Introduction
Chateaubriand ouvre
magistralement le XIXe siècle en décrivant dans le Génie du christianisme l’importance
universelle du judaïsme : « le peuple juif est un abrégé symbolique
de la race humaine. »[1] Cette
idée élevée, au sein même d’un traité apologétique célébrant l’excellence de la
religion chrétienne, tranche sur les très nombreuses œuvres littéraires de ce
siècle où court un antijudaïsme ancestral, plus ou moins virulent, et d’où naîtra
l’antisémitisme moderne. Car c’est la fin du XIXe siècle qui voit
paraître La France juive, où Édouard
Drumont, en 1886, épanche sa terrible « haine du Juif ».
Aussi faut-il savoir gré
à quelques écrivains de haut rang d’avoir su, bien avant Vatican II, penser par
eux-mêmes et non à l’aune d’un enseignement ecclésial qui rejetait alors le
judaïsme et sa culture, et professait la
substitution de l’Église à la Synagogue. Judas n’avait-il pas été
déicide ? La mort du Christ n’avait-elle pas montré la caducité du
judaïsme pharisaïque talmudique ? Qu’attendre de plus de la communauté
religieuse post-biblique d’Israël ?
Loin des préjugés tenaces
qui amoindrissaient Jean IV-22
(« Le Salut vient des Juifs. ») au profit de la dialectique
paulinienne du salut (Romains IX-XI),
plusieurs écrivains de la dite « Renaissance
littéraire catholique du XXe
siècle » auraient pu être au centre de notre attention. Mais il a
fallu choisir parmi eux. Écarter Joris-Karl Huysmans (1848-1907), Émile Baumann
(1868-1941), Georges Bernanos (1888-1948), François Mauriac (1885-1970), Stanislas
Fumet (1896-1983) même, le fondateur en 1925 de l’« Union des Amis d’Israël »,
n’a pas été aisé : leur vision des Juifs et du judaïsme n’intéresse-t-elle
pas le XXe siècle dans son plein ? On se consolera de leur
absence, si faire se peut, en lisant d’intéressantes études sur le sujet[2].
Nos quatre auteurs
forment un noyau compact.
Ils ne
furent pas à proprement parler des convertis – sauf Maritain – mais
retrouvèrent la foi à des moments clefs de leur existence : Bloy en 1869,
Claudel en 1886, Maritain en 1905, Péguy vers 1907.
Ils se
connaissaient pour certains. Jacques Maritain (1882-1973)
rencontre Péguy (1873-1914) en 1901 par l’entremise de Robert Debré ;
Maritain et Péguy deviendront deux proches amis même si une manière de brouille
surviendra en 1910. Un jour de juin 1905, Maritain se présente à Léon Bloy
(1846-1917), dont il vient de lire La
Femme pauvre. Ce même Bloy écrit le 7 janvier 1906 à Péguy une belle lettre
d’admiration pour De Jean Coste, que
lui a fait lire Maritain. Ce courrier, Péguy l’a « vu » sans répondre
à son auteur, auquel il reproche sans doute son antidreyfusisme, voire son
style. Pourtant, en janvier 1907 – ce qu’on sait beaucoup moins – Péguy
contribua financièrement à la deuxième édition du Salut par les Juifs[3]. Mais
pour Maritain, Bloy est un maître et quand Maritain et sa femme seront baptisés dans l’Église catholique romaine, en juin
1906, Bloy sera leur parrain, et sa femme, Jeanne, sera la marraine de Jacques.
Quant à Paul Claudel (1868-1955), il aura trop « peur » de Bloy pour
lui rendre visite à la fin des années 1880 ; et les deux écrivains ne se
rencontrèrent jamais. Mais Claudel se dit en 1949 « pénétré, comme Léon
Bloy, de l’importance suréminente, dans les desseins de la Providence, d’Israël. »
Malgré cinq lettres de Claudel à Péguy, qui lui offrit de ses ouvrages, avec de
belles dédicaces « au poète des Hymnes et des Grandes Odes », les
deux hommes se comprennent mal, se lisent peu et ne se rencontrent pas[4].
