RAPPORT SUR L’ÉPREUVE

DE GRAMMAIRE ET STYLISTIQUE

DU CAPESA 2002

 

établi par M. Romain VAISSERMANN

 

Cette année, le jury voudrait épingler quelques erreurs trop communément commises par les candidats mais aussi proposer une copie idéale issue des meilleures réponses rencontrées au cours de la correction, et ce afin de ne pas s’emporter en des récriminations aussi éloquentes que vaines.

Voici les points sans lesquels à notre avis une copie n’a que très peu de chances de passer la barre de l’admissibilité. La partie intitulée « vocabulaire » ne doit souffrir aucune impasse ; il faut bel et bien expliquer les mots donnés, et les deux. L’étymologie des mots en question n’est pas exigée si elle est douteuse, et le candidat ne l’écrira que s’il en est sûr : les explications fantaisistes ne servent qu’à couvrir de ridicule un manque de savoir. La partie morphosyntaxique, si elle peut servir au commentaire stylistique, n’en deviendra pas une annexe ; les considérations de style n’y auront place qu’en dernier mot, si l’on veut, et n’occulteront donc pas les analyses proprement morphologiques et syntaxiques. Insistons enfin sur l’impératif qu’il y a pour les candidats à rédiger le commentaire final : en cas de manque de temps, en rédiger ne serait-ce qu’une partie s’avérerait plus judicieux que de jeter sur le papier un plan, désinvolture très peu rentable en points. Déplorons enfin que de nombreuses copies se montrent attentives dans le détail au premier texte et plus qu’évasives sur le second, manque d’une bonne gestion du temps apparemment ; ce déséquilibre entre les prestations ruine les chances de candidats dont le jury ne peut que pressentir les qualités en les notant sévèrement ; hélas, les copies, si elles utilisent mal le temps qui leur est imparti lors du concours – défaut de mauvais augure pour leur futur métier d’enseignant –, sont en moyenne davantage capables du pire (pour le texte sacrifié) que du meilleur (pour le texte élu).

Mais passons aux questions posées cette année.

 

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Le texte de Malherbe (1555-1628), choisi dans une édition proche de notre orthographe et de notre ponctuation de façon à ne pas dérouter le candidat, est l’une des vingt-quatre poésies posthumes ajoutées dans les Œuvres de François de Malherbe de 1630. S’appuyant sur la strophe IV (voyant en « un Dieu » le Roi, et non une divinité à l’instar Raymond Baustert dans L’Univers moral de Malherbe) et suivant René Fromilhague et Raymond Lebègue qui estimaient la pièce de mars-avril 1610, Antoine Adam pense que cette chanson concerne l’amour d’Alcandre (alias Henri IV) pour Oranthe (Charlotte de Montmorency, princesse de Condé) – cette passion forcenée si décriée de son temps et par les moralistes – et qu’elle appartient donc au cycle des poèmes écrites pour Henri IV (septembre 1605 - mai 1610), mais il reste dérouté par le vers 25… que, pour notre part, nous attribuons à « l’espérance » comme simple métaphore. Ces points d’érudition littéraire n’étaient bien sûr pas nécessaires pour s’acquitter de l’exercice de langue française proposé aux candidats.

