Comptes
rendus
Claire Daudin,
Dieu a-t-il besoin de l’écrivain ? Péguy, Bernanos, Mauriac, Cerf,
« Littérature », 2006 – 224 pages, 28 €
Dans ce livre à la parole à la fois
limpide et élevée, Claire Daudin poursuit sa lecture de Péguy et de Bernanos[1], élargit son champ de réflexion à
Mauriac, aborde une question qui hante tous les écrivains catholiques,
restreint son corpus à trois auteurs en invoquant une « affaire de
cœur » qui tient sans doute à une préférence esthétique non moins que
théologique.
Au sujet de la partie du livre dont nous
pouvons nous faire juge, sans égaler la vaste compétence de Claire Daudin,
au sujet donc de Charles Péguy, la question « Dieu a-t-il besoin de
l’écrivain ? » n’avait plus été posée, aussi nettement posée depuis
1972 et Péguy aujourd’hui, suite de la remarquable monographie de Roger
Secrétain[2] : Péguy soldat de la Vérité parue
aussi sous le titre Péguy soldat de la Liberté. Rien que l’hésitation
entre ces deux titres, dictée par les circonstances politiques de 1941
(« Liberté » figure dans l’ouvrage édité hors métropole ;
« Vérité » dans l’édition sous occupation allemande), avait
d’importantes conséquences théologiques… Il est dommage que l’ouvrage le plus
récent passe sous silence la façon, remarquable quoique polémique, qu’avait
Roger Secrétain, autodidacte et impénitent péguiste, de poser le problème de
l’art et de Dieu :
Pour un grand créateur, il existe toujours un point où sa
création est aussi importante que sa foi, même si l’humilité suinte de tous les
mots, même si l’ouvrage est dédié à la gloire de Dieu. Toute poésie est
supérieure à ses propres thèmes. Quand on contemple la peinture des primitifs
italiens, cette Annonciation de Simone Martini, par exemple, qui est au Musée
des Offices de Florence, ne voit-on pas que la puissance de l’art domine le
sujet religieux ? Cet ange et cette vierge communiquent et maintiennent
bien entendu l’émotion du sacré, dont la référence est inoubliable, mais
l’émotion du sacré s’introduit par les voies de la beauté, et les éléments
d’extase se sont pour ainsi dire transposés à travers le temps. La religion
devient culture. La foi de ces peintres primitifs n’y perd rien. Mais tout cela
nous autorise à dire que le sentiment et même la faculté d’art, d’artifice,
sont constitutifs de l’esprit humain, qui fait ainsi écran entre l’être de
l’homme et la nature.
Mais que Roger Secrétain
ne fasse plus écran à notre lecture de Claire Daudin !
Après une première partie fondatrice qui examine,
posément, « Péguy : un penseur dans la cité », rappelant la
grande idée de Jean Bastaire : que Péguy est avant tout philosophe, puis
qui consacre à Bernanos et Mauriac un chapitre par personne, la deuxième partie
resserre la comparaison entre auteurs à l’intérieur de chaque chapitre. La
méthode est bonne, qui permet de dégager coïncidences (biographiques,
thématiques) et divergences (contextuelles, stylistiques). Et les coïncidences
n’ont rien de fortuit : la vie des trois écrivains a été largement
déterminée par leurs idées, et les thèmes qu’ils abordèrent n’étaient pas
traités à distance et avec une froide objectivité, mais les touchaient
profondément. Au sujet de la chronologie, qui permet apparemment de classer les
trois auteurs, constatons que la date de mort a eu raison des proximités
spirituelles (Péguy et Bernanos) comme des œuvres élaborées dans le même temps
(Bernanos et Mauriac) ; peut-être est-ce là une justification à la
curieuse place (en conclusion) occupée dans l’essai de Claire Daudin par les
relations ayant existé entre les trois hommes : réception (lecture,
citation) et appréciation ; de même qu’on attend la page 205 pour lire la
citation – mauriacienne – ayant sans doute fourni le titre du livre.
Toute l’action personnelle de Péguy, tous ses
engagements de socialiste généreux et intransigeant, de johanniste enthousiaste
au milieu des anticléricaux, de dreyfusiste farouche et irréconciliable,
d’écrivain pédagogue et non pas démagogue, de chroniqueur intempestif et
d’éditeur en banqueroute permanente, dessinent un chemin de vie d’où Claire
Daudin tire les premiers enseignements en des formules très bien trouvées.
Péguy, « commensal des juifs », est le précurseur du dialogue
judéo-chrétien du XXe siècle et suivants ; la tendresse
de Péguy ne l’a-t-elle pas conduit à placer ces autres faibles :
« les femmes et les enfants d’abord », au porche de son Église et
partout à l’honneur dans son œuvre ? Claire Daudin rejoint ici l’idée
qu’Yves Avril m’a confiée depuis assez longtemps, à savoir qu’il serait bon de
s’attarder un jour sur ce beau sujet de colloque ou de thèse :
« Péguy et les femmes »… Biographisme, dira-t-on ? Mais ce
serait faire fi de l’incarnation de l’éternel dans le temporel et de la façon
dont Péguy retrouve la foi, au cœur de ce réel – familial, économique,
politique – qui fait que nos « mains » sont sales et que des
discordes intimes surviennent. La propension du texte péguien à l’engagement et
son hospitalité à l’Autre ne l’obligent-elles pas parfois à pratiquer la
polémique, bien que Péguy s’en défende ? Quand l’Autre est adversaire,
Péguy, ayant l’intuition de vivre un temps d’avant-guerre, lui laisse
apparemment le terrain libre, le cite ou lui propose l’espace de publication
des Cahiers de la quinzaine pour mieux déchaîner les foudres d’une prose
ravageuse, dont une quinzaine suffit à préparer la revanche. Non que la partie
se veuille gagnée. Sacrifice et responsabilité : la sainteté selon Péguy
n’est pas réservée à quelques vies aussi vénérables qu’inimitables mais
constitue la dimension de l’existence chrétienne. L’espérance, à portée
d’homme, première « vertu de combat », n’a été si précisément décrite
par Péguy que dans les moments où seule son écriture le rattachait à la foi. Il
est donc à se demander si Dieu n’a pas autant besoin d’écrivains que de saints,
qui concourent à sa gloire dans l’Église militante, y compris in partibus,
et pour certains même dans l’Église triomphante – sous le nom de Docteurs.
Terres des infidèles et parties du discours…
Le livre est muni d’une bibliographie clairement
exposée et nombreuse ; il est agréable à manier et d’un graphisme soigné.
Le liront avec profit tous ceux qu’intéressent les trois auteurs concernés et
qui constateront que, si la filiation morale qui va de Péguy à Bernanos et
Mauriac, et qui les distingue véritablement des autres écrivains catholiques,
se trouve aujourd’hui sans descendance, elle nous est du moins décrite ici avec
tant de tact et de vie qu’elle revit sous nos yeux comme dans toute l’œuvre
critique de Claire Daudin, étoile montante du péguisme.