; le texte original se trouve dans la lettre écrite de Constantine (Algérie) à sa fille le 14 avril 1873.

[20] Pierre-Joseph Proudhon, Système des contradictions économiques ou Philosophie de la misère, Guillaumin, 1846, t. II, p. 254 ; cf. Le Peuple, 31 mai 1848 et La Pornocratie ou Les Femmes dans les temps modernes, Lacroix, 1875, p. 67.

[21] Pierre-Joseph Proudhon, La Pornocratie ou Les Femmes dans les temps modernes, op. cit., p. 67.

[22] Geneviève Favre, Le Droit à la maternité, Marcel Servant, 1932, 57 pp. On ne sait pourquoi Perrod (op. cit., p. 585) date l’ouvrage de 1931 et l’estime édité à compte d’auteur.

[23] G. Favre, op. cit., p. 6.

[24] G. Favre, op. cit., p. 14.

[25] G. Favre, op. cit., p. 53.

[26] Geneviève Favre, Le Droit à la maternité, op. cit., p. 54.

[27] Faire-part de ses funérailles, qui cite le verset 6 du chapitre V de l’Évangile selon saint Mathieu : « Heureux ceux qui ont faim et soif de Justice, car ils seront rassasiés. » (P. A. Perrod, op. cit., p. 593).

[28] Sur le conseil de Wilfrid Monod (P. A. Perrod, op. cit., pp. 591-592). En réalité, Henri Roser n’était alors que titulaire d’une délégation pastorale pour Aubervilliers ; sa consécration pastorale, longtemps différée par l’Église réformée de France pour des raisons idéologiques, aura lieu le 21 juin 1945 à l’Oratoire du Louvre (Pierre Kneubühler, Henri Roser, l'enjeu d'une terre nouvelle, Olivetan, 1992, p. 66).

[29] Allocution funéraire du 30 juin 1943 (P. A. Perrod, op. cit., pp. 593-594).

[30] ACP 94, p. 217.

[31] P. A. Perrod, op. cit., p. 592.

[32] ACP 54, p. 106.

[33] Jules Fabre, Plaidoyers politiques et judiciaires, Plon, 1882, t. II, p. 475 sqq. ; Le Barreau de Paris, Delamotte, 1895, p. 439-440.

[34] Frédéric Audren, « Émile Acollas, libertarien de la République », dans Annie Stora-Lamarre, Jean-Louis Halpérin et Frédéric Audren (sous la dir. de), La République et son droit, Presses Universitaires de Franche-Comté, 2011, p. 239-261

[35] ACP 54, p. 97.

[36] Page 94 du compte rendu de « Camille Marbo, À travers deux siècles », Revue du Rouergue, t. XXI, n° 81, janv.-mars 1967, p. 93-95.

[37] ACP 54, p. 124-125. Cf. la méprise de Jean-Louis Halpérin dans son Histoire du droit privé français depuis 1804 (Presses universitaires de France, 1996, p. 187).

[38] Page 326 de Geneviève Favre, « Souvenirs sur Péguy (2) », Europe 183, 15 mars 1938, p. 319-344.

[39] ACP 54, p. 103 ; cf. ACP 65, p. 8.

[40] C’est là qu’André Spire fit sa connaissance (FACP 40, p. 7). Cf. M. Reclus, op. cit., p. 159, n. 2.

[41] ACP 54, p. 97 : « Je n’ai pu identifier […] Dubrujeaud… ».

[42] Son successeur prend le poste le 13 janvier 1909.

[43] ACP 54, p. 85.

[44] ACP 54, p. 88.

[45] Péguy au porche de l’Église, Cerf, « Textes », 1997, p. 113.

[46] Inv. 22 ; Centre Charles-Péguy d’Orléans.