Disgrâce provient d’une préfixation française datée du XVIe siècle par imitation de l’italien disgrazia à partir du mot-racine grâce lui-même issu (au XIe s.) du latin gratia, « faveur ». Le sens du préfixe dis-, par opposition à la simple négation de l’ingrat, introduit le sème de discordance que révèle l’analyse sémantique. La famille du mot s’enrichit de disgracier / disgracié (au cours du XVIe s.) et de disgracieux / disgracieusement (à la fin du même siècle). Gracieuseté n’avait donc pas de pendant négatif outre ingratitude. Remarquons que l’accent circonflexe, explicable par l’analogie avec grâce, n’apparaît que dans disgrâce. Le sens 1 d’événement malheureux (présent dans les deux tours classiques « pour comble de disgrâce / le comble des disgrâces ») fait de déchéance et – encore plus simplement - de malheur des quasi-synonymes de disgrâce (rarement spécialisé dans l’échec d’une œuvre auprès du public). À force de malheurs, la disgrâce provoque – sens 2 – cette perte des bonnes faveurs de qui dépend celui sur qui le sort s’acharne : la « disgrâce du Prince » ou celle « de Dieu » (génitifs objectifs) spécialisent encore le mot dans le domaine politique (la destitution menace le disgracié) et religieux (la damnation fait de même). De cette défaveur, de ce discrédit (autres quasi-synonymes) résulte – sens 3 – un état de détresse physique (difformité que la « disgrâce de nature ») ou morale (dépression psycho-politique que la « disgrâce de Fouquet », avec un génitif subjectif). Les expressions en ce sens sont nombreuses : l’on peut « tomber en disgrâce », même si l’on redoute d’« être en disgrâce ». Et si quelqu’un « met » quelqu’un d’autre en disgrâce, c’est qu’il « prononce » cette disgrâce haut et fort, libre au disgracié de se plaindre comme dans les Fourberies de Scapin : « Quelle disgrâce ! » C’étaient donc les sens 2 (dans sa nuance plus politique que religieux) et 3 (avec nuance morale et non physique) qui expliquaient, avec la préposition en attendue, l’emploi du mot par Malherbe, galant par métaphore : un pouvoir politique – et rappelons que c’est Henri IV qui est supposé utiliser ce poème ! – symbolisant l’emprise de l’aimée.

Résous, P1 du présent de l’indicatif de résoudre, provient pour sa part directement du latin resolvere, plus expressif que solvere par ce préfixe ajoutant la précision « en arrière » au sens de « délier » (lui-même rendu plus expressif que luo - « délier » également - par le préfixe se-, « loin de »). Pouvaient appuyer les considérations étymologiques la riche famille dérivationnelle de soudre et de résoudre en particulier. Résolu (de, que et contre ou bien absolument), résolution (prise chez Malherbe aux sens de « dissolution » et de « décision »), résolument (mais aussi résoluble, résolutif ou résolvant en médecine et résolutoire en droit) se joignaient naturellement à ce résous qu’il fallait bien distinguer de l’ancien participe passé passif de résoudre, homographe (XIIe s.). Il fallait ensuite partir de la construction réfléchie (c’est le cas de le dire) et de l’usage de la préposition de, ici suivie d’infinitif pour dégager le sens du mot en contexte : les sens successifs arriver à une certitude sur quelque chose, se décider à faire cette chose, prendre son parti d’elle et se consoler d’elle ne rendaient-ils pas compte, mobilisés tour à tour, des diverses parties du poème ? Constatation qui éloignait de fait les autres acceptions historiques. La forme transitive, avant d’être concurrencée par le très critiquable et laxiste solutionner, a signifié depuis le XVIe siècle « dissoudre » au propre et au figuré, comme chez Malherbe ; la forme réfléchie a fourni d’autres sens dérivés les uns des autres à la même époque : « se rejoindre », « s’unir », « s’ébattre ».

Avec Marc Wilmet, définissons respectivement la première personne (qu’on pouvait convenir d’appeler P1 ou « personne présente locutive ») et la deuxième personne (ou P2 ou « personne présente allocutive » – présupposant la P1), comme personnes qui « parle elle-même d’elle-même » et « à qui l’on parle d’elle-même », plutôt que comme personnes « qui parle » et « à qui l’on parle » dans le cadre d’une interlocution. Entendons par ce mot de personne, ni être humain ni même être animé, mais une instance grammaticale. Comprenons enfin les ordinaux comme désignant exclusivement les personnes 1 et 2 (le poème ne comporte d’ailleurs nul emploi des P4 et P5) : il faut savoir au niveau du CAPESA se départir des formules trompeuses de « première et deuxième personnes du pluriel », même si elles restent d’un usage courant. Voici le relevé complet des formes dès lors concernées :

- comme pronoms,

- des pronoms personnels essentiels, quatorze formes, à savoir « je / j’ / tu » où se remarque une élision (v. 9,18,19,32 ; 10,26 ; 31) et « me / m’ / t’ » (4,27,28,31 ; 3,14 ; 29), formes atones au régime direct ou indirect opposées aux toniques « moi / toi » en usage prépositionnel (9 ; 28),

