Péguy, Sangnier : frères ennemis ?

 

 

In memoriam Marie-Thérèse Fagart-Chancrin

présidente du Sillon catholique

décédée le 12 décembre 2003

 

 

Mes recherches au Centre Charles Péguy d’Orléans et à l’Institut Marc Sangnier du boulevard Raspail ne m’ont pas permis de trouver rien de véritablement nouveau sur leurs relations depuis ma contribution à L’Âme populaire[1]. Ce n’est pas faute d’avoir bénéficié de la sollicitude de madame Marie-Louise Gaultier-Voituriez, archiviste de l’Institut. Comme ces relations elles-mêmes semblent peu connues, dressons le fameux état de la question.

Il y eut l’édition de la Correspondance de Louis Gillet par son fils Jérôme, qui montre que nos deux hommes se connurent sans s’apprécier. Il y eut diverses mises au point biographiques non seulement sur Gillet mais sur d’autres Sillonnistes : Paul Archambault (1883-1950), Pierre Dournes. Il y eut un essai comparatif du philosophe Étienne Borne dans les souvenirs qu’il écrivit, dont voici quelques extraits saillants :

 

il y a entre l’esprit du Sillon et celui de Péguy bien des harmonies qui apparaissent mieux aujourd’hui. […] Péguy était guetté par les mêmes incompréhensions et menacé par les mêmes fureurs qui crurent venir à bout du Sillon ; ni les cléricaux du cléricalisme, ni les cléricaux du laïcisme ne purent supporter ces esprits libres entre les esprits libres, qui, de loin et sans savoir qu’ils travaillaient ensemble, préparaient les armes intellectuelles et spirituelles de la Résistance. […] L’esprit de Péguy et l’esprit du Sillon étaient encore fraternels en ceci que ni l’un ni l’autre n’acceptaient que l’immoralisme soit une vertu politique. […] Qu’il doive y avoir un moyen de s’engager politiquement sans perdre son âme, que même ce soit souvent une nécessité que de s’engager politiquement pour sauver son âme, cette certitude animait le Sillon et elle fut aussi celle de Péguy, du dreyfusard comme de l’adversaire intraitable du combisme et du parti intellectuel. […] Le Sillonnisme et le péguisme convergeaient en ceci qu’ils affirmaient une puissance politique de la pureté. Et ils avaient raison, […] la Résistance nous donne la clé de Péguy et nous livre les derniers secrets du Sillon.[2]

 

Elisabeth Humpert a par ailleurs, dans une étude originale, tenté un parallèle entre Péguy et Sangnier à propos de la question des prêtres ouvriers[3].

Mais reprenons les données biographiques, à titre d’introduction au texte de Péguy qui sera notre pièce justificative. Il nous faudra, chemin faisant, résoudre un problème de méthode : si nous savons assez bien le regard que Péguy porte sur Sangnier, l’inverse est totalement inconnu. L’analyse du Sillon et de divers avis de Sillonnistes complétera donc le point de vue de Charles sur Marc.

 

Une rencontre et plusieurs séparations

 

C’est au cœur des années 1890 que nos deux hommes se rencontrèrent. Les préoccupations sociales pèsent dans l’esprit des années 1890 révélé par Jean-Marie Mayeur ; Péguy se convertit au socialisme, Marc fait plus que se rallier au Ralliement voulu dans Rerum novarum, il est mû par la charité vers les idéaux sociaux. Tous deux se rencontrèrent en novembre 1896, par l’intermédiaire de Louis Gillet, « conscrit » (1re année de scolarité) ami du « carré » Péguy (2e année de scolarité) et ami, depuis le collège Stanislas, du jeune polytechnicien Sangnier. En témoigne cette lettre de Gillet à Sangnier, datée du 17 novembre 1896 et où les crochets sont de nous :

 

Mon bien cher Marc,

Peux-tu venir déjeuner avec moi dimanche [c’est-à-dire le 22 nov. 1896] ? Je te présenterai un des meilleurs d’ici [de l’É.N.S.] : Péguy ; c’est un socialiste, ardent, convaincu, sans phrase, plein d’un immense amour du pauvre, il est sans religion, mais si actif dans le bien, qu’on lui a proposé la présidence d’une conférence de Saint Vincent de Paul, mais il a refusé, parce qu’il aurait fallu faire le simulacre des prières. Je le connais mal, car il est sombre et peu expansif et puis il n’est pas de mon année. Or il a une conférence à faire sur M. de Vigny : je lui ai dit que je pourrais peut-être lui procurer des renseignements d’ordre plus profond, c’est pourquoi je désire que tu le voies : tu pourras toujours connaître ainsi une âme généreuse et peu vulgaire, sous une apparence rude et timide. Fais tout ce que tu pourras pour venir, je t’en serai reconnaissant. Viens le plus tôt possible, je serai obligé de partir dès 1 h. avec ma sœur aînée. Réponds-moi aussi. Bien à toi,

Louis Gillet

Ce Péguy est un des favoris de l’abbé Batiffol, ils font ensemble beaucoup de choses obscures et bonnes, il est très intime avec Tharaud [Ernest, dit Jérôme ; 1874-1953]. Il est extrêmement pauvre et donne tout ce qu’il a.[4]

 