La correspondance Claudel-Maritain est davantage fournie (vingtaine de lettres
entre 1921 et 1945). Claudel a rencontré Maritain
le 7 avril 1921 grâce à Louis Massignon ; et Maritain choisit pour épigraphe
du chapitre IV de son Antimoderne un verset de la troisième « Ode »
claudélienne : « Qui ne croit plus en Dieu, il ne croit plus en l’Être
et qui hait l’Être, il hait sa propre existence. Seigneur, je vous ai trouvé. »
C’est un signe de communauté de pensée entre les deux écrivains reconnaissant
Thomas d’Aquin comme leur maître, alors que la guerre d’Espagne les brouillera quelque
temps.
Bloy,
Claudel, Péguy et Maritain ont en commun d’annoncer les évolutions théologiques
du XXe siècle, avec une perspicacité extraordinaire, qui est sans
doute le fruit des privilèges de l’imagination et de l’intuition – là où le
théologien raisonne –, et de la liberté – là où le théologien a maille à partir
avec les dogmatiques gardiens de la foi. Maritain par exemple,
qui écrivait le 8 février 1939 : « L’immense clameur qui monte des
camps de concentration n’est pas perceptible à nos oreilles, mais elle pénètre
dans les fibres cachées de la vie du monde et son invisible vibration les
déchire. », a permis au XXe siècle de se relever de cette
catastrophe de la Shoah, en décrivant « Israël comme peuple toujours
choisi » et en parlant de la « vocation surnaturelle » de la
judaïcité. De quoi répondre à ceux qui ne voient que les éléments conflictuels
du récit néotestamentaire et de quoi s’extraire du cercle vicieux que ne parvenait
pas à dénouer Bloy : « Les
Juifs ne se convertiront que lorsque Jésus sera descendu de sa Croix, et
précisément Jésus ne peut en descendre que lorsque les Juifs se seront
convertis. »[5]
« De Bloy à Maritain »,
c’est d’ailleurs le sous-titre que nous avons choisi. Il justifie les dates extrêmes de la chronologie placée en fin d’ouvrage : la période 1892-1973
commence avec la parution du livre de Bloy Le Salut par les Juifs (1892), réponse à La France juive d’Édouard Drumont
(1886) et réponse qui n’est pas sans faire allusion à la formule
médiévale Dei gesta per Francos, « Dieu
agit par la main des Français ». Bloy considère le pamphlet du directeur de La Libre Parole comme l’expression d’un antisémitisme ligué « contre
l’Argent par l’Argent », selon le mot de Remy de Gourmont. Pour Bloy, qui
tient pour sainte la figure du Pauvre, Drumont ne combat la bourgeoisie juive que
pour faire triompher la bourgeoisie catholique, se contentant de « substituer
aux fameux Veau d’or un cochon du même métal ». Le Salut par les Juifs fit date – à
preuve Charles Journet, qui, en 1945 encore, donne aux Destinées d’Israël
ce sous-titre : « À propos du Salut par les Juifs ».