- un seul pronom quantifiant-caractérisant personnel[1], « la mienne » (22), significativement placé entre le substantif qu’il reprend (21) et le pronom personnel qui va le reprendre à son tour (23) ;

- comme déterminants,

- des déterminants quantifiants-caractérisants personnels[2], quatre formes, à savoir « tes » (2), « ma » (7,11) et « mon » (16, utilisé devant l’initiale vocalique du mot « amour » féminin et où il aurait pu y avoir élision en m’amour), qui renseignent beaucoup sur le « possédé » mais peu sur le possesseur,

- aucun déterminant caractérisant personnel[3].

Il ne fallait pas oublier comme susceptible d’exprimer la notion de « personne » la désinence verbale, en quoi l’on peut même voir la deuxième partie d’un élément « personnel » discontinu contenant déjà le sujet grammatical du verbe : /je…e/ (9,18,19,32), /j’ai/ (10,26), /tu…es/ (31), par différence avec les formes synthétiques de l’impératif /sor-s/ avec un morphème personnel et /va/ sans un tel morphème (29). Aux confins de notre sujet, la forme au masculin « trompé » (17), les apostrophes « folle espérance » (1) et « importune peste » (25) renseignaient bien sûr sur l’identité des deux personnes.

Pour se départir de quelques affirmations péremptoires injustes comme celles de Ménage (Malherbe « n’estoit ni tendre ni passionné ») ou de Joseph Viney (« Comme poète amoureux, il ne compte guère »), donnons quelques analyses de la versification du texte. La strophe du quatrain, unité typographique, se laissait le plus souvent diviser en deux distiques séparés par une ponctuation forte ou une coordination (sauf aux quatrains 1, 3 et 6 qui unissent un vers singleton à un tercet). Les rimes croisées a’ba’b, c’dc’d… étaient : riche-suffisante (Q 1 et 6), riche-pauvre avec assonances supplémentaires (Q 2 et 7), suffisantes (Q 3 et 4), riche-dissyllabique (Q 5), riches avec assonance supplémentaire en [i] (Q 8). L’octosyllabe, que Malherbe aime autant que l’heptasyllabe, se prêtait à des analyses métriques. Car des discordances expressives contestaient le rythme 4/4, majoritaire : les dissymétries 3/5 (v. 10,25) et 5/3 (v. 2,31-32), 2/6 (v. 20) et 6/2 (v. 28). Double cette construction versificatoire une construction argumentative. Celle-ci mène de la situation initiale d’impatience et de doute (Q 1) sans nul secours d’objectivité (Q 2), d’une interrogation première vivace, à un impératif non moins vif, à une résolution finale signifiant un congé (Q 7) redoublé (Q 8) et réalisé dans le blanc qui clôt le texte. Les quatrains centraux, charnières du texte, se comprennent dès lors comme un énoncé faussement conclusif (Q 3) donnant lieu à une recherche de la cause (Q 4) déterminant elle-même une conséquence personnelle à la fois intime (Q 5) et imagée (Q 6). Le mouvement de notre poème, de l’espérance au suicide (cf. « Il plaint la captivité de sa maîtresse »), est donc l’inverse de celui de « Pour Alcandre », où toute idée funèbre disparaît in fine (v. 67-78).

L’époque, italianisante et surtout pétrarquisante, expliquait les images et le vocabulaire amoureux que notre texte utilise, loin de la veine gauloise : la maladie et la santé (1,11,18-19,25,30), la blessure et le feu (15-16), la vie et la mort (4,6,7,21,31-32) servent à redire la passion à cette espérance qui court le texte, de plus en plus mise à mal (pour son champ lexical, voir les vers 1-2,12,17,20,26). Malherbe enfin joue avec les mots pour leur donner ce lustre poétique dont il se vantait (« Ce que Malherbe écrit dure éternellement. ») et grâce auquel notre texte parvient à échapper aux allures nobles et compassées de la poésie d’apparat : la variation proportionnelle dans les comparaisons quantitatives des quatrains 6 et 8 tantôt saura ciseler une image paradoxale tantôt invitera à une lecture verticale des strophes ; le poème se prête à la lecture moderne suivant laquelle un poème parle de sa propre écriture (relire en ce sens figuré « les règles » du mètre, le « plaindre » lyrique, le « soupirer » des pauses rythmiques…). Et puis savons-nous comment cette « chanson » désespérée peut s’entendre interpréter ? Les oppositions « délivrance » vs « trépas », « remède » vs « ne point espérer » constituent autant de discordances mélodramatiques qui, pour refuser, se terminant en fin c’est-à-dire en mort, de dédier leur envoi à Dieu, n’en retombent pas moins entre nos mains. Il est donc faux de prétendre avec Théophile de Viau :