[47] Voici, de lui, plusieurs sonnets : « Les conscrits », « Le snob », « Le bon juge », « Tableau de famille » et « Le pendule de Foucault », Les Annales fléchoises et la vallée du Loir, La Flèche, t. I, fasc. 2 et 4, janvier-juin 1903, pp. 194, 389 et 397 ; « À M. Thirant », « Les bailleurs de fonds de madame H*** », « Les poètes de la Nouvelle école » et « L’Arrivé », t. II, fasc. 3 et 4, juillet-décembre 1903, pp. 168 et 224. ‒ Albert Isay est en 1899 le père de Raymond-Charles-Léon Isay, futur historien (il évoque avec sympathie Péguy dans son article « La guerre de 1914-18 et le mouvement intellectuel et littéraire », Revue des Deux Mondes, 1er juin 1965, pp. 390-403). Après quinze ans de bons et loyaux au Prytanée militaire, Albert Isay enseigna vingt ans au lycée Carnot jusqu’en 1925 et sera nommé chevalier de la Légion d’honneur (1930).

[48] ACP 54, p. 93.

[49] ACP 66, p. 69.

[50] ACP 54, p. 121.

[51] Lui-même ami de Reclus, il classa les archives de Jules Favre.

[52] Louise Clermont, Émile Clermont, sa vie, son œuvre, Grasset, 1919, p. 86.

[53] Raïssa Maritain, Les Grandes amitiés [1re éd. séparée : New York, La Maison française, 1941], DDB, 1949, p. 175-178 et 203-204.

[54] ACP 54, p. 112.

[55] ACP 54, p. 113

[56] ACP 65, p. 17, et 66, p. 82, 86, 87, 91.

[57] Pierre Antoine Perrod, Jules Favre, avocat de la liberté, Lyon, La Manufacture, 1988, p. 591.

[58] ACP 94, p. 284, 304.

[59] ACP 65, p. 3, 14.

[60] ACP 66, p. 69, 89.

[61] ACP 66, p. 77.

[62] ACP 54, p. 107, n. 3 et M. Reclus, op. cit., p. 144, n. 2.

[63] ACP 66, p. 89-90.

[64] G. Favre, « Souvenirs sur Péguy (3) », Europe 184, 15 avril 1938, p. 481. Cf. « […] dix ans de mutuelle affection, de mutuelle confiance, de mutuelles confidences […] » (ACP 94, p. 222).

[65] Robert Burac, Charles Péguy. La révolution et la grâce, Laffont, 1994, p. 190.

[66] Geneviève Favre s’adressera à Péguy post mortem en ces termes (Europe 184, p. 490 : « mon pauvre Ami »).

[67] C’est par cette expression qu’il s’adresse oralement dès 1911 à Geneviève Favre (Europe 183, p. 339 ; cf. Europe 184, p. 488).

[68] Cette salutation revient à la mémoire de Reclus (op. cit., p. 55) quand il raconte comment Péguy entrait chez Geneviève à l’occasion des « déjeuners du jeudi ».

[69] ACP 54, p. 117, 119, 120-123, et 65, p. 3, 8…

[70] Comparer avec ses lettres à Romain Rolland : « Monsieur » (1934), « Cher Monsieur » (1937-1942), « mon cher ami » (1942), « cher ami » (1942), « bien cher ami » (1943).

[71] G. Favre, « Souvenirs sur Péguy (1) », Europe 182, 15 févr. 1938, p. 147.

[72] ACP 65, p. 8.

[73] Europe, p. 329.

[74] Publiée en 1912 chez Hachette, cette biographie doit beaucoup à la fréquentation et aux archives de Geneviève Favre.

[75] Europe, p. 340.

[76] Europe, p. 343.

[77] Europe, p. 330.

[78] Europe, pp. 342-343. Cf. M. Reclus, pp. 101-104.

[79] Europe, p. 158.

[80] Europe, p. 155.

[81] Perrod, p. 580.

[82] C’est là d’ailleurs le seul reproche que sa fille adressera à son père : « n’avoir pas démissionné du gouvernement Thiers lors de la répression de la Commune » (Perrod, op. cit., p. 592).