Péguy assista par la suite à une conférence de Sangnier sur « Dieu et le peuple », à la crypte du collège Stanislas, le 16 janvier 1897. Il essaya d’ailleurs, à la faveur du désaccord survenu entre Gillet et Sangnier (Gillet juge que Sangnier a traité cavalièrement du socialisme), de détourner Gillet de son amitié pour Sangnier. Car Gillet demande son sentiment à Péguy à la sortie de la conférence. Aussitôt, Péguy pense qu’il a fait une nouvelle recrue socialiste. Du coup, Gillet écrit à Sangnier le 17 janvier 1897, entre autres reproches : « ce n’est pas d’après Marx que tu dois juger le socialisme. Il date de trente ans, il n’est qu’un seul homme et tout a marché depuis lui. Lis sérieusement les choses actuelles, la Revue socialiste par exemple ; tiens-toi au courant et n’exhume pas, comme preuves, des textes périmés. Ceci est le conseil de Péguy qui est grave et qui s’y connaît. » En réalité, Louis Gillet ne songe pas à abandonner Marc mais souhaite qu’il combatte ses adversaires à armes égales.

La neutralité entre Sangnier et Péguy – car il ne paraît pas y avoir eu une quelconque sympathie entre les deux hommes – fut courte. Car éclata l’affaire Ollé-Laprune. Fin janvier 1897, Étienne Burnet (cacique de la promotion 1894) accepte avec les autres caciques d’afficher à l’É.N.S. une pétition, dont l’idée revient en réalité à Péguy, demandant le renvoi du maître de conférences Léon Ollé-Laprune – que lisent les sillonnistes. Les relations entre Péguy et son professeur s’étaient peu à peu envenimées. Après avoir obtenu en 1895 de son professeur une série de conférences sur le socialisme, Péguy, souhaitant assister les miséreux, lui avait en vain demandé en 1896 une « conférence Saint-Vincent-de-Paul sans saint Vincent de Paul »… Gillet – ami aussi bien de Renée que de Joseph Ollé-Laprune, enfants du philosophe – refuse de signer la pétition contre Ollé : Péguy, « l’âme du mouvement », décide immédiatement de rompre avec cet ami personnel de Sangnier. « Très rouge », Péguy le prie « de cesser toute relation personnelle avec lui »[5].

Les rapports entre Péguy et Sangnier resteront désormais au noir fixe. En témoigne d’abord une affiche apposée le 14 mai 1897 à l’É.N.S. (et n’y a-t-il pas une allusion à l’affaire Ollé-Laprune dans les mots « expérience personnelle » ?) : « il a été formé un Cercle d’études et de propagande socialistes entre les élèves et les anciens élèves de l’École et leurs amis. / Ce cercle est ouvert aux seuls socialistes. / Il est ouvert à tous les socialistes, sauf aux socialistes chrétiens : notre expérience personnelle nous a montré qu’il y a toujours un moment où ceux d’entre eux qui sont sincères font passer leur christianisme avant leur socialisme. » En témoigne encore, la même année, le compte rendu très critique de « Georges Goyau, Autour du catholicisme social » par Péguy signant « Pierre Deloire »[6]. Péguy estime manifestement le Sillon doublement dépassé : dépassé idéologiquement par les socialistes athées et lâché par la hiérarchie ecclésiastique. Clergé et socialisme continuent leur chemin dans des sens opposés, le Sillon en reste écartelé.

Après 1897, les relations entre les deux hommes ne sont plus que lointaines. L’histoire de leur relation s’écrit donc en pointillés. Dès le début de 1898, Gillet se réconciliera avec Péguy, en signant une pétition pour la révision du procès Dreyfus, Ollé-Laprune était mort le 13 février 1898, il est vrai ; et le prestige de Bergson, comme l’écrit Jérôme Gillet, « réconcilia tout le monde » – tout le monde sauf Sangnier et Péguy ! Gillet finira même par collaborer aux Cahiers de la quinzaine : Gillet y publie La Tour d’Armor, gwerz de Cornouailles en vers[7] précédemment paru… au Sillon, dont Gillet est un des principaux collaborateur, la même année que Péguy critique monseigneur Richard, archevêque de Paris[8], qui avait béni les locaux du Sillon, rue de Bayeux ; fin 1904, Gillet écrit encore avec les Tharaud un Cahier de la quinzaine[9]. Fin 1899, dans un numéro du Mouvement socialiste où Péguy parle des « récentes œuvres de Zola », Marc Sangnier-Lachaud répond à Victor Charbonnel sur « les jeunes catholiques et l’action sociale »[10]. Après la forte majorité obtenue par les nationalistes de la Patrie française aux élections municipales à Paris les 6 et 13 mai 1900, Louis Gillet écrit à son ami Romain Rolland, un samedi : « Péguy est très énervé de l’aventure, Sangnier très exalté ».[11] Pourtant, les noms de « Charles Péguy, étudiant en lettres », et de « Marc Sangnier-Lachaud, étudiant en droit »[12], se rencontrent en 1901 pour signer une lettre faisant « Appel aux étudiants français pour aider les camarades russes » ; les deux hommes assistent bien ensemble à une réunion salle d’Arras le 27 mars 1901 pour protester contre des mesures qui touchaient en Russie tsariste les étudiants en âge de servir. Les deux hommes adhèrent probablement tous les deux au « Comité de solidarité universitaire en faveur des étudiants russes » en avril 1901[13].

