Géraldi Leroy, Charles Péguy l’inclassable, « Nouvelles biographies historiques », Armand Colin, 2014, 24,50 €

 

Dédié à la mémoire de Robert Burac, ce beau livre à la couverture inspirée, qui mêle Péguy et la Pucelle, a paru en mai 2014. Disons d’emblée la vérité, c’est une excellente biographie. Le livre, passionnant, se lit aisément, grâce à l’évidente fibre pédagogique de son auteur, professeur émérite de littérature française à l’Université d’Orléans.

Les éloges qu’on pourrait décerner à l’auteur seraient sans fin et ne manqueraient pas de le faire rougir : tout Péguy est là qui revit sous le regard objectif de G. Leroy, qui ne fait pas partie des péguistes béats d’admiration. Conflits politiques et idéologiques, soucis d’éditeur, vie familiale : rien n’est oublié ni caché. La sûreté du jugement, la précision des sources, la clarté du propos, tout recommande cet ouvrage, qu’il faut se procurer.

On nous permettra cependant quelques remarques décousues, surgies au fil de notre lecture. Dans un bulletin de spécialistes, elles paraissent plus utiles que les éloges, quoique moins nécessaires en l’espèce.

Mentionné à la page 39 mais absent de l’Index nominum (ainsi d’ailleurs que quelques autres professeurs de Péguy), Albert Lange (1842-1915), professeur d’allemand au lycée Louis-le-Grand et maître de conférences à la Sorbonne (1881-1903), mérite peut-être un peu mieux que son portrait par Raoul Blanchard (Ma jeunesse sous l’aile de Péguy, Fayard, 1961, p. 157) : pour sa « brillante conduite pendant la guerre de 1870 » et ses 23 ans de services, c’est à juste titre qu’il est fait chevalier de la Légion d’honneur le 30 juillet 1894 (JO du 2 août 1894). Et ce, même s’il ne devint jamais professeur et même si « cet Alsacien, venu de la faculté de théologie protestante de Strasbourg, auteur d’une thèse consistante sur Walther von der Vogelweide, et d’un tableau de la littérature allemande, éditeur de pièces de théâtre, fut considéré par ses pairs comme un maître de langue trop éloigné des normes de la rhétorique littéraire » (Michel Espagne, Le Paradigme de l’étranger : les chaires de littérature étrangère au XIXe siècle, Cerf, 1993, p. 228).

Géraldi Leroy choisit de passer sous silence l’éventuelle initiation de Péguy à la typographie dans une imprimerie orléanaise (p. 56), et nous l’approuvons pleinement parce qu’un tel apprentissage, mentionné par psittacisme d’ouvrage en ouvrage, n’est absolument pas documenté.

Il considère que Péguy a été très tôt tenu informé de l’Affaire Dreyfus (p. 79), ce que semble montrer l’examen de la première Jeanne d’Arc auquel nous nous sommes livré de notre côté en même temps que G. Leroy élaborait sa biographie.

C’est une belle trouvaille qui attend le lecteur à la page 86 : on ne savait pas que Péguy avait assisté à une conférence dreyfusarde le 8 janvier 1899, à Orléans, alors même qu’il craignait tant que sa mère ne vînt faire du scandale en lui reprochant ses engagements politiques.

Mentionné à la page 97, « Ignotissimus » n’a pas été jusqu’ici déchiffré dans les ouvrages français : c’est le pseudonyme de Gaston Moch, comme il appert de son article : « Un réquisitoire nécessaire », La Paix par le droit. Revue de la paix, vol. 29, avril 1919, pp. 155-168 (« ma brochure Une voix d’Alsace », p. 157 ; cf. Michel Grunewald & Uwe Puschner, Krisenwahrnehmungen in Deutschland um 1900 [Perceptions de la crise en Allemagne au début du XXe siècle], Peter Lang, 2010, p. 430), et Jean Heimweh (« mal du pays »), mentionné à la même page, est le Strasbourgeois Ferdinand de Dartein.

L’ouvrage finit en beauté sur une très intéressante partie, qui nous semble la plus novatrice : « Péguy après Péguy : 1914-1945 » (pp. 297-324).

La bibliographie, à la fois générique et thématique, est fournie et à jour. Pourtant, G. Leroy ne mentionne ni la reprise de la première Jeanne d’Arc en 1903 (p. 249), ni les Morceaux choisis des œuvres poétiques parus du vivant de Péguy (p. 297), qui sont à revaloriser dans le fil de la nouvelle édition dans « La Pléiade » des Œuvres poétiques et dramatiques. Ce dernier livre, paru en septembre, c’est-à-dire après la biographie qui nous occupe, permet d’affirmer que L’Opinion n’a jamais édité de poésie de Péguy (contra, p. 249).

Nous adresserons enfin à l’éditeur quelques remarques utiles à la réédition en poche de l’ouvrage, que nous espérons vivement, le prix de 24,50 euros étant élevé au regard de l’absence d’illustrations : on pouvait attendre des photographies des cahiers d’écolier (auxquels l’auteur fait de précieux renvois), des papiers personnels, des manuscrits et épreuves, des lieux de mémoire (eux aussi scrupuleusement mentionnés), sans oublier les photographies familiales ; les notes, toutes utiles, seraient plus commodément disposées en bas de page ; la chronologie, sans être erronée, gagnerait à être étoffée. Les deux index, des noms et des matières, formidables, mériteraient d’être ponctués.

Ni les remarques faites ni quelques lignes de redites (pp. 135 et 237) n’enlèvent le mérite de cette biographie de Péguy, dont on peut d’ores et déjà affirmer qu’elle fait date, vingt ans après celle due à Robert Burac.

 

Romain Vaissermann