[83] Pages 170-171 de Lucien Mercier, « Des Réseaux lycéens ? », dans Madeleine Rebérioux & Gilles Candar (sous la dir. de), Jaurès et les intellectuels, Éditions de l’Atelier, 1994, p. 169-178. Raïssa Maritain (op. cit., p. 68) rattache les débuts de sa fréquentation de Péguy au 8, rue de la Sorbonne, occupé par la Boutique des Cahiers à partir du 1er octobre 1901 ; au contraire, Jacques Maritain se souvient (Carnet de notes, DDB, 1965, p. 108) : « Robert Debré me conduit chez Péguy, rue de la Sorbonne. Il était alors chez Dick May, pas encore dans la Boutique. »

[84] ACP 54, p. 73.

[85] Christophe Brun, Élisée Reclus. Une chronologie familiale (1796-2014), tapuscrit, 2015. Maritain, Reclus et Psichari étaient devenus amis à Henri-IV, à la rentrée de 1898.

[86] ACP 54, p. 75.

[87] R. Burac, op. cit., p. 229, 264.

[88] Les réticences de Geneviève Favre sont vaincues par Péguy quand Jacques épouse Raïssa, le 26 novembre 1904 (R. Burac, op. cit., p. 214)

[89] ACP 66, p. 68 ; R. Burac, op. cit., p. 287.

[90] ACP 65, p. 19 et 66, p. 80.

[91] ACP 54, p. 95, 97 et 65, p. 15, 17 ; Europe 183, p. 336.

[92] ACP 66, p. 85. ‒ La liste n’est pas close : Europe 183, p. 332.

[93] Europe 184, p. 477.

[94] R. Burac, op. cit., p. 307, 312 ; Reclus, op. cit., p. 41-42. ‒ Madame Gorius regrette Péguy dans une émouvante lettre publiée dans Europe 184, p. 478-479.

[95] Europe 182, p. 149 et 183, p. 339 ; ACP 65, p. 10.

[96] ACP 66, p. 80.

[97] Europe 182, p. 148, 154, 159-160 ; coll., Péguy au porche de l’Église, Cerf, 1997, p. 61.

[98] R. Burac, op. cit., p. 208.

[99] Europe 183, p. 324-325, 493 ; R. Burac, op. cit., p. 206.

[100] Europe 183, p. 340-341, 343-344 ; ACP 66, p. 66.

[101] ACP 54, p. 75.

[102] R. Maritain, op. cit., p. 93.

[103] ACP 54, p. 90 ; ACP 65, p. 10.

[104] ACP 54, p. 92, 94, 105 ; ACP 65, p. 22.

[105] ACP 54, p. 99.

[106] ACP 54, p. 81, 103 ; ACP 66, p. 85.

[107] ACP 66, p. 79.

[108] ACP 54, p. 96-97.

[109] Europe 182, p. 168-169 ; ACP 54, p. 106-108.

[110] ACP 54, p. 89.

[111] ACP 54, p. 77.

[112] ACP 54, p. 99.

[113] Europe 182, p. 151-152. ‒ Même sollicitude auprès de Jeanne Garnier-Maritain quand sa fille est opérée de l’appendicite (ACP 69, p. 59), peu après le 18 octobre 1912 (ACP 65, p. 27), ce qui explique d’ailleurs le silence de la correspondance entre les deux amis, entre cette date et le 7 janvier 1913.

[114] Europe 183, p. 327 (cf. p. 319) ; R. Burac, op. cit., p. 200.

[115] R. Burac, op. cit., p. 263.

[116] Lettre de G. Favre à Romain Rolland du 5 mars 1934 (ACP 94, p. 205).

[117] Europe 184, p. 495 ; R. Burac, op. cit., p. 300-304.

[118] R. Burac, op. cit., p. 282.

[119] Europe 182, p. 149.

[120] Péguy au porche de l’Église, op. cit., p. 29-30. – Les trois pères que Geneviève voulut pour son fils Jacques étaient Favre, Péguy et Bergson : « Dans la pensée de sa mère en effet, celui-ci [Maritain] avait trois modèles tout désignés : en politique ‒ son grand-père Jules Favre ; en religion (puisque religion il y avait) ‒ Péguy ; en philosophie ‒ Bergson. La déception de la mère de Jacques fut longue à guérir. » (R. Maritain, op. cit., p. 307).