Sans poursuivre une chronologie fastidieuse, faisons le point sur leurs différences. Elles sont sociales et culturelles. Pourtant, nos deux hommes ont des références communes : Vigny, Pascal surtout, Tolstoï, Zola, et plus encore Jeanne d’Arc. Le Sillon essaime ainsi en de nombreux « cercles Jeanne d’Arc ». Leur scolarité est exemplaire : collège Sainte-Barbe et É.N.S., collège Stanislas et Polytechnique. Jacques Prévotat et Michel Leymarie ont analysé le même charisme des deux hommes, apparu dès avant leur entrée dans une grande école. Les deux hommes furent de même déçus par les Université populaires, d’une déception qui pousse Marc à créer ses « Instituts populaires » et Péguy à produire son travail d’éducation uniquement dans ses Cahiers de la quinzaine. Quelques connaissances communes font le pont entre les deux hommes : le journal Le Sillon publie des articles de P. Reboux, mais aussi d’amis de Péguy : Joseph Ageorges, Charles Gide, Louis Gillet, Ernest dit Jérôme Tharaud[14] ; Georges Goyau[15], Henri Guernut, René Salomé sont d’autres amis communs des Cahiers et du Sillon.

Sangnier et Péguy se concurrenceront presque, si l’on remarque que le manifeste-programme du Sillon, revue bimensuelle, date de 1899, comme la décision de fonder les Cahiers de la quinzaine ; que L’Éveil démocratique de 1905 coïncide avec le tournant dans la pensée politique de Péguy après le coup de Tanger... La crise marocaine et l’impérialisme allemand font débat à la Boutique des Cahiers comme à La Démocratie. Ces deux organes de presse eurent un même mode de lancement : des souscriptions ; un même souci d’échapper au capitalisme par la coopérative, des abonnements de propagande (avec un même relatif échec), une même attention à la typographie (qui est une chose « extrêmement grave » pour Marc). Mais La Démocratie a bien sûr une échelle différente, ses ouvriers ne sont pas nécessairement syndiqués, et utilise tout de même la réclame.

Dans la dénonciation des magouilles politiciennes des démocrates, Sangnier et Péguy se rejoignent, comme en est conscient Le Sillon par la voix d’Étienne Isabelle : « Il est très évident que le spectacle des groupements démocratiques peut prêter à une peinture satirique. Pour notre part nous n’avons jamais voulu publiquement qu’en accuser les traits heureux et non en appuyer les autres en caricature. Les socialistes n’ont point toujours agi de même : et l’on trouve dans les Cahiers de la quinzaine des pages de Péguy d’une justesse et d’une verve comique remarquables. »[16]

La progressive dégradation des relations de Péguy avec Sangnier se fit en deux temps (attaque d’Ollé-Laprune puis rupture avec Louis Gillet) et laissait attendre un troisième acte qui tarda mais que cette concurrence idéologique – bien plus redoutée par Péguy que réelle – rendait inévitable : l’affrontement avec Sangnier, qui ne fut pourtant pas public, la condamnation appartenant à un texte resté inédit.

 

L’acte d’inculpation de Sangnier

 

Charles Péguy n’a consacré que quelques pages de son œuvre à la figure de Sangnier, pendant l’été 1907, dans Un poète l’a dit[17], mais en des termes fort sévères, qui accusent le « Prince de la jeunesse » d’une bonne douzaine de griefs principaux. Expliquons le contexte de ce texte très dur de Péguy contre Sangnier, afin d’y trouver un événement déclencheur. En 1905, le Sillon affirme que Gustave Hervé se rapproche des thèses de Sangnier ; en 1907, Hervé a même cette formule : « le Sillon nous aide ». En février 1906 se déroule le 5e congrès du Sillon, à Paris sur les terres de Péguy ; en février 1907, se déroule le 6e congrès du Sillon, à Orléans encore sur des terres de Péguy, où se crée le « plus grand Sillon ». Est-ce cela qui mit le feu aux poudres : que Sangnier prétende recruter dans ses rangs « toutes les forces qu’anime consciemment ou inconsciemment l’esprit chrétien » ? Car c’est précisément en mars 1907 que Péguy confie à Maritain qu’il a retrouvé la foi et en mai 1907 qu’il l’envoie à l’île de Wight auprès de dom Louis Baillet…

Mais quels sont les (autres) griefs lancés par Péguy contre Sangnier ?

 