« Imite qui voudra les merveilles d’autrui,

Malherbe a très bien fait, mais il a fait pour lui ».

 

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Le texte de Péguy (1873-1914) appartient à une œuvre posthume mais de jeunesse, restée inachevée en 1899 et probablement commencée en 1898 : Pierre, sous-titré Commencement d’une vie bourgeoise selon un vocabulaire socialiste qu’affectionnait l’auteur, ce dernier signant l’œuvre « Pierre Baudouin » parce que Charles Pierre Péguy aimait à user de son second prénom et à prendre le nom de son épouse Charlotte Baudouin. Le titre faisait de l’autobiographie en question non seulement un roman des commencements mais aussi une critique ironique de l’éducation reçue par l’auteur. Dans cette œuvre, redécouverte grâce à la récente édition par Robert Burac des Œuvres en prose complètes de Péguy, l’épisode de la mort du père suit immédiatement le récit des histoires contées par la grand-mère et de la propre vie de cette dernière.

Atteintes, déverbal féminin, et non plus participe passé, d’atteindre (du latin populaire attangere, non du composé classique de tangere, « toucher », à savoir attingere) est de formation française et ancienne (XIIIe s.). Au singulier, le mot a successivement exprimé la possibilité de toucher – ainsi dans l’expression « hors de toute atteinte » (comme l’on dit « hors de portée ») –, puis l’action de toucher quelqu’un ou quelque chose (au figuré, « l’atteinte de l’ennui » est bien son contact), puis un coup qui fait souffrir. Le pluriel se rapporte plutôt en ce sens au domaine matériel comme dans les « atteintes du froid » (avec spécialisation en hippisme et dans la vénerie, « recevoir des atteintes » signifiant pour le cheval se donner des coups en avançant, et les « atteintes » désignant les parties du gibier touchées par un projectile) ; et le singulier, au domaine moral : on ne doit ni « porter atteinte à (la réputation de) quelqu’un » dans nos rapports interpersonnels ni – pire encore – se voir « condamner pour atteinte à la sûreté de l’État » en droit. Enfin, et logiquement, l’atteinte a jusqu’à désigner le dommage, le préjudice qui découle du coup reçu. Les troisième et quatrième sens étaient mobilisés dans notre texte, avec une collocation notable : « les premières atteintes de sa maladie » (cf. chez Daudet : « les premières atteintes de son mal », et chez Bossuet : « Le sage chevalier […] avait déjà ressenti l’atteinte de la maladie dont il est mort »).

Octroi est, lui, un déverbal masculin formé au XIIe siècle à partir d’octroyer (du latin populaire auctorizare, lui-même dérivé du classique auctorare, de auctor, « garant »). Sa famille morphologique, en dehors du verbe octroyer, n’est pas d’un grand usage : restent rares octroiement depuis le XIIe et octroyeur depuis le XIXe siècle. L’octroi est d’abord l’action d’accorder quelque chose à titre de faveur : les « lettres d’octroi » permettent l’octroi de quelque chose à quelqu’un. Par extension métonymique, le mot a pu désigner ce qui est attribué. D’où deux spécialisations parallèles dans le sens deux : en droit politique, la Charte de 1814 est un octroi, mode d’établissement d’une Constitution par décision unilatérale ; en finances, on doit « payer l’octroi », c’est-à-dire « les droits (ou deniers) d’octroi » à l’abord de certaines municipalités, c’est-à-dire une taxe sur les denrées de consommation locale à leur entrée en ville. Le troisième sens, par transfert métonymique au XIXe siècle, désigne l’administration chargée de percevoir ladite taxe. Il y a une « barrière de l’octroi », des « employés (ou préposés) de l’octroi »… Enfin, par restriction métonymique en ce même siècle, « aller à l’octroi » ou, mieux, « aux octrois » (le pluriel concrétisant) équivaut à se rendre au lieu, dans les bureaux où travaille cette administration. Les deux derniers sens expliquaient l’emploi du mot que Péguy, selon que l’on privilégie le côté abstrait de l’administration ou celui concret de ses locaux.