[121] Europe 182, p. 166-168.

[122] Jeanne Garnier-Maritain dans ACP 69, p. 59 ; M. Reclus, op. cit., p. 119-122, 177, 184.

[123] Europe 182, p. 163-164 ; Péguy au porche de l’Église, op. cit., p. 127-143.

[124] ACP 66, p. 66-68. Il y a dans tous ces sujets de conversations de quoi dissiper quelque peu les « zones d’ombre » qui « restent nombreuses » à entourer la vie de Psichari : « Rien ne saurait restituer les dialogues que Psichari eut avec sa mère ou avec Maritain, et qui, par leur spontanéité, seraient de véritables mines d’information. », écrit Frédérique Neau-Dufour dans l’introduction d’Ernest Psichari : l'ordre et l'errance (Cerf, 2001, p. 10).

[125] Le 24 août 1912 Péguy confie à Geneviève Favre le bon avancement de Clio (R. Burac, op. cit., p. 290). C’est à elle qu’il répète aussi le mot d’Henri Charlier qui l’inquiète : « Après un tel chef-d’œuvre [Ève], on peut mourir ! » (R. Burac, op. cit., p. 299)

[126] FACP 176, p. 35.

[127] M. Reclus, op. cit., p. 101.

[128] ACP 66, p. 90.

[129] Par cette périphrase, Geneviève Favre ne désigne-t-elle pas le Christ ? L’adjectif « idéal » peut aussi rappeler Renan : « Quand, depuis sa mort, on a commencé l’étrange amour d’absence et qu’on entend en soi résonner l’écho de sa voix, on est poussé à dire que la racine de son être s’alimentait aux sources idéales. » (Europe 184, p. 481, avec citations en italiques de la IIIe partie d’À Domremy dans la Jeanne d’Arc et de la Vie de Jésus, Michel Lévy, 1863, p. 165 : « L’œil clair et doux de ces âmes simples [contemporaines de Jésus] contemplait l’univers en sa source idéale. »).

[130] Péguy lui avait écrit : « ne me parlez point de vos cendres. non pas que je veuille vous empêcher de penser à la mort. […] mais dans la mort c’est notre salut qu’il faut voir, que nous faisons par des épreuves que les dévots ne connaissent point. / la vraie résignation chrétienne n’est point une résignation d’émoussement. c’est une résignation généralement déchirante ».

[131] ACP 54, p. 118-119.

[132] Après avoir cité la lettre de Péguy du 25 septembre 1912, G. Favre fait allusion au premier vers du poème « Automne » (André Theuriet, Jardin d’automne, Lemerre, 1894) : « Dans la grande forêt de pourpre et d’or vêtue, / La chanson des oiseaux en septembre s’est tue. / Une musique ailée y vibre encor pourtant… » On reconnaît ensuite la dédicace de la Jeanne d’Arc de 1897.

[133] ACP 65, p. 26.

[134] Europe 184, p. 484-485. ‒ Éveline était surnommée « Ninine » (ACP 54, p. 95).

[135] R. Maritain, op. cit., p. 60.

[136] R. Maritain, op. cit., p. 30-31 ; 1re éd. séparée : New York, La Maison française, 1941.

[137] P 665.

[138] ACP 65, p. 8.

[139] P 1736-1737. Littéralement : « à madame Geneviève Favre // d’une ville qui nous est commune et d’une antique / patronne en fidélité éternelle ».

[140] ACP 65, p. 26.

[141] ACP 65, p. 25.

[142] ACP 65, p. 23.

[143] ACP 65, p. 11.

[144] ACP 65, p. 12.

[145] B 764.

[146] C 447.

[147] ACP 54, p. 111 ; R. Burac, op. cit., p. 250.

[148] R. Burac, op. cit., p. 305.

[149] R. Burac, op. cit., p. 307.

[150] Manuscrit pour partie inédit déposé au CPO ; la deuxième version de ce manuscrit correspond au texte des « Souvenirs sur Péguy » publiés dans Europe (vol. XLVI, n° 182, 15 février 1938, p. 145-169 et notamment p. 157-158).