Beau couronnement de cette période que nous faisons
finir à la mort de Maritain, la déclaration Nostra
Ætate sur les religions non chrétiennes, promulguée le 28 octobre 1965 lors du concile Vatican II, aborde la question
juive en son paragraphe 4 et fait un sort à l’accusation de déicide :
« Ce qui a été commis durant sa Passion ne peut être imputé, ni
indistinctement à tous les Juifs vivant alors, ni aux Juifs de notre
temps. » Mais elle ne se contente pas de mettre
un terme à des siècles de ce que Jules Isaac a appelé « l’enseignement du mépris » ni de faire téchouva, pour reprendre le mot de
Philippe Haddad[6] :
« L’Église croit, en effet, que le Christ, notre paix, a réconcilié les
Juifs et les Gentils par sa croix et en lui-même des deux a fait un seul. »
Ce à quoi Schalom Ben Chorin n’apporte, en somme, qu’un bémol : « La
foi de Jésus nous réunit, c’est la
foi en Jésus qui nous sépare. »[7] Ce
sera le prélude à de nombreuses rencontres œcuméniques voire interreligieuses,
et à divers rapprochements : Jean-Paul II, devant la communauté juive de
Mayence, évoquera le 17 novembre 1980 « le peuple de Dieu de l’ancienne
Alliance, qui n’a jamais été révoquée »[8] ; le 13 avril 1986, il
visitera la synagogue de Rome.
Je ne suis pas loin de
penser que Geneviève Comeau fut encore timide, à écrire : « Pour se
comprendre lui-même, le chrétien a besoin du judaïsme […]. Pour savoir qui il
est, le juif n’a pas besoin du christianisme. »[9] Car l’objet même des
présentes études et de la journée rémoise du dimanche 26 novembre 2017 ainsi
préparée est bénéfique à tous, à en croire ce que Nostra Ætate conseille aux chrétiens et aux Juifs : « […]
le Concile veut encourager et recommander entre eux la connaissance et l’estime
mutuelles, qui naîtront surtout d’études bibliques et théologiques, ainsi que d’un
dialogue fraternel. »
Romain Vaissermann
[1] Partie II, livre V, chapitre II.
[2] Sur Huysmans : Jean-Marie Seillan,
« Huysmans, un antisémite fin-de-siècle », Romantisme, 1997, vol. 27, n° 95, pp. 113-126 et Huysmans : politique et religion,
Classiques Garnier, « Études romantiques et dix-neuviémistes », 2009. – De
Baumann, relire « La chrétienté pacifique et le millénarisme juif »
dans La Paix du septième jour
(Perrin, 1918). – Sur Bernanos : Jacques
Petit, Bernanos, Bloy,
Claudel, Péguy : quatre écrivains catholiques face à Israël,
Calmann-Lévy, 1972 ; Jacques Julliard, L’Argent, Dieu et le Diable: Péguy, Bernanos, Claudel face au monde
moderne, Flammarion, 2008, chapitre IX : « Face au mystère d’Israël ». – Sur Mauriac : Martine Sevegrand, Israël vu par les catholiques français.
1945-1994, Karthala, 2014 qu’on complétera en lisant la préface de François
Mauriac au Bréviaire de la haine de
Léon Poliakov (Calmann-Lévy, 1951) plutôt que Michaël de Saint-Cheron, Les Écrivains français face à l’antisémitisme.
De Bloy à Semprun, Salvator, 2015. – Sur Fumet : Marie-Odile Germain, Stanislas Fumet ou La Présence au temps,
Cerf, 1999.
[3] Bulletin
de l’Amitié Charles-Péguy [désormais : BACP], n° 86, p. 155.
[5] Léon Bloy, Le
Salut par les Juifs, Victorion, 1892, chapitre XXIII.
[6]
Philippe Haddad, Israël, j’ai fait un rêve : un rabbin
français au cœur du conflit israélo-palestinien, Éditions de l’Atelier,
2003, p. 90, à propos de Vatican II : « Le judaïsme doit être
reconnaissant à tous les acteurs, papes et prélats, de cette remise en cause, téchouva » (repentance).
[7] Schalom Ben Chorin, Mon frère Jésus. Perspectives juives sur le Nazaréen [Bruder Jesus: Der Nazarener in jüdischer Sicht, 1967], Seuil, 1983, p. 12
[8] L’Église reconnaît l’élection actuelle
du peuple juif ; cf. Romains
XI-29.
[9] Geneviève Comeau, Juifs et chrétiens, le nouveau dialogue, Éditions de l’Atelier,
2001, p. 124.