Violette, Charles
Péguy, Godefroy de Bouillon, 2008, 17 €, 130 pages.
Ce
livre, sous-titré La Réhabilitation d’un écrivain patriote et placé sous
le patronage du théologien orthodoxe Paul Evdokimov, s’ouvre sur les cinq prières
dans la cathédrale de Chartres (pp. 8-27), dont le texte suit fidèlement
l’édition de la Pléiade. C’est une première décoration. Ornent encore le livre
deux illustrations : Notre-Dame de Chartres bien sûr, mais aussi la plaque
commémorative apposée à Chartres « pour le cinquantième anniversaire du
premier pèlerinage de Péguy, juin 1962 » : « Charles Péguy le
samedi 15 juin 1912 s’en venait ici à pied de Paris confier ses enfants à la
Vierge Marie. Suivant son exemple et en son souvenir étudiants et étudiantes de
France et de l’étranger par milliers chaque année affluent en
pèlerinage. » Suivent cinq chapitres, qui entremêlent éléments
biographiques, questionnements du biographe et citations de l’auteur, pas
toujours exactes[1].
Une chronologie finale sera bien utile au lecteur qui découvre là Péguy (pp.
126-129).
Prenons quinze pages
au hasard, pour montrer les erreurs factuelles nombreuses qui émaillent un
discours parfois à peu près conforme à ce que l’on peut imaginer qu’étaient
certaines pensées de Péguy. J’ouvre mon livre à la page 90. Non, Péguy n’a pas
affirmé s’être converti au catholicisme (p. 92) ; la Ballade de la
peine ne succède pas à la Ballade de la grâce (p. 96) et il n’y
a pas eu de duel avec Halévy en 1910 (p. 98) ; le titre de son œuvre
souvent la plus connue n’est pas Le Mystère de la Charité de Jeanne (p.
100). Ève n’a que huit mille vers[2], même si Péguy put
écrire : « Ça aura quinze mille vers. » (p. 99). Et pourtant, je
n’aspire pas, en pointant ces défauts d’information, à faire partie du
« cercle fermé des sommités et des érudits » (p. 102). Peut-être le
prouvera le fait que je laisse le dernier mot à ce Charles Péguy tel qu’il est
supposé parler à la fin de sa vie, par une prose débridée, d’une incohérence
presque adolescente, qu’on reconnaît tout de même bien comme étant celle de
Violette (pp. 49-50) :
Tous ses écrits lui semblent avoir été source de conflits, autant
intérieurs qu’extérieurs, avec cette difficulté à faire entendre la voix d’un
être sans fortune, même sorti de l’ombre grâce à la Providence.
Il faut dire qu’il n’a pu être riche, malgré les efforts déployés
sans relâche pour écrire, toujours écrire, encore écrire au fil de cette fibre
sensible et de cet élan revendicatif de l’intolérable qu’il y a à exister sans
commune mesure avec quiconque, le positionnant sur la corde raide des
malentendus.
D’avoir voulu se pencher sur la difficulté de s’extraire du monde
fermé de la connaissance, il n’a pu que recevoir de plein fouet la claque des
outrecuidants, hostiles à une quelconque entrée d’un « pauvre » dans
leur sphère de profit juteux.
N’a-t-il pas été jusqu’à mettre en jeu la dot de sa femme pour
continuer à exercer ce pourquoi il se sentait prédestiné et contre lequel il
n’aurait pu survivre : sa flamme, son moteur, en réponse à ce désir
d’écriture proche de l’obsession ?
Que d’inquiétude aujourd’hui pour l’avenir de ses enfants qu’il
laisse sans fortune ! Pourquoi son ami Peslouän a-t-il refusé de soutenir
son projet d’édition de Polyeucte de Corneille pour maintenir sa revue
en vie, voire la sortir de l’ornière ? À quoi ont abouti ses emportements
intempestifs ainsi que la menace formulée de porter sur la conscience
programmée de sa petite famille[3] ?
Comment avoir des ambitions sans argent et pouvoir avancer les ailes
brisées, des premiers aux derniers pas, de se vouloir inclassable en tant
qu’incroyable mystique des temps modernes ?
[1] Ainsi le passage du
Porche « Mais il vient un jour… » est-il en divers lieux
raboté et tassé (P 567-569).
[2] Il faut préciser, à
la décharge de Violette, que beaucoup attribuent à Ève douze mille vers,
ajoutant sans doute les vers retranchés d’Ève et improprement appelés Suite
d’« Ève », qui sont près de quatre mille.
[3] Allusion à une
brève pensée suicidaire de Péguy, le 15 novembre 1908.