[151] ACP 66, p. 96 et 97-98.

[152] A 1403.

[153] Alessandra Marangoni, « Péguy poeta tra Mystère e Tapisserie », pp. 279-281 dans Giovanna Angeli & Maria Emanuela Raffi (sous la dir. de), Meidoevo e modernità nella letteratura francese [Moyen-Âge et modernité dans la littérature française], Florence, Alinea, 2013, p. 271-283. La piste qui consiste à rechercher s’il n’y aurait pas à brosser une histoire de la tapisserie en littérature semble bonne ; dans le seul domaine antique, ne peut-on voir se dessiner un genre à la fois humble, décousu et volubile des Στρωματεῖς ἱστορικοὶ καὶ ποιητικοί en 62 voire 66 livres de Plutarque (Catalogue de Lamprias) aux Στρωματεῖς en sept livres (Stromata) de Clément d’Alexandrie (André Méhat, Étude sur les Stromates de Clément d’Alexandrie, Seuil, 1966) jusqu’aux Στρωματεῖς en dix livres d’Origène (Stromatum Libri X), hommage à saint Clément ?

[154] Romain Rolland, Péguy, Albin Michel, 1944, t. II, p. 279 et abbé Joseph Barbier, Le Vocabulaire, la syntaxe et le style des poèmes réguliers de Charles Péguy, Berger-Levrault, 1957, p. 197.

[155] Geneviève Favre, « Souvenirs sur Péguy. 1903-1914 », Europe, n° 184, 15 avril 1938, p. 494 ; Tharaud, Pour les fidèles de Péguy, op. cit., p. 123 ; René Johannet, Vie et mort de Péguy, Flammarion, 1950, p. 417.

[156] Jules Guiffrey, Histoire de la tapisserie depuis le moyen âge jusqu’à nos jours, Tours, Mame, 1886, p. 204 ; Jean-Jacques Gailliard, Éphémérides brugeoises, Chez l’auteur, 1847, p. 264 ; Antoine-Louis Lacordaire, Notice historique sur les manufactures impériales de tapisseries des Gobelins et de tapis de la Savonnerie, Manufacture des Gobelins, 1853, p. 16-17.

[157] Dom Jacques Dubois & Laure Beaumont-Maillet, Sainte Geneviève de Paris, Beauchesne, « Saints de tous les temps », 1982, pp. 138-154. Contra : Joël Schmidt, Sainte Geneviève, Perrin, « Tempus », 2012, p. 27-28 (1re édition : 1990).

[158] Le pastiche, annoncé dans La Vie parisienne du 14 décembre 1912, parut dans La Vie parisienne du 11 janvier 1913 et fut repris dans la troisième série d’À la manière de... chez Grasset en février 1913.

[159] Anecdote dans R. Johannet, Vie et mort de Péguy, op. cit., p. 319 : « Un jour, une brave dame était entrée aux Cahiers pour demander à Bourgeois de voir le canevas de la Tapisserie de sainte Geneviève et de Jeanne d’Arc. Elle se figurait que c’était le modèle d’un ouvrage à la main. » Autre version de l’anecdote (R. Johannet, Itinéraires d’intellectuels, Nouvelle librairie nationale, 1921, p. 111) : « Je me rappellerai toute ma vie cette bonne dame, entrée un jour aux Cahiers, dans le dessein d’y faire une emplette. Elle désirait La Tapisserie de sainte Geneviève et de Jeanne d’Arc, qu’elle avait discernée à la devanture et qu’elle prenait innocemment pour un modèle de tapisserie pieuse. »

[160] FACP 188, p. 43. ‒ Cité approximativement dans R. Johannet, Vie et mort de Péguy, op. cit., p. 319 : « Molière, qui ne connaissait rien à la tapisserie, a été nommé tapissier du roi, et moi qui passe mon temps à en faire, pourquoi est-ce que je ne suis pas nommé tapissier de la République ? »

[161] Lettre de Péguy à Lotte en date du 19 octobre 1912 ; CPO, CORPÉGUY-V-9, inv. 342.