que le toujours jeune monsieur, que le citoyen monsieur Marc Sangnier a entrepris, a imaginé cette belle opération de ramasser la démocratie quand personne à Paris et même à Saint-Mandé n’en voulait plus, quand elle était dépassée depuis quinze ans [...] : c’est très exactement cette heure-là que prit, et cet objet-là que prit, c’est cette vieille défroque, cette vieille fripouille de dépouille que ramassa notre dominateur intellectuel, notre apprenti, notre maître dominateur [...] pour la coller sur le maigre dos, décharné, sur la maigre échine épineuse, dans et sur les misérables reins d’une Église que tout le monde, et surtout et notamment l’État dès lors avait commencé de persécuter. Et ce qu’il a de plus fort, de ce gamin, c’est qu’il a été tout étonné, ou qu’il a fait tout l’étonné, quand on a vu, quand il a vu que la vieille se regimbait. Naïvement ? Politicieusement ? Naïveté vraie, sincère ? Naïveté feinte ? Stupidité ? Astuce profonde ? Qui le saura ? Qui le saura jamais ? Mais avons-nous, vraiment, à le savoir ? Nous ne sommes pas son Juge. Si vraiment c’est par naïveté d’orgueil et pure imbécillité, il pourra plaider encore, non point certes l’orgueil, qui sera traité durement, mais il a été promis beaucoup plus que de l’indulgence à une certaine stupidité, pour la parenté qu’elle pouvait avoir avec l’autre simplicité d’esprit. Si donc c’est pure imbécillité d’esprit, si vraiment dans le profond de son cœur il croit qu’il a fait un beau cadeau à la vieille mère Église infiniment aïeule en lui apportant, en lui mettant sur les bras, en lui mettant dans son sabot pour son Noël moderne, en lui apportant pour ses étrennes au commencement de sa grande année du monde moderne ce ramassis de démocratie qui avait traîné partout, alors tout va bien ; ou encore à peu près ; ou enfin il y a du recours ; la paix soit sur son âme ; et personnellement, parce que je suis bon, je suis assez disposé à beaucoup lui pardonner ; pourvu seulement que ses crieurs ordinaires assourdissent un peu moins mes pauvres oreilles ; et si seulement ses imprimeurs pouvaient ménager un peu mes yeux ; qu’ils fassent un peu moins d’affiches ; ou qu’ils nous les fassent un peu moins rouges, ou vertes, ou bleues, ou lanternes vénitiennes, ou même tricolores, qu’au demeurant ils nous les fassent un peu moins rutilantes ; ou qu’ils nous les fassent un peu moins grandes ; et surtout que ce nom du Sillon, qui rappelle si avantageusement La Marseillaise, que ce nom sacré de SANGNIER n’y soit point, n’y soit plus composé en lettres qui dépassent leurs treize douze et demi. [...]

[...] si ce jeune homme qui enfin reçoit le corps de son sauveur, qui participe aux sacrements, qui est un membre du corps, qui participe à toute la vie du corps, qui participe à toute la vie de toute la communion catholique et généralement de toute la communion chrétienne, si ce jeune a pris ce temps exprès ; si c’est par malice et par maléfice ; [...] si dans le plus profond de son cœur il n’a pas cru vraiment, lui passager, faire un beau cadeau à l’Église en lui apportant ce cadavre, à l’Église navigante en lui procurant, en lui apportant ce passager mort, ce passager cadavre ; si son orgueil, comme un lait qui tourne, s’est tourné en diablerie ; si ce jeune homme a toute sa connaissance ; s’il a fait, s’il a commis tout cela, et aujourd’hui encore tout ceci, en toute, en entière connaissance de cause ; si c’est exprès, par quelque néronisme, par quelque imagination, par quelque jeu, par quelque cruauté de sadisme intellectuel, par quelque raffinement, par quelque modernisme qu’il a conçu, qu’il a imaginé cette belle opération de souder, de lier, d’attacher, d’accoler à un corps encore vivant, au corps toujours vivant, le plus périssable des corps morts, […] qui alors, mon ami, qui voudrait être à sa place, à la place de ce malheureux ; ce n’est pas moi, mon ami, vous le savez, qui voudrais être dans sa peau, dans la peau de son corps mortel. Nul ne voudrait y être. Dans la destination de son pauvre corps, dans la dérélégation de son propre corps mortel. [...]

[...]

Laissons donc ces débats. Laissons ce jeune homme. Au demeurant nous ne sommes point chargés de son salut. Nous n’avons point la charge et la responsabilité de son salut. Tout ce que nous voulons faire ici, en cet endroit de nos topographies, en ce point de nos recherches, tout ce d’ailleurs que nous pouvons indiquer pour aujourd’hui, c’est de noter, c’est d’indiquer très en bref comment procèdent, et ce jeune homme, et tant d’autres qui l’imitent, peut-être avec un peu moins de fracas. [...] Ce M. Sangnier en particulier, et c’est bien tout ce que nous avons à dire de lui pour aujourd’hui, et tant de (jeunes) ecclésiastiques (même Villon prestres & laiz) esprits d’autorité intellectuelle, de commandement universitaire, de gouvernement scolaire, au sens de limitation que nous avons attribué, ou reconnu à ces mots, n’ont imaginé de faire cette belle opération, d’aller ramasser cette idée moderne du gouvernement de la démocratie qu’au moment même où depuis déjà dix ans il n’y avait plus un chiffonnier de Paris, pas un brocanteur qui vous fît dessus la somme la plus infime, pas un chiffonnier à Paris qui consentît seulement à la dégrouiller du bout d’aucun crochet [...][18]

 

Le « Prince de la jeunesse » est donc accusé successivement : de régner en tyran sur les esprits (Péguy dit : « domination intellectuelle »), de faire preuve de traîtrise (« le jeune homme Sangnier »[19] trahissant le socialisme comme sa propre candeur), de monopoliser le champ politique, d’user de tous les ressorts de la rhétorique aux dépens de la libre expression des idées[20], de jalouser secrètement la notoriété d’un Jaurès[21], de se donner comme démocrate sans l’être véritablement (Péguy invente même l’adverbe « politicieusement » pour qualifier la conduite de Sangnier), de dépenser des sommes folles pour une campagne publicitaire (entre le 15 octobre 1902 et le 15 octobre 1903, ce sont 28 400 affiches en faveur du Sillon qui sont apposées dans Paris et sa banlieue !), de céder à la démagogie, de répéter indéfiniment les mêmes idées (reproche assez joyeux dans la bouche d’un Péguy !), de manifester un orgueil démesuré et une naïveté qu’on pourrait qualifier de stupidité.

