Bernard Voyenne, Proudhon et Dieu. Le combat d’un anarchiste, Cerf, « Histoire », 2004, 170 p., 19 €

 

Secrétaire de rédaction à Combat, chroniqueur politique à La Manche libre, formateur au Centre de formation de journalistes pendant plus de trente ans, spécialiste de la Presse, historien de l’idée fédéraliste, militant anarcho-syndicaliste, Bernard Voyenne (1920 – 22 décembre 2003) vient de nous livrer une mise au point qu’il nous a bien fallu prendre comme un testament[1] : son Proudhon et Dieu, d’abord écrit pour la revue Fédération[2], est reparu fin 2004, suivi d’une étude sur Pascal, Péguy, Proudhon – bien dans cet ordre – aussi ancienne mais largement remaniée, et dédiée en 2003 à Alexandre Marc[3]. Celle-ci fut publiée en 2000 et celui-là avait déjà été republié en 1993 aux Presses d’Europe.

Alexandre Marc est sans doute celui par qui Bernard Voyenne, son ami depuis les années 1930, vint au fédéralisme et à Péguy. Tous deux fondèrent le Centre d'Études de Documentation et d’Action à Aix-en-Provence et participèrent, avec Émile Boivin, au numéro sur « Péguy vivant » de La Nef[4]. Tous deux écrivirent même en 1950, dans les Feuillets de l’Amitié Charles Péguy, « Le combat de Péguy »[5]. Les Feuillets suivront dès lors fidèlement B. Voyenne dans ses conférences et écrits[6].

Le titre rappelle les regroupements opérés tant par Alexandre Marc reliant Péguy à Proudhon[7] que par Daniel Halévy : « Proudhon, Sorel, Péguy » et autres « Quatre précurseurs : Proudhon, Sorel, Péguy, Dandieu »[8]. Mais introduire Pascal est bien plus original. B. Voyenne montre dans cet essai, après l’examen des influences intellectuelles entre ces trois hommes, que ces grands pamphlétaires, épris de justice et travaillés par la question de Dieu, ont suivi des voies parallèles pour aboutir à des résultats divergents. Proudhon, finalement personnaliste autant qu’individualiste, s’accorde avec Pascal et Péguy sur le mystère de l’existence et l’inquiétude métaphysique du sens, mais une honnêteté intellectuelle et un anticléricalisme nourri de l’expérience sociale et politique de son siècle le retiennent de passer de l’admiration pour Jésus et la morale égalitaire des évangiles à la Révélation transcendante. L’essai conclut que le mouvement importe plus à ces trois penseurs que le chemin parcouru et que le but importe plus encore que ce mouvement ; le dialogue, la confrontation réunissent dans la diversité nos trois hommes. Et voici les émouvantes dernières paroles de B. Voyenne :

 

Proudhon s’inscrit, entre un Pascal et un Péguy, parmi les rares penseurs qui, tout en voyant les deux côtés de toute chose, ne sauraient se satisfaire d’un dérisoire juste milieu mais visent sans cesse l’au-delà. Pour cette famille d’esprits toute pensée véritable est un combat qui ne sera jamais gagné en ce monde, parce que sa victoire n’est pas d’écraser l’Autre mais de l’inclure dans une vérité et une fraternité plus larges.

 

Romain Vaissermann

 



[1] Jean-Pierre Gouzy, « Hommage à Bernard Voyenne », L’Europe en formation, n° 3, 2003.

[2] Organe de la Fédération régionaliste française, n° 86, mars 1952.

[3] Cf. « Pascal, Proudhon, Péguy ou le monde comme un combat », Fédération, n° 98, mars 1953.

[4] Mensuel dirigé par Lucie Fauré et Robert Aron, n° 25, décembre 1946.

[5] F.A.C.P., n° 14, juill. 1950, p. 1-20.

[6] F.A.C.P., n° 13, juin 1950, p. 29 ; n° 36, déc. 1953, p. 2 ; n° 38, juin 1954, p. 31-32 ; n° 87, sept. 1961, p. 18-19.

[7] Dans Proudhon : textes choisis, LUF, 1945.

[8] Respectivement dans Fédération, n° 34, nov. 1947 et dans L’Ère des fédérations, Plon, 1958.