[162] P2 1214. ‒ Relevons que J. Barbier, fin exégète du « thème de la vigne » d’abord « dans la Bible » puis « chez Péguy », avait bien raison de mentionner l’histoire de Naboth dans sa Prière chrétienne à travers l’œuvre de Charles Péguy (Éditions de l’École, 1959, p. 38-40).

[163] Tiercé en fasce, le chef d’azur chargé d’une colombe d’argent tenant un rameau de sinople, la fasce de gueules chargée d’une clef d’or, la champagne contrepalée d’azur et d’argent.

[164] Cf. ACP 69, p. 58 et M. Reclus, op. cit., p. 78-79. C’est apparemment avec mesdames Henriette Mirabaud (ou Marie Maillard ?) et Juliette Siegfried que Geneviève Favre participait à une œuvre féminine chrétienne.

[165] Cette allusion trop transparente à Charlotte Péguy, la femme du ménage Péguy, poussa-t-elle Péguy à laisser inédits ces quatrains ? Nous le croyons volontiers, surtout si l’on y ajoute plus loin « divorcé », « pour faire un vin clairet dans un pauvre ménage », ou « avaient fait un enfer de ce pauvre ménage ».

[166] Mot de lecture très difficile.

[167] 1re main : « et », gratté.

[168] L’expression plut tant à Péguy qu’il la reprit dans la Tapisserie de Notre Dame (v. 3, P2 1139 ; je souligne) : « Étoile de la mer voici la lourde nappe / Et la profonde houle et l’océan des blés / Et la mouvante écume et nos greniers comblés [] ».

[169] Le premier brevet pris en France pour le battage mécanique du grain remonte à 1794 ; les premières machines à battre s’appelaient des « batteurs » ; le féminin apparut selon nos relevés en 1816. ‒ Le thème de la moisson (cf. ci-après, v. 1533) est néotestamentaire, mais en Ap XIV-14-16 c’est toute la terre qui est moissonnée : il n’est ni question de dîme, ni de moitié.

[170] Même expression au vers 1176, pour désigner le Nouveau Testament, par opposition au « premier témoignage » (voir plus loin, v. 1204 et 1220). ‒ Les quatre quatrains suivants sont les seuls du poème à utiliser d’autres rimes embrassantes que -age. La rime en -on(s) du jour IX trouve ici sa source.

[171] Péguy sans l’indiquer spécialement, cite deux vers d’« Une bonne fortune » de Musset (1835, v. 85-90) : « L’abreuvoir est public, et qui veut vient y boire ; / J’ai vu les paysans, fils de la Forêt Noire, / Leurs bâtons à la main, entrer dans ce réduit ; / Je les ai vus penchés sur la bille d’ivoire, / Ayant à travers champs couru toute la nuit ; / Fuyard désespéré de quelque honnête lit […] ». ‒ Jean-Baptiste Richard (pseud. de Jean-Marie-Vincent Audin), Guide classique du voyageur en France et en Belgique, Louis Maison, 1852, p. 192 (rien n’avait véritablement changé à la Belle Époque) : « Baden Bade est pendant la belle saison le rendez-vous général des citadins qui ont de l’argent à dépenser, du Français comme de l’Allemand, du Russe comme de l’Anglais, les uns venant demander à ses eaux un soulagement à leurs souffrances, les autres et, faut-il l’avouer, c’est le plus grand nombre, viennent y chercher les plaisirs et les distractions de tous genres qui abondent dans cette charmante résidence. N’oublions pas de dire que les jeux de hasard proscrits en France ont trouvé un refuge en Allemagne dans cette Allemagne si morale et que M. Benazet, l’ancien fermier des jeux de Paris, a transporté à Bade ses cartes et ses roulettes, ses tables et ses croupiers. »

[172] Péguy au porche de l’Église, p. 133. C’est bien entendu à Maritain qu’il faut attribuer la précision indignée « de ce fils mort sans baptême ».