Définissant la mise en relation de deux ou plusieurs éléments similaires par leur fonction dans l’ensemble de la phrase ou du texte comme juxtaposition si elle se fait sans mot coordonnant (avec ou sans ponctuation) et comme coordination si elle se fait avec un coordonnant (assorti ou non d’une ponctuation), l’on s’aperçoit que la question ressortissait à l’enchaînement parataxique par différence avec l’emboîtement hypotaxique. Mais une différence implique une ressemblance : les juxtaposition et coordination expriment des liaisons logiques proches des sens que peut prendre la subordination. Second problème : la coordination (et dire que l’asyndète n’est qu’une coordination sans coordonnant ne ferait que compliquer la question) peine à énumérer exhaustivement ce qui coordonne, en dehors des conjonctions bien connues « mais ou et donc or ni car ». Le relevé des occurrences des coordonnants du texte permettait d’aborder ces points.

Servaient à coordonner des conjonctions certes (« mais », l. 5,11,23 ; « ou » hapax, l. 30 ; « et », passim) mais aussi des adverbes (« alors » mi-temporel mi-consécutif, l. 8 ; « bientôt » spécialisé dans une succession rapide, l. 12 ; « même » introduisant une graduation, l. 20,25) et la ponctuation en renfort des deux premiers types de coordonnants :

- les virgules dans les groupes respectivement à deux et quatre termes « , mais » (23) ou « W, X, Y et Z » (3) ;

- les points virgules dans « ; alors » (8), « ; mais » (11), « ; bientôt » (12), « ; même » (20) ou, plus subtil, « ; […] même » (19-20).

Où l’on voyait que les liaisons syntaxiques s’opéraient entre adjectifs (3) ou substantifs (30) ou relatives (27) aussi bien qu’entre adjectif et relative (15, proche de l’attelage) ; entre propositions simples (11) autant qu’entre complexes (5), d’où des enchaînements compliqués (21-27) du type {(A et B) mais [C} même D] avec concurrence d’interprétation à propos du terme C entre [ et }. Les juxtapositions, marquées par une ponctuation dans notre texte et donc par une pause à sa lecture, usaient quant à elles d’un matériel réduit : deux virgules (12-13), de nombreux points virgules (passim), un deux-points (18) ; mais exprimaient des rapports variés, souvent difficiles à décrire : la cause par le deux-points, la conséquence (31,32), la succession temporelle (27) par des points virgules... Notons comme remarquables la manière d’a parte introduit par des points virgules (2-3), ou la tournure mixte diversement interprétable, commençant comme une juxtaposition et finissant en coordination (3).

Ce texte est un récit prenant parfois des allures de portrait (2,14), un récit autobiographique (même si la situation énonciative est complexe, comme le montre le titre de l’œuvre). Encore fallait-il préciser : récit rétrospectif marqué à l’imparfait. L’analyse des temps des verbes montrait que l’imparfait de toile de fond, majoritaire avec 24 formes (plus un plus-que-parfait et un futur du passé), laisse au passé simple la charge d’annoncer des ruptures (3,4,8,13,28,29,30). Quant au présent, outre celui de vérité générale (9,19,20 deux fois, 24,26 deux fois,32), il est très minoritaire (32 avec deux passés composés).

Ce texte est aussi, en rhétorique, une période : la phrase complexe, longue d’un paragraphe, se devise de façon visible en séquences (puisque les points virgules « ponctuent » ce récit) et de façon tacite en trois temps : la protase (jusqu’à « jamais », 14) narre les avancées de maladie, l’acmé (jusqu’à « pas mieux », 27) décrit les vicissitudes du malade aux prises avec sa pathologie et ses médecins à la fois, l’apodose (jusqu’à la fin) expédie le patient à la catastrophe finale. Comme la subordination est en minorité ou bien primaire (voir ces « parce que » d’enfant, ces oppositions binaires simplistes, la succession temporelle majoritaire dans l’hypotaxe), c’est une vague qui emporte le père. Le souffle de la phrase s’exténue comme lui ; le fils tue le père.

Le ton du texte reste d’une ironie triste, celle du « bon malade », « facile » à soigner en un sens seulement, qui « a peur de… déranger » et que condamne à mort un médecin « meilleur » que les autres parce qu’il s’apitoie, non qu’il soit compétent. Les vérités générales tournent souvent à la caricature : médecins et pharmaciens rappellent ceux de Molière et s’inscrivent dans une veine de la littérature très suspicieuse envers la médecine. Mais c’est l’absence de tout pathos qui se fait remarquer : nulle ponctuation émotive, de la première ligne à la dernière ligne rien n’a changé. La boucle est bouclée sur un constat sans appel. Absence de lyrisme, summum du pathétique. C’est dans un vocabulaire rarement noble (les « atteintes » justement, 1-2 ; le rythme ternaire, 13-14), peu technique (« établi », « octrois », « guérite » : tous realia professionnels respectivement aux lignes 8,9,13), souvent enfantin (« maman » revient ; « son manger », l. 11 ; la simplicité générale du passage), que Péguy nous parle des qualités morales, de médecine, d’argent – de façon toute naïve et d’autant plus émouvante. Ces réflexions pouvaient amener à préciser le statut d’un texte marqué par de nombreux faits d’oralité (« quand même », l. 5 ; absence de ponctuation pausale, 5-8 ; « tout ce temps-là », 17). Deux paroles insérées au style indirect (les médecins, l. 6,30) n’empêchent pas que ce récit maternel, souvent raconté à l’enfant Charles (commencement) et écrit plus tard par l’adulte Péguy (avec une distance critique, anti-bourgeoise), cherche à ressusciter la voix d’un mort, tout en couvrant le silence d’où elle pourrait surgir (32-33).

 

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En définitive, une fois évités les écueils relevés dans notre introduction, les candidats auront la possibilité d’être jugés à leur valeur, sinon grâce à une copie aussi bonne que celle que nous avons reconstituée pour l’exemple et seulement par exemple, du moins sans tomber dans des défauts inadmissibles pour de futurs enseignants. C’est en songeant à ce métier dont ils veulent embrasser la carrière, que les candidats se départiront aussi de ces ahurissantes fautes d’orthographe dont certains, que n’effraient pourtant ni l’antanaclase ni l’épanadiplose, émaillent leur copie. Les majuscules et les accents sont souvent oubliés là où ils sont de rigueur, ou bien ils sont fantaisistes ; horresco referens, le mot d’« hoctosyllabes », , impossible à « grassier » « syncroniquement » ou diachroniquement, est certes « disgrâcieux » au possible (puisse être entendue cette dernière phrase, malgré la forme barbare de ces mots extraits de quelques copies !). Avant de jargonner, il faut savoir l’orthographe. Après avoir maîtrisé l’orthographe, il faut savoir éviter tout jargon. Les candidats doivent donc être avant tout irréprochables dans leur orthographe, dussent-ils regretter d’être trop simples dans leur lexique ; les futurs enseignants seront ceux qui, restant irréprochables dans leur orthographe, sauront user à bon escient de mots choisis.



[1] Ou : « pronom possessif », « pronom personnel accessoire ». Rappelons qu’un quantifiant indique l’extensité et un caractérisant, l’extension. L’extensité est la quantité des objets auxquels un mot est appliqué ; l’extension est l’ensemble des objets auxquels un mot est applicable. « Mon livre » (déterminant), c’est « le (quantification par le déterminant) livre de moi (caractérisation par le pronom) » ou encore « un livre mien », soit « le mien » (pronom).

[2] Ou : « adjectif déterminatif possessif atone », « déterminant possessif », « adjectif possessif », « possessif 1 ».

[3] Mien, tien etc… Ou : « adjectif déterminatif possessif tonique », « adjectif possessif », « possessif 2 ».