Pis : Péguy comptait à la même époque rédiger un numéro entier de sa revue les Cahiers de la quinzaine au sujet de Sangnier. Le 31 août 1907, Péguy écrit en effet à Edmond-Maurice Lévy, son documentaliste de choc, d’envoyer à sa résidence d’Orsay « tous les numéros du Temps où il y aura des lettres de Sangnier », dont il fait « un dossier » probablement fort critique à l’encontre de Marc[22]. Après 1907, les signaux seront contradictoires. Ainsi, en 1911, les mots que Péguy prononce sur le catholicisme social, dans Un nouveau théologien, M. Fernand Laudet, sont, on en jugera, bienveillantes :

 

Historiquement tout fut jeune alors pendant trois ou quatre merveilleuses années. Un socialisme jeune, un socialisme nouveau, un socialisme grave, un peu enfant – (mais c’est ce qu’il faut pour être jeune) –, un socialisme jeune homme venait de naître. Un christianisme ardent, il faut le dire, profondément chrétien, profond, ardent, jeune, grave venait de renaître. On le nommait lui aussi assez généralement catholicisme social.[23]

 

Peut-être Péguy avait-il sympathisé avec le Sillon depuis la lettre pontificale Notre charge apostolique du 25 août 1910, qui invitait les Sillonnistes à se placer sous l’autorité du clergé – on sait que Péguy prenait souvent parti pour les hommes injustement accusés : Dreyfus, Bergson… Mais – revirement – Riby confie à Lotte le 18 juin 1912 que Péguy dénomme la Ligue des catholiques français pour la Paix, péjorativement, « Ligue des droits de l’homme des catholiques » – or Batiffol en était vice-président, en compagnie de l’abbé Lemire et… de Sangnier[24]. En 1914, y eut-il enfin réunion ? Celui qu’on prétend pacifiste et celui qu’on prétend belliciste furent certes mobilisés en août 1914, comme lieutenants et connurent la même guerre…

Revenons donc à notre texte au portrait trop noir pour ne pas sembler nourri d’une ancienne proximité changée en profonde animosité[25] et portrait trop ressemblant à Péguy lui-même pour ne pas sembler trahir le portraitiste plus que le portraituré... Qu’est-ce donc qui lia puis déchira deux personnalités qui inspirent aujourd’hui harmonieusement l’action politique des démocrates chrétiens ? « Est-il invraisemblable que la foule des adolescents qui entouraient le séduisant animateur du sillon, Marc Sangnier, de leur affection et de leur enthousiasme, ait contribué à indisposer Péguy contre ce jeune homme assourdissant, ce gamin, par ailleurs bon, soumis aux institutions (il ne s’était pas engagé en faveur de Dreyfus) et démocrate, qui avait en réalité exactement le même âge que lui ? », demande finement Robert Burac[26]. Certes, celui du collège Saint-Barbe s’oppose nettement à celui du collège Stanislas[27], crypte mystique contre utopie socialiste.

Paul Archambault avait déjà relevé de nombreuses oppositions entre les deux hommes : origine sociale, formation, tempérament, comportement, idéologie, attitude face à l’armée (on sait que Sangnier, pacifiste, quitta l’armée en 1898) et face à la patrie, façon de vivre leur foi. Mais il ajoute en contrepoint : « Tous deux sont des mystiques... Tous deux sont des purs… Tous deux sont des intuitifs… Tous deux sont des dynamiques… Tous deux sont des hommes de salut… Deux familles spirituelles distinctes, si l’on veut. Mais non pour autant incapables de coopérer, de faire œuvre commune. L’Esprit des meilleurs jours, le Témoignage chrétien de presque tous les jours montrent les deux influences étroitement combinées. » Des familles distinctes, cela semble indiscutable : « Ceux qui fréquentaient boulevard Raspail n’allaient guère rue de la Sorbonne ; ceux qui fréquentaient rue de la Sorbonne n’avaient guère de curiosité pour le boulevard Raspail. Rares étaient les jeunes hommes, tel le charmant Louis Gillet par exemple. Rares aussi les maîtres, comme Romain Rolland et surtout Bergson, qui y fissent également école. »[28]

Jérôme Gillet estime, lui, que les a priori de Sangnier sur Péguy et de Péguy sur Sangnier portaient sur des aspects différents : « la famille de Marc Sangnier appartenait à la haute bourgeoisie parisienne et cela seul devait le rendre suspect aux yeux de Péguy. Pour Marc, un normalien est un intellectuel. »[29] Le reproche est cocasse, puisqu’il est aussi adressé par Péguy à Sangnier.

Pierre Dournes en 1949, ne retient pour sa part que les origines, l’éducation et la vocation comme différences fondamentales entre deux hommes « dont l’influence aujourd’hui se rejoint et se complète »[30].

Mais Edmond Michelet juge en 1954 que non seulement l’alliance des deux pensées sillonnise et péguiste est possible mais que c’est le général de Gaulle qui « incarne aujourd’hui […] le double idéal de Marc Sangnier et de Charles Péguy »[31]. Malgré toutes ces oppositions, Louis Gillet fut le premier à tâcher de rapprocher ses amis, de leur vivant. Après la mort de Péguy, nombreux ont été et sont ceux qui se sont dits conjointement disciples des deux hommes : et non des moindres. Ce sont sans doute Paul Archambault – celui-là même qui restait conscient de ce qui séparait ses maîtres à penser – et Les Lettres de René Bernoville qui poussèrent le plus loin la tentative de conciliation. Pierre Dournes dira de « l’écrivain et philosophe Paul Archambault » :

 

Fidèle de Marc Sangnier, il avait fondé, en avril 1914, la revue La Nouvelle Journée, où furent étudiés les principes essentiels de la démocratie chrétienne. Quatre numéros parurent alors. Le 1er décembre 1919, une nouvelle série était inaugurée qui se terminait en 1923. En 1924, il lançait, chez les éditeurs Bloud et Gay, une première série des Cahiers de la Nouvelle Journée, puis une deuxième en 1939. Il en avait repris récemment la publication.[32]

 

Archambault est aussi l’auteur d’un Péguy, images d’une vie héroïque (1939). Quant aux Lettres, leur format, leur maquette, la formule d’un auteur par cahier, la collaboration de René Johannet mais aussi de Henri Ghéon et Stanislas Fumet, leur parution de 1913 à 1931 malgré un total de seulement 200 abonnés (pour 500 vitaux) les rapprochent matériellement et spirituellement des Cahiers de Péguy.

Après la mort de Marc Sangnier et de Paul Archambault en 1950, peu après la publication d’Un poète l’a dit[33], le grand réconciliateur fut Edmond Michelet, qui écrivait en 1954 un article en forme de vibrant hommage aux deux hommes :

 

je me suis reporté, sans la moindre arrière-pensée de paradoxe ou d’éclectisme, aux pages féroces au cours desquelles le cher Péguy assène à notre ami un réquisitoire d’une violence inouïe. À vrai dire, dès les premières lignes de cette philippique passionnée, on découvre le motif de l’exaspération péguyste – mais ce motif est injuste. Marc, en effet, ne m’a jamais donné l’impression de vouloir jouer au dominateur intellectuel. Et c’est précisément ce faux postulat qui provoque le courroux du plébéien Péguy contre le patricien Sangnier…

Marc ne s’est imposé à toute une génération que par l’adhésion du cœur. Il laissait à d’autres la direction des intelligences. Et surtout, jamais chez lui la mystique ne s’est dégradée en politique comme Péguy le reprochait tant à Jaurès.

 

Et de conclure :

 

Les Français ont le devoir de rassembler dans un même hommage d’admiration le lieutenant d’infanterie tombé en pantalon garance dans le champ de blé de Villeroy et l’ancien polytechnicien, capitaine du génie, combattant bleu horizon de l’autre guerre, tous deux soldats d’une même patrie qu’ils aimaient d’un même amour, et qu’ils ont servie d’un même cœur.

Tout le reste est contingence. Quand Péguy reproche à Marc Sangnier d’avoir entrepris une opération haïssable en ramassant la démocratie, cette vieille défroque, cette vieille fripouille de dépouille, à un moment où personne à Paris, pas un chiffonnier, n’en voudrait plus, et pour la coller – circonstance aggravante – sur les misérables reins de l’Église, je ne suis pas tellement sûr que bien des jeunes fils spirituels de Marc, au spectacle de ce que les prétendus démocrates ont fait de la démocratie, ne soient tentés de donner raison à celui que Daniel-Rops appelle le juge du monde moderne. Ils se contenteront de plaider pour Marc les circonstances… atténuantes.

Je leur conseille en tout cas de relire dans Autrefois le jugement que portait Marc sur notre parlementarisme, celui-là même qui a tué la démocratie, cette Chambre des députés, aujourd’hui transformée en Assemblée nationale, où continue, comme en 1921, à se jouer un jeu stérile de combinaisons savantes […] où jamais on n’aborde les questions par leur côté moral et humain, où jamais on ne les creuse jusqu’au fond […] où tant d’ambitions petites et grandes se dissimulent sous les dehors d’une camaraderie aimable […] où le moindre regard, le plus petit geste a une signification et une portée utilitaire […] où l’on combine, où l’on calcule[34]

 

Mais après tant de jugements, pourquoi finalement parler de ces deux hommes dans un colloque sur la théologie ? Recentrons notre propos sur la foi de Sangnier.

 

Sangnier, un nouveau théologien jugé par Péguy

 

Il ne fallait pas demander si Péguy et Sangnier étaient amis ou ennemis, en sous-entendant : ennemis politiques. Car ils sont à la fois et frères et ennemis : d’abord frères en socialisme puis en religion, chacun prenant une route dans un sens opposé à l’autre. L’engagement de Sangnier doit passer par un détachement de l’apostolat catholique ; le cheminement de Péguy passe par un rapprochement avec l’Église.

En 1897, Péguy était socialiste, démocrate, non-chrétien ; en 1914, s’il est toujours socialiste ou républicain, il n’est guère démocrate, il est catholique. Sangnier, lui, ne changea pas d’engagement en politique, même s’il déclare avec clairvoyance en 1904 : « La politique que nous excluons c’est la politique de parti, politique néfaste et stérile, faisant perdre au pays le plus clair de son temps et de ses forces. La politique que nos excluons c’est celle qui consiste à s’enrégimenter derrière un homme pour aider cet homme à obtenir la majorité et le ministère ». Des termes que Péguy aurait pu signer.

Au milieu de la période qui va de 1897 à 1914, en 1907 exactement, Péguy se laisse aller à la colère, une « colère de Péguy » véhémente : écrite d’un jet, en termes très durs, mais restée inédite. Le tout étant bref. Les composantes de la colère sont bien là. Mais le ton du passage est nettement… religieux, théologique même. C’est justice : Péguy et Sangnier pensèrent tous deux comment l’Incarnation intervient à la croisée du théologique et du politique. Mais si ce thème fut, dans les faits et pour Péguy, un point de divergence extrême de la pensée de nos deux hommes, force est de constater qu’il est aussi, et dans le même temps, un point de convergence extrême.

Essayons de cerner quel théologien était Marc, pour écrire en janvier 1896 des lignes qui eussent plu à Péguy s’il les avait lues après son retour à la foi :

 

Nous constatons le mal présent ; nous avons résolu de donner notre vie à remédier à ce mal, et par amour pour le peuple, à former la vraie démocratie ; nous avons la foi que l’unique remède c’est le Christ rendu à l’intelligence et rendu à la société ; enfin, nous croyons que la doctrine du Christ n’est pas morte, mais qu’elle vivra toujours dans l’Église catholique. En dehors de cela, nous ne savons encore rien et nous réclamons un droit absolu au libre-examen.

 

En septembre 1904, lors du pèlerinage à Rome où le Pape dit à Marc que la République est « governo santo » et où Monseigneur della Chiesa confie : « il ne nous est guère arrivé de rencontrer chez un laïque une connaissance aussi sûre et aussi exacte des points les plus délicats de la théologie », d’autres évêques et cardinaux pensent de même[35]. Pourtant, dès avril 1906 (année du durcissement de l’Église avant 1907 où  le père Laberthonnière est mis à l’index pour ses Essais de philosophie religieuse), l’évêque de Soissons disait de Marc : « il ne suffit pas d’avoir été élève de polytechnique pour trancher des graves problèmes qu’il aborde chaque jour. J’aurais voulu qu’il refît sa philosophie, qu’il approfondît sa théologie ». Et le Pape Pie X en personne, en août 1910, dans Notre charge apostolique, jugera sévèrement que « les fondateurs du Sillon, jeunes, pleins de confiance en eux-mêmes, n’étaient pas suffisamment armés de science historique, de saine philosophie et de forte théologie ». Péguy semble penser de même et taxe Sangnier de modernisme théologique. Mais de façon sinon injuste, du moins peu charitable.

Car les deux hommes sont d’accord sur une idée clef, théologique et novatrice : l’imbrication des deux ordres temporel et spirituel, même dans le contexte politique français contemporain, c’est-à-dire : en évitant une politique de réaction pure et dure. Seulement, pour Marc, la démocratie sera chrétienne ou ne sera pas ; et la seule politique chrétienne est absolument démocratique. Position bien plus avancée que le ralliement pour défendre les intérêts de l’Église en République ou pour assurer le conservatisme social. Alors que, pour Péguy, tout le temporel est à la fois temporel et spirituel, et pas seulement la démocratie – parce que Péguy n’est pas vraiment démocrate mais plutôt républicain. Pourtant, là encore, Sangnier et Péguy ne sont pas si loin l’un de l’autre : l’héritage de la Révolution est renié par les débuts du Sillon mais repris par Sangnier après 1900, qui se dit « continuateur résolu de 92 », sans nuir aux bons aspects de l’Ancien régime.

 

Romain Vaissermann



[1] « Charles Péguy et Marc Sangnier : amis ou ennemis ? », n° 773 et 774, janv.-mars et avr.-juin 2003, p. 3-5 et 4-5.

[2] De Marc Sangnier à Marc Coquelin, Privat, 1953, p. 33-39.

[3] Charles Péguy, Marc Sangnier und die Arbeiterpriester-bewegung im Frankreich, mémoire universitaire, Université de Francfort, 1962 (consultable au C.P.O.) ; on en retiendra essentiellement les pages 27-32 et 49-52.

[4] Lettre citée p. 8 dans Jérôme Gillet, « Charles Péguy et Louis Gillet à l’École normale supérieure », F.A.C.P., n° 94, juin 1962, p. 6-28.

[5] Note au 1er février 1897 du Journal de Louis Gillet, citée p. 17 dans Jérôme Gillet, « Charles Péguy et Louis Gillet à l’École normale supérieure », art. cité.

[6] La Revue socialiste, n° 151, 15 juillet 1897.

[7] C.Q. IV-7, 23 décembre 1902.

[8] C.Q. III-8, 13 février 1902 ; A 1717.

[9] C.Q. VI-7 sur Les Primitifs français, 20 décembre 1904.

[10] Le Mouvement socialiste, n° 20, 1er novembre 1899.

[11] Correspondance entre Louis Gillet et Romain Rolland. Choix de lettres, Cahiers Romain Rolland, Albin Michel, 1949, p. 79 – cité dans F.A.C.P., n° 12, mai 1950, p. 13. Cf. Auguste Martin, « Lettres de Péguy à Louis Gillet », F.A.C.P., n° 21, mai 1951, pp. 1-7 ; Jérôme Gillet, « Autour de Péguy et Louis Gillet », F.A.C.P., n° 190, oct. 1973, pp. 1-48.

[12] Polytechnicien (après un échec au concours d’entrée en 1894) de 1895 à 1898, Sangnier obtint ensuite sa licence de droit.

[13] C.Q. II-10, 4 avril 1901, p. 7.

[14] Il semble n’y avoir en revanche aucun contact en revanche de Sangnier avec Joseph Lotte ; Henri Guillemin sera le secrétaire de M. Sangnier…

[15] À qui Maurras dédie le Dilemme de Sangnier en décembre 1906 de façon il est vrai stéréotypée : « à monsieur Georges Goyau hommage de l’auteur Charles Maurras ».

[16] « L’illusion aristocratique », Le Sillon, n° 10, 25 mai 1902, p. 364.

[17] Les 292 premiers folios du manuscrit entier paraîtront, réduits à 156 pages, comme cahier IX-1 De la situation faite au parti intellectel dans le monde moderne devant les accidents de la gloire temporelle mais la partie consacrée à Sangnier fait partie de l’immense majorité des folios restée inédite (766 folios).

[18] Pl. II, 1988, p. 911-917 ; comme l’indique R. Burac « prestres & laiz » vient du Testament de Villon (str. XXXIX).

[19] Pl. II, p. 920.

[20] Maurras lui-même rend hommage aux talents oratoires de Sangnier : « Jeune, éloquent, actif, généreux, déjà populaire, Marc Sangnier m’a toujours attiré, je l’avoue. Précisément parce que sur un très grand nombre de points sa pensée diffère de la mienne, j’éprouve un plaisir âpre à me demander quels sont nos points d’accord, et quels ils pourraient être. » (cité dans André Diligent, La Charrue et l’étoile, Coprur, 2000, p. 61 ; cf. Charles Maurras, Le Dilemme de Marc Sangnier. Essai sur la démocratie religieuse, Nouvelle librairie nationale, 1906 et Hugues Petit, L’Église, le Sillon et l’Action française, Nouvelles éditions latines, 1998). La présente mise au point part, en somme, du même raisonnement, appliqué aux points d’accord entre Sangnier et Péguy.

[21] L’éloquence jauresienne est « aujourd’hui même encore le rêve de Sangnier », dit Péguy en 1907 (Pl. II, p. 921), non sans raison : le Sillon parle encore en août 1908 de la « prodigieuse activité et du courageux dévouement » de Jaurès. Avant d’enfoncer le clou : « L’éloquence de M. Jaurès est une éloquence religieuse. Il a le sens de l’infini.[…] Le tribun pousse les foules qu’il entraine jusqu’au seuil du sanctuaire. » Voilà entre parenthèse qui était bien faut pour donner à Péguy la furieuse envie de rester au « porche de la l’église » !

[22] « Correspondance Edmond-Maurice Lévy – Charles Péguy », FACP, n° 175, mars 1972, p. 8 ; cité dans Pl. II, p.  1493. Cf. Jean Bastaire, « Les Cahiers qui n’ont pas vu le jour », Revue des Lettres Modernes, « Charles Péguy », n° 2, 1983, pp. 135-155.

[23] C 540 ; Péguy évoque les années 1893-1897 ; les italiques de l’affiche de 1897 se retrouvent presque à l’identique, mais sans plus de péjoration.

[24] Lettre de Jules Riby à Joseph Lotte du 18 juin 1912 ; cité dans Jules Riby, « Lettres à Joseph Lotte », FACP, n° 105, février 1964, p. 17 et repris p. 148 dans Annie Barnes, « Péguy et monseigneur Batiffol », BACP, n° 35, juill.-sept. 1986, p. 137-177.

[25] La critique tout aussi virulente de Charles Andler dans Un poète l’a dit, quelques lignes après l’empoignade avec Sangnier, ne provient-elle pas d’une semblable blessure ?

[26] Robert Burac, Charles Péguy : la révolution et la grâce, Laffont, « Biographies sans masque », 1994, p. 199.

[27] Sangnier fit ses humanités à Stanislas de 1879 à 1894 ; il y fonda vers 1893 le mouvement de « la crypte ».

[28] Paul Archambault, « Témoignage d’un contemporain », F.A.C.P., n° 4, mai 1949, p. 7-12.

[29] Page 9 dans Jérôme Gillet, « Charles Péguy et Louis Gillet à l’École normale supérieure », art. cité.

[30] Pierre Dournes, « Témoignage d’une autre génération », F.A.C.P., n° 4, mai 1949, p. 12-14.

[31] Edmond Michelet, « Soldats d’un même Dieu et d’une même patrie : Marc Sangnier et Charles Péguy », Carrefour, 9 juin 1954.

[32] République du Centre, 17 avril 1951.

[33] Œuvres complètes de Charles Péguy, t. XVIII, Gallimard, 1953, p. 9-236.

[34] Carrefour, 9 juin 1954. Autrefois parut en 1933 chez Bloud et Gay.

[35] Témoignage de Jacques Debout (l’abbé Roblot), Les Nouvelles semailles : Marc Sangnier et le Sillon, Beauchesne